LE SALUT A L ETRANGERE
Sous l'invincible pas de l'Errant triste et sage
Les charmes vains craquaient un bris de branches mortes
Ou fuites de noirs vols d'orfraies au ciel d'orage ;
Le pennon et le glaive hauts en ses mains fortes
Il traversa le val et la mer et la plaine
Et vit un soir la ville et les murs aux sept portes,
Et sur la tour de marbre fruste, assise, Elaine !
Reine des seuils sacrés et des villes murales Salut en ta splendeur par le glaive et le cor, En tes cheveux, en tes robes, en tes opales, En ton passé divin tout incandescent d'or !
Salut en ta douceur de femme et de fîleuse. En les aubes de paix de tes soirs véhéments, Et d'être née ainsi dans la nuit fabuleuse Pour resplendir au songe éternel des amants.
Sur la tour solitaire où trône ton prestige De fleur mystérieuse et d^idole des soirs Les ramiers douloureux roucoulent le vestige Des âmes de jadis qui burent aux Styx noirs.
LE SALUT A l'kTRANGKRE 69
Eux qui vinrent du fond des terres sans merveilles Vers ta face apparue en leurs songes déserts ; Et leurs riches désirs montaient comme des treilles Aux murs où posaient tes pieds nus vainqueurs des Mers.
A genoux comme pour pleurer leurs funérailles Les uns mouraient d^amour devant tes seuils sacrés, D'autres ensanglantaient la herse des murailles Qui trouait le poitrail de leurs chevaux cabrés !
Ils percèrent parfois de flèches sacrilèges Ta chevelure en tiare, chue à demi, Pareille à quelque tour qui domine les neiges Et ta chair palpitait comme un cygne endormi,
Salut en ton passé divin et dans mon âme Etrangère debout sur les siècles haïs Du paisible regard de ton deuil qui les blâme Et pour ta face pâle en mes soirs éblouis!
6o POÈMES ANCIENS ET ROMANESQUES
Etrangère ! fatale enfant, espoir des Fées, Le geste de ta main où luit la fleur d'Endor Destine les héros à la Gloire ou la Mort Et les voue au travail des bêtes étouffées.
C'est par toi que de sang se payent les trophées Et se crispe la chair sous la dent qui la mord Et qu''au Bois noir où l'arc de frêne vibre encore Une odeur de tuerie éclate par bouffées.
Si le pied triomphal parmi l'ache et la flouve Foule hors de l'antre un crin de laie ou de louve Le cri de l'Oliphant, qui vocifère au soir,
L'angoisse de rubis dont s'orne l'âpre corne, Du fond du passé fabuleux t'appelle à voir La hure bestiale au poing du Tueur morne !
LE SALUT A l'ÉTRANGÙRE 6i
Un fard exalte encore un peu d'ivresse morte Aux lèvres que sa flamme ardente poarpre et brûle Et le sourire est plus triste qu'un crépuscule Où souff"re le sanglot d'un blessé qu'on emporte Mourir sanglant et douloureux au crépuscule !
L'antique amour a ri sur ta lèvre, ô Vivante L'écho des forts désirs à qui la chair accède Et les lourds midis nés à la vie éclatante Ont plu leur clarté d'astre sur ta nuque tiède D'où croulait ta toison chevelue et vivante.
L'impérieuse ivresse est brève comme un songe, Sang des lèvres tari par le soleil avide ! Le fard mystérieux qui supplée et prolonge Sourit plus las qu'un soir stérile en le ciel vide Et la Vivante est pâle et triste comme un songe.
Ennemie, étrange Morte, Guerrière morne,
Ombre de la forêt, masque de Taventure,
O va, pour l'invisible Chimère dont s'orne
Le casque d'or cime que fut ta chevelure,
Abjurer ton mensonge au noir flot d'un Styx morne
LE SALUT A l'ÉTRANGÈRE 63
Que n'es-tu l'Exilée, hélas ! ou l'Etrangère Cachant pour vrai trésor sous sa robe en lambeaux Une pierrerie immortelle et messagère De quelque astre levé derrière les tombeaux !
La voix d'enfant est douce en les chansons d'aïeules Et le glaive du père mort ou massacré Sied aux mains des filles errantes qui vont seules Loin de la Nuit sanglante où leur âme a pleuré.
Le vent a dispersé les oiseaux et les nues, Les feuilles volent sur le fleuve vert et noir Et jonchent le morne sable des grèves nues Où des iris fleuris éclatent dans le soir.
M'apportes-tu sous tes haillons de Voyageuse A qui sourit l'étoile en la forêt sans fleurs
L'opale que la grotte avare et ténébreuse
Mit cent ans, goutte à goutte, à germer de ses pleurs?
Si le glaive est toujours l'ornement du trophée Où luit l'opale prise à trois griffes d'accord Quel talisman s''exalte en tes cheveux de fée Pour que je croie à ta promesse d'un trésor ?
Nul signe que tu sois Celle pour qui dédie La magique forêt ses arbres merveilleux Et ses paons triomphaux dont la roue irradie Une extase de plume où rayonnent des yeux.
