PRELUDE
De grandes fleurs ont refleuri la terre aride Qui sera mère à ton sourire puéril Héritier médéen des philtres de Colchide !
Ton honneur est le prix que voulut son péril ! Pends la peau léonine à tes épaules nues Sous les griffes que joint un fermoir de béryl.
Les monstres accroupis se crispent dans les nues
En songes tristes acculés au fond du soir
Et la quenouille est douce aux porteurs de massues.
Au trône qu'il dressa royal et pour t'y voir, Sois son âme éternelle,© son âme éphémère. Toi qu'à survivre belle a forcé son espoir,
Et si son cœur hélas! mordu par la chimère Durant le dur travail de ton nom illustré, Elude sa tristesse en quelque cendre amère
Laisse le biîcher d'or fumer au ciel sacré !
La Vigile des Grèves
Nul luxe épanoui de roses par l'Eté
Ne pare l'Ile aride où souffle un vent de cendre
De l'aube au crépuscule, inexorable, épandre
Un destin de désastre et de stérilité.
Les sables qu'être roux sont les seules automnes
Saignent, le soir, ainsi que des lames de glaives,
Sol nu, tel qu'au sommeil cuivré des mauvais rêves
Il en surgit hanté du vol des Tisiphones !
Et sur le cap cabré comme une croupe stable. Pour mieux voir vers la Mer et la Terre fleurie, Se haussent en couvrant d'une main leurs yeux clairs Que cligne l'âpre vent de la cendre et du sable, Des femmes, chevelure éparse vers les mers,
Et portant tour à tour de l'aurore aux nuits lentes Des amphores d'onyx, des miroirs et des lampes !
Un exil de jadis et déterres où rie
Autour des Villes d'ombre une fête de palmes
Pleure en leurs voix d'amour et veille dans leur songe,
Ah quand viendront vers Elles le bruit lent des rames
Et la proue écumante et le rostre qui plonge !
Et des yeux doux pour encor croire à leur mensonge.
Elles sont lasses de porter, les Vigilantes, Les miroirs, les amphores vides et les lampes !
Par les jours éclatants et les nuits pluvieuses Notre exil a pleuré sur la plage des Mers
Vers la terre, la-bas, efflorescente et merveilleuse Vers la terre, là-bas, et par delà les Mers
Par delà les jours éclatants et les nuits pluvieuses.
LA VIGILE DES GRKVES l3
Le vent féroce éteint nos lampes en fumées, Nos lampes où brûlait l'huile d'or d'antiques pressoirs
Et tout le parfum mort des vieilles Idumées, La pluie a dilué Thuile des antiques pressoirs
Et nos lampes d'or pur sont mortes, ô fumées 1
L'âpre vent a tari le flot de nos amphores Et chante un écho d'ombre en leur inanité.
Nos Amants plongeaient jadis aux Fontaines nos amphores Si lourdes aujourd'hui d'un poids d'inanité
Et leurs flancs sont perlés de pluie et de gouttes sonores.
La pluie à nos miroirs ruisselle en larmes claires Comme pour y pleurer de doux mirages de sourires
Et des saints surgis à l'avant des galères Et des baisers à l'appui des balustres de porphyres
Et des visages puérils d'aurores claires !
L'eau des sources où choit, le soir !
La mort unanime des roses Etait heureuse de nous voir Peigner nos chevelures fauves...
Un peu de cette eau, nos miroirs !
Les Fontaines étaient sonores En les bois de Lune et de Nuit ; Cristal où se mire et s'isole Quelque astre qui du ciel a fui...
L'onde est tarie en nos amphores !
Les escaliers courbaient leurs rampes, O les pieds froids sur les pavés !
Les portes et les hautes chambres Pour le sommeil nu des Psychés...
L'huile est figée au fond des lampes !
Qu'il vienne à nos exils, et vers nos seins et vers nos lèvres
Le Bienvenu d'espoir sûr d'être Celui-là, Qu'il vienne à notre exil
Le Bienvenu d'amour sûr d'être Celui-là, Vers l'offre de nos seins gorgés et l'ardeur de nos lèvres 1
Et nous irons vers lui qui vient de l'occident Dans le frisson et dans le rire de nos dents.
l6 POEMES ANCIENS ET ROMANESQUES
Nous irons vers lui, chairs ancillaires et nues, Comme au Roi-Maître les servantes inconnues.
Nos cheveux sécheront ses blancs pieds écorchés Nous avons faim d'amour et soif du vieux péché.
Qu'il vienne à notre exil, et vers nos seins et vers nos lèvres
Le Bienvenu d'amour sûr d''être Celui-là Qu'il vienne à notre exil
Le Bienvenu d'espoir sûr d'être Celui-là Vers l'offre de nos seins gorgés et l'ardeur de nos lèvres !
Il sont venus pendant les siècles de nos larmes — Haute fresque en passage sur l'occident clair — Avec des chants, des cris, des palmes et des armes Longer la côte adverse et sa grève de mer !
Des Marchands durs sortis des Tyrs et des Carthages Passaient en supputant des nombres sur leurs doigts Sans voir que le soleil aux barreaux d'or des cages Striait d'ombre les lynx et les onces des bois.
Les ânes roux chargés de coffres et de caisses Broutaient en titubant des roses, et les soirs S'irritaient des grelots tintés par les ânesses Trottant parmi les béliers et les boucs noirs.
Puis ce furent des Bouffons et des Astrologues Contemplant tour à tour les astres et les fleurs Et des courriers équestres escortés de dogues Qui jappent dans la nuit et flairent les voleurs.
Les grands Chevaliers d'ombre et de fer, loin des joutes, Aux échos du passé, poussière et fol ébat ! Chevauchent deux à deux lavés par les absoutes Vers les graals et champions du bon combat ;
Des Pèlerins, sous la cagoule et sous la loque, Besaces au côté, coquilles et bourdons,
l8 POÈMES ANCIENS ET ROMANESQUES
Se signent par la croix de qui leur lèpre invoque Pour les nouveaux péchés le sang des vieux pardons
Des Apôtres drapés en gestes d'Evangile Conversent bas avec des Anges, et tous ceux Pour qui la femme est moins qu'un or ou qu'une argile Passent, indifférents, mornes ou radieux !
Et des Barbares blonds épars à l'aventure, Précédant les hordes tumultueuses, ont Pourpré la mer d'un sang occulte de blessure
Pour aller vers nous par delà le flot profond.
Le bienvenu d'amour sur d'être celui-là Viendra-t-il, quelque soir, vers l'exil de nos lèvres,
En le cortège des flûtes ou dans l'éclat
Des tambourins grondeurs et des trompettes brèves.
Viendra-t-il des vergers, des glaciers ou des fleuves. Doux moissonneur lier en gerbes nos cheveux P Pâtre des monts de neige où, stalactites ! pleurent Les clairs cristaux de gel dardés et douloureux,
Ou sur pêcheur grandi dans l'Ile des Silences
Et parmi les roseaux des anses de soleil
Aux gestes des filets épars aux fuites lentes
Des poissons, ombre alerte au creux sable vermeil ?
L'amour sonnera-t-il par sa voix des fanfares En rapts brusques mordus de baisers et de cris, Ou chantera-t-il, glorifiantes et graves, Des promesses d'hymens et de rites fleuris.
Nageur victorieux de l'onde qu'il assaille De l'élan de ses bras et de son corps roidi Surgira-t-il, prestigieux de nacre pâle, Nu héros hors du flot, tout debout et bondi !
Surgira-t-il de l'onde, idole et simulacre, Roi posthume et vivant de nos désirs, ou tel Qu'en moissonneur de nos cheveux ou le blond pâtre Qui cherchait nos yeux clairs aux Etoiles du ciel.
A nos amphores d'argile Que fêla le long chemin Il viendra boire un matin,
L'eau qui réconforte est aux amphores d'argile
A nos amphores en or
Il boira le sang des grappes
Un midi, poudreux d'étapes,
Car le vin qui rend ivre est aux amphores d'or.
A nos amphores d'onyx
Boira sa soif léthéenne
La nuit s'étoile, qu'il vienne
Goûter le Xépenthès aux amphores d'onyx !