Qui sait si le flot sombre ainsi qu'une herbe mûre Ouvrira ses sillons devant tes pas divins ? Qu'importe de n'avoir pour preuve et pour augure Que ta simple beauté des pays d'où tu vins.
Prends ma main ! le Soir apaise l'onde fatale
Du fleuve où nous entrons comme dans un tombeau
Jusqu'à ce qu^elle monte à ton sourire pâle...
Nul talisman en ses cheveux flottant sur Teau !
Motifs de Légende
et de
Mélancolie
L'essieu des chars se brise à l'angle dur des tombes Où nos âmes de jadis reviennent s'asseoir ! Et des gestes qu'ont fui des exils de colombes Jettent à pleines mains des roses au ciel noir.
Le crépuscule pleut un deuil d'heure et de cendre Qui courbe les fronts pâles de cheveux trop lourds Dont le poids mûr s'effondre et croule et va s'épandre Sur la dalle où dorment les songes des Vieux Jours.
L'éternelle Toison par delà les mers sombres Au fond des soirs se dresse étrange en son poil d'or Et les cornes d'émail allongent leurs deux ombres Sur le flot fabuleux qui gronde et saigne encor.
Le flot saigne à jamais de l'éperon des proues Qui coupaient le reflet des étoiles dans l'eau ; Le roc rompt la carène et la pierre les roues Et le vent à l'écueil pleure comme au tombeau !
Les Arianes aux îles des fleurs et d'astres Qui veillaient dans la Nuit sur leur sommeil fatal Attendent le Héros de leurs tristes désastres Qui les doit reconduire aux vieux Palais natal.
La Chimère accroupie aux gorges de l'attente
Crispe ses ongles durs où luit le sang des forts
Et notre âme a tenté l'aventure éclatante
Du mensonge immortel pour qui d'autres sont morts.
Dormez, Princesses au manoir î nul cor, ô Mortes, N'éveillera vos rêves et nul glaive clair Ne heurtera de son pommeau vos hautes portes Où le béryl magique incruste son éclair.
Le vent de la Mer vaste a déchiré les voiles Des nefs que l'albe aurore égara vers la nuit. Et l'essieu s'est brisé dans l'ombre sans étoiles La Licorne vers la forêt, d'un bond, a fui I
La Mémoire pleure sur la pierre des tombes, Gloriole éternelle et très antique espoir, Et ces songes sont comme un exil de colombes Emportant à leurs becs des roses au ciel noir !
« Et la Belle s'endormit. »
La Belle dont le sort fut de dormir cent ans Au jardin du manoir et dans le vaste songe Où le cri né des clairons sacrés se prolonge Promulguer son sommeil jusqu'à l'aube des Temps !
La Belle pour Téveil victorieux d'antans Que son intacte chair proclamera mensonge A chargé de joyaux sa main qui gît et plonge En un flot de crinière où les doigts sont latents.
Et tandis que des toits, des tours et des tourelles Les Colombes ont pris essor et qu'infidèles Les Paons mystérieux ont fui vers la forêt,
Couchée auprès de la Dormeuse, la Licorne Attend l'heure et là-bas guette si reparaît L'annonciateur vol blanchir l'aurore morne !
« Et le Chevalier ne vint pas. »
Les Paons bleus l'ont cherché dans la forêt ! Nul soir N'a rougi son cimier d'ailes et de chimère ; Les Colombes blanches dont l'aurore est la mère Ont vu la tour déserte et vide le manoir.
Et les Aïeux, dès jadis morts, n'eurent pas d'hoir Avide d'aventure étrange et de mystère, Héros à survenir pour l'honneur de la terre Vaincre d'un baiser le magique sommeil noir.
L'endormie à jamais étale ses mains pâles Où verdit une mort annulaire d'opales, Et la Princesse va mourir s'il ne vient pas !
Plus n'a souci, Nul, de dissoudre un sortilège
Et la Licorne hennit rauque au ciel lilas
Où frissonne une odeur de mort, d'ombre et de neige.
« Et la Belle mourut. »
La Licorne ruée en fuite hume et croise Les vents qui du midi remontent vers le nord, Et sa crinière éparse ruisselle et se tord Que nattait de rubis la Princesse danoise.
Loin des glaciers et des neiges roses que boise La verdure des pins où gronde comme un cor L'écho du marteau lourd des Nains qui forgeurs d'or Façonnent le hanap où l'on boit la cervoise,
La Princesse aux doux yeux de lac, d'astre et de mers
Et morte et la Bête fabuleuse à travers
Les gels glauques, la nuit vaste, l'aurore morne,
Folle d^'avoir flairé les mains froides de mort Se cabre, fonce et heurte et coupe de sa corne. Les vents qui du midi remontent vers le nord !
Ce fut par delà le fleuve aux rives d'iris Que le vent agite en papillons d'hyacinthe En un silence doux que je la conduisis Joyeuse du grelot d'un bracelet qui tinte.