Ce sera comme un soir de Noces enfantines Par delà les Thulés et les Occitanies, Les cortèges iront aux chemins des collines Vers l'hospitalité des seuils sans avanies.
Nous t'aurons rencontré proche de la Fontaine Où se miraient nos yeux et la première Etoile, Tu demandais à boire et la Ville prochaine, Nous nous sommes aimés à cause de l'Etoile
Le blanc Palais drapé d'un vieux luxe de soie S'ouvre en colonnes de marbre sur la mer pâle ; La cire en Targent brûle sans pleur qui larmoie, Nous mettrons à ton doigt la plus antique opale !
Nous ferons ruisseler l'amphore inexhaustible Qui s'accurve selon la courbe de nos hanches Et nous abreuverons ta soif inexhaustible De vin de lèvres et de neige de chairs blanches.
Nos seins aigus seront tes montagnes d'aurore, Doux pâtre, ô moissonneur, tes blés, nos chevelures Où comme aux épis ondule lèvent sonore ! Nos yeux, les glauques lacs, Pécheur, où tu captures.
Le visage blessé d'épines et si pâle Que les pleurs et le sang y semblent pierreries, Et tel autre plus doux que frusta de son haie L'automne des soleils et des douleurs mûries;
La face d'ambiguité, morte et royale, Triste de tout l'orgueil et des idolâtries, Celle que le masque d'emprunt ravine et taie Et celle qu'empourpra le vin des saouleries.
Qu'il y ruisselle, Vin, Sang, Larmes ou le Fard La luxure ou l'ennui, la douleur et la honte, S'il veut tenter encore un suprême regard
A ce qu'il fut jadis et par delà les Soirs Et par delà sa vie encore ! qu'il affronte Le mensonge ébloui des magiques miroirs !
A nos miroirs menteurs s'enchevêtre et se tord Un cadre de guirlande où survit une rose, Et dans la floraison de la torsade éclose Un pur cristal, qui fut une onde, songe et dort.
En leur silence glauque un éclair rôde encor, Fuite ou lueur d'une aurore qui se propose D'errer là longuement, divaguante et morose, Eclat d'antiques yeux dilatés par la mortl
Qu'un vent vaste chasse la nuée et voici Que tout le bleu cristal par le ciel éclairci Est saphyr, lac gelé, source, fleuve et fontaine,
Et ceux qui marchent loin de leurs natals Avrils Riront, transligurés ! du hasard qui les mène De se mirer aïeuls à se voir puérils !
Viens dans ta barque, dans ta barque fleurie Vers l'exil de nos soirs et la terre attérie,
Nous nous lèverons à l'appel de tes rames Pour être ta conquête, ta charge fleurie A toi le nocturne Passeur des pauvres Ames !
L'amer flot transgressé chantera sous tes rames, Les sillages seront comme un chemin d'été Sonore de vent doux et gai de roses blanches
Et l'écume éparse en roses blanches Sera comme un chemin où le soir a venté
Une chute de roses des branches !
Viens dans ta barque et sois le Passeur des pauvres Ames !
Nous chanterons selon nos âmes un chant vague A peine un peu plus haut que celui de la vague, Assises dans ta barque et nos cheveux trop longs — Et qui debout nous ruissellent aux talons. Si le vent ébloui, pour jouer, ne les tord ! — Epars jusques au flot où s'eflfondre leur or Comme un trésor dont s'allège une Nef qui sombre Et sur la proue aveugle en la nuit qu'elle troue, Oscillante et mystérieuse et lourde d'ombre, Nous mettrons une de nos lampes allumée D''inextinguible flamme et d'huile sans fumée Pour éclairer la marche aveugle de la proue !
Et l'Etoile luira sur la barque du Passeur d'âmes Qui par la mer est venu vers l'exil des pauvres Ames.
En ta maison où dort un silence de Lune
Qui passe par la vitre et filtre sous les portes
Comme s'y glisse aussi le sable de la dune
Si fin qu'il semble une cendre de blondes Mortes,
Des Mortes douces qui moururent là quelque soir Dans la chambre plus déserte d'elles, chaque soir.
Nous viendrons regarder par les carreaux sans fleurs
De givre, ni d'étoffe, ni de soie, La chambre solitaire où, désespoirs veilleurs.
Pleurèrent les veuvages de ta joie.
Nous rouvrirons les portes après tant d'années Et nous parlerons bas à cause du silence Et des présences là d'anciennes destinées Et du foyer éteint faute de vigilance.
Nous rallumerons la lampe morte à ton chevet, Nous attendrons ton ordre debout à ton chevet !
O notre roi, pour les délices De ta vie et de ton chemin Prends en tes mains nos pâles mains Abdicatrices Qui ne masqueront plus la ruse de la face Et qui laissèrent défleurir au vent qui passe Les pampres des thyrses !
Nos pas marcheront dans tes pas Nos yeux ne verront que tes yeux Ton rire les fera joyeux Ta fatigue les rendra las !
Rcve-nous tes palais, tes jardins, tes fontaines Et tes terrasses d'or où bat la mer du soir Et ta forêt magique où dans la nuit tu mènes La Licorne d'argent, la Guivre et le Faon noir.
3o POÈMES ANCIENS ET ROMANESQUES
Réve-nous la douceur de tes Epouses mortes Qui dorment au tombeau de ton âme et qui sont Sous le double verrou des grilles et des portes Ton regret, ton amour posthume et ton frisson.
Nous qui sommes la Lettre éternelle du Livre Symbole nul, si nul ne lit le mot qui dort ! Sois l'esprit qui s'inculque et suscite et fait vivre Et l'Amour triomphal qui sauve de la mort.
Mets notre chevelure en pennon à ta hampe Doux chevalier, rêve par nous ton rêve épars Et viens à nous de par la vie et les hasards,
Nous sommes le Miroir et l'Amphore et la Lampe.
Le Fol Automne
Et chante dans ta chair le chœur des vieux priapes. Francis Vielé-Griffis.
LE FOL AUTOMXE
Le fol automne épuise aux guirlandes ses roses Pâles comme des lèvres et des sourires, Et le mal est d'avoir vécu parmi les roses Les masques, les glorioles, les délires !
Les Aegypans rieurs buvaient aux outres neuves Le vieux vin où survit l'ardeur des Étés ! Les vignes égrenant les grappes dans les fleuves Gonflaient l'ambre clair de leurs maturités.
Les roses ont fleuri les coupes et les thyrses Et le pan des robes puériles, l'âme Des fontaines pleurait dans Tombre, autour des thyrses Les pampres semblaient un sang de torche en flamme.
L'automne fol s'épuise en suprêmes guirlandes, Les Satyres roux rôdent par les bois Et l'on suspend les masques vides par guirlandes Où le vent rit aux trous des bouches sans voix !
Les Satyres mordirent au bas de ta robe lourde Les guirlandes d'émeraude et les grappes de rubis ; Leurs dents chaudes ont baisé tes habits, Les pieds tors ont foulé les traînes lourdes, Et les Aegypans blonds et les Satyres roux Ont gambadé devant toi comme des fous A l'odeur de forêt de ta chantante chevelure Au parfum de vendange de ta chair mûre !
Quand tu passas le long de la mer
Quand tu passas le long de la grève
Les Tritons blancs t'ont suivie et t'ont chanté
Les chansons de la mer
Aux échos de la grève
En leur conque de nacre torse ils t'ont chanté
La chanson endormie en la concavité
Des spires bleuâtres et profondes,
La chanson de la mer maternelle aux vieux mondes
Qui s'effritent et rentrent en son immensité.
Ta chair n'était-elle pas blanche comme l'écume
Et tes yeux pers comme la mer qui dort à la dune
Et ta face un déclin pâle de lune
A l'horizon marin parmi des chevelures d'écume.
Et je fus fou comme les Tritons et les Satyres
De ta chair, de tes cheveux, de tes rires
Et j'ai rougi mes lèvres aux coraux de tes parures
Et je t'ai dit dans la forêt et près de la lame
A toi l'Indulgente à toutes les aventures
Vers qui vont la chair et l'âme
L'Ode des ors secrets et de l'antique flamme !
LE FOL AUTOMNE Sy
Avec la double odeur de la chair et du soir Et les souffles épars comme des chevelures Voici luire des torches hautes au bois noir.
La poursuite dénoue aux nuques les brûlures Des cheveux roux où vit le feu des astres clairs Et les talons légers foulent les herbes mûres ;
Une torche s'embrase en un bouquet d'éclairs Ou secoue aux étangs mornes des pierreries Ou s'enfouit vivante en des antres ouverts.
La forêt vaste éclate en voix vers les prairies D'où les papillons lourds proviennent brûler l'or De leur vol nocturne autour des torches fleuries ;
Et des rires, abeilles dont l'essaim vif mord Et harcèle ceux qui les voulurent captives, Arassaillent dans la nuit si l'une échappe encor ;
Toutes ont défié les folles tentatives
De mains à saisir Tombre inerte où fuit Todeur
De leurs cheveux épars et des chairs évasives :
Faunesses dont la lèvre sanglante a l'ardeur Des grandes roses qui survivent à l'orage Filles de la terre ivre et du soleil fardeur,
Satyresses dont la main folâtre saccage
Les lys présomptueux qui frôlent leurs genoux
Celles de qui le rire est un oiseau sans cage,
Celles qui marchent dans les ronces et les houx Et vont vers les vergers et les enclos des plaines Pour y voler le soir les fleurs et les fruits doux.
Les hanches et les seins ! la lèvre et les haleines
Pures d'avoir humé le vent des soirs d'été,
Les yeux clairs et changeants comme Teau des fontaines,
Les cheveux épandant par flot l'antiquité
Des ors les plus sacrés et la splendeur nocturne,
Toute la chair qui fait toute la nudité...
...Dormir en la nuit vide un sommeil taciturne.
Rien de plus qu'un songe resté des chevelures Q,ue le vent dispersa parmi l'aube et le soir N'atteste avoir vaincu les folles encolures.
Et ce qui frissonna d'un trésor fauve ou noir Au front de la Rebelle ou de la Souriante Fugitive apparue éblouir un miroir !
Ou poser sur notre âme un pied nu de vaillante N'est plus qu'un souvenir de soleil ou de nuit Vers qui la mémoire s'égare ou s'oriente.
Si la lèvre a mordu la lèvre pour un fruit Et des paroles merveilleuses et des rires Quel écho de mystère en a gardé le bruit
La voix qui fût divine à pleurer ses délires Éperdue et plus grave et vaste que la Mer Comme s'il y vivait l'âme d'antiques lyres
Abdique sa splendeur insolite et se perd
Plus tard parmi l'ombre aggressive qu'elle souille
D'y crier quelque insulte et quelque outrage amer ;
Glaive d'or éclaté qui se rompt et se rouille ! Les yeux savants d'aurore et d'astres et de fleurs, Les yeux devant qui l'Ange exulte et s'agenouille
Qu'est-ce du songe vain des Mers et des Ailleurs
Et d'avoir vu la chair et la toison impure
Où pour seuls diamants s'ornent d'éclairs nos pleurs?
O coeur triste et sanglant comme une grappe mûre Que se disputent dans un bois roux et vermeil Où s'altère à mourir un feu de chevelure
Des Faunesses ivres de cris et de soleil !
Celles qui fuyaient dans la forêt sont revenues,
Leur chevelure s'effile comme un soir de nues,
Les torches de jadis sont mortes en leurs mains nues.
Comme ce cœur saigna parmi ce bois de Faunesses
Entre les mains spoliatrices et chasseresses,
O quel cri d'angoisse écho des antiques détresses.
Elles qui portaient émeraude et rubis en frange Par qui je fus ivre de chair et d'odeur étrange A dire leur chevelure forêt ou vendange.
Ce fut en des soirs où chantaient les Voix et les Lyres
Où les cortèges menaient la danse des Satyres
Et les gemmes craquaient sous les pas parmi les rires.
La flamme, les cris, les rires sont morts et nous-mêmes...
Terne pierrerie à l'or frontal des diadèmes
Mourez selon les torches noires en les mains blêmes;
Et là-bas aux rampes des terrasses merveilleuses Comme un lis se fane la quenouille des fileuses D'attendre encor la laine des toisons fabuleuses !
Le langoureux Passé dont notre âme fut ivre ! Soir violet et grave où souffle un vent fleuri Prolonge la morne misère de survivre Par delà l'heure heureuse où la lèvre a souri.
Insatiable en son mensonge d'être lasse De son désir crié par toute la forêt La tristesse d'avoir vécu l'heure qui passe Vers le songe d''alors sourit et pleurerait!
Les oiseaux éperdus comme des feuilles mortes Que chasse au ciel d^exil l'automne des bois morts O bienvenus ! et toi la Colombe qui portes Le rameau du message et la clef des trésors
Les couchants éblouis célèbrent les prestiges
Des jours morts sur qui pleut la splendeur de mourir.
Le lac a-t-il noyé la nudité des Stryges,
Où le Griffon a-t-il enterré le saphyr ?
Les oiseaux et le vent et l'or des ciels et l'ombre, Tout ce que fut les soirs où vécurent les yeux Et la Nuit éphémère où pleure la Mer sombre Et l'aurore divine et les midis joyeux,
Tout le passé fatal avec son odeur ivre De vendanges de Vie et de moissons d'Eté Vers la tristesse insatiable de survivre Pleure sa mortelle gloire d'avoir été.
Doux oiseaux vous savez la forêt et le fleuve Et la plaine et toutes les îles de la Mer Où mon âme à Naxos fut l'Ariane veuve Et l'aurore stérile et le printemps amer.
Les vols exténués s'abattent aux terrasses D'où Ton jette des roses au flot, et la Tour A couvert de son ombre au soir vos ailes lasses Que la Ville épeura de cloche et de tambour.
Le vent fleuri d'avoir ailé les roses mûres Sème ma vie éparse aux routes du passé, O viens m'être le souffle un peu des chevelures Dont le poids doux parmi les fleurs s'est prélassé 1
N'es-tu la fauve odeur des antiques Satyres Par qui s'irrite en moi l'obscur legs d'une ardeur ! Ame des antres d'ombre ouverts comme des rires, Soupir de flûte étrange et triste, ô vent rôdeur.
Les rires éperdus de l'Eté qui suffoque Et le sanglot qui lutte et pleure sont à moi D'avoir été jadis ivre en la forêt glauque Tordre des cheveux roux comme des ors de roi;
Les choses furent de pourpres et d'hyacinthe, La torsade a noué sa gloire aux thyrses tors, Et les palmes ont cru parmi la cendre éteinte Où les torches du soir ont enfoui leurs morts.
Ma mémoire ce sont des roses et des fleuves Et ces oiseaux parmi le vent et les soirs clairs Et des réveils tristes et plus las que des veuves Et la forêt sanglante à l'orient des mers.
Et comme un fruit tombé dont le sang les enivre Voici mordre à mon cœur automnal et mûri D'avoir vécu la joie et la douleur de vivre Les oiseaux éperdus parmi le vent fleuri.
II passe avec de vains sourires A leurs lèvres pâles et mortes Des troupes fauves de Satyres Et des masques de toutes sortes.
Des robes qui furent vermeilles S'accrochent aux ronces et des Thyrses tordus et dénudés Montrent une souche de treilles,
Il ruisselle des chevelures Merveilleuses dont l'or s'altère ; Des gemmes s'éteignent obscures Aux manteaux que le vent lacère
Passages par folles déroutes De masques qui furent ma vie, Lèvres de rire ou d'ironie Que ternit la cendre des routes ;
Ombres vagues sans destinée Autre que d'être de la nuit, Ephémère sans plus enfui Q.u'un vain feuillage d'autre année.
Parmi tout ce qui fut ce songe Et ce flot perdu qui dévale Nulle mémoire ne se songe Mystérieuse et nominale.
Le Salut à rÉtrangère
J'offre ma coupe vide où souffre un monstre d'or. Stéphane Mallarmé.