L'étonnement de son regard parmi l'aurore Etait au fleuve clair tout violet d'iris Où s'aile en vol de fleurs la nuit pour fuir l'aurore Et la ville était belle où je la conduisis :
Aux escaliers d'onyx un lé d'antique soie 1 Des paons veilleurs rouant des gloires de saphyr, Des textes graves et des légendes de joie Aux banderoles brusques de pourpre de Tyr !
La maison vide était sonore comme en rêve Et j'entendais battre son cœur, tout bas, de joie D'être vêtue akisi selon un vœu de rêve De robes d'or ouvré de rosaces de soie.
MOTIFS DE LliGENDE ET DE MÉLANCOLIE 7 5
Errantes aux grèves des mers parmi les roches Leur grâce puérile minaude en reproches :
« Nous avons dans la mer trempé nos mains comme des folles Et cueilli des bouquets d'écume et d'algues rousses ; Nos amants ont glané les fleurs de nos paroles Et vont là-bas humant le miel des lèvres douces Dont le parfum flotte au soir pavoisé de nos paroles !
Voici toute la mer qui croule aux plages douces En floraison d'écume éparse et d'algues folles.
Nos beaux amoureux sont vêtus de soie et d'écarlate, Ils ont des colliers d'ambre et des bagues d'opales Et l'orgueil par un rire à leurs lèvres éclate D'avoir cueilli Taveu de nos avrils, fleurs pâles
Qu'il portent en grappes aux pans de leur robe écarlate.
La mer déferle et pleure au long des grèves pâles Et le rire des flots aux dents des rocs éclate.
Nous n'irons plus au bord des mers, nous n'irons plus, ô folles Sur les sables stellés de lagunes d'opales... Les oiseaux de passage ont volé nos paroles Qui parfumaient le soir ainsi que les fleurs pâles
Les Infidèles sont partis, nous n'irons plus, les folles !
Les saphyrs de nos yeux s''attristent en opales
Et l'écho des cœurs morts est sourd à nos paroles ».
Eux qui fuirent les blondes femmes vers les villes Dont les murs contre les charmes sont des asiles,
Ils ont heurté les portes d'or Du pommeau rude de leurs glaives Et leurs lèvres étaient encor Amères de l'embrun des grèves.
Ils entrèrent comme des rois En la ville où la torche fume, Au trot sonnant des palefrois Dont la crinière est une écume.
On les reçut en des palais Et des jardins où les dallages Sont des saphyrs et des galets Comme on en trouve sur les plages
On les abreuva de vin clair De louanges et de merveilles ; Et l'écho grave de la mer Bourdonnait seul à leurs oreilles !
Elles diront (^uand las des jardins de la ville Leurs amoureux appareilleront vers quelque île :
« Leur nef rasa de près les rocs du promontoire Où ne plus rire fut toute notre tristesse Et d'être assises en cette pose qui laisse Pendre ses mains avec des brisements de lis, Et leur départ hésite aux rocs du promontoire Et s'enfonce en voguant aux occidents pâlis.
Vogue, ô Navire, et va sans nous chercher des iles
Mystérieuses où les grèves sont désertes.
Nos chevelures valaient les algues inertes
Que tressera, là-bas, Tennui de leurs doigts las
D'avoir si loin ramé vers le port et les îles
Où les fruits doux mordus ne leur suffiront pas !
8o POÈMES ANCIENS ET ROMANESQUES
Et si quelque tempête un soir te désempare Tu n'auras pour franchir le piège des parages Nos lourds cheveux à tordre en guise de cordages Et nos chants pour calmer le tumulte des flots Submergeurs des vaisseaux que le vent désempare Ni nos yeux pour guetter l'embûche des îlots.
Plus tard ils rêveront en Texil misérable
A des retours vers nous vogues à toutes voiles,
Et nous serons pour eux des souvenirs d'étoiles
En le passé stellé du feu de nos yeux clairs.
Ils pleureront à nous dans l'exil misérable
Comme on pleure à des levers d'astres sur les mers ! »
MOTIFS DE LÉGENDE ET DE MÉLANCOLIE 8l
La Vie étrange et douce et lente va mourir
En vigne qui s'effeuille au temps des grappes mûres.
La chevelure est toute aux prises du saphyr
Et le désir s'entrave aux boucles des ceintures.
La voix du vieil amour qui riait à l'aurore Sanglote dans le soir et suffoque et larmoie Et la fontaine pleure en la forêt sonore Encore des échos de notre antique joie.
La ceinture agraffe son étreinte mauvaise Et de sa boucle griffe les robes meurtries, L'aile du vent s'acharne en les cheveux où pèse L'emprise d'ongles d'un joyau de pierreries I
O dans l'aurore après l'affre de la vigile Où mon âme saigna son angoisse au désert La robe s'allongeait en rite d'Evangile A l'entour des pieds nus et lavés par la Mer.
La terre d'ocre et de stérile Samarie Fêta Celle qui vint, par miracle, sa joie ! Et le pli de sa robe étalée et fleurie Secoua des roses prises parmi la soie.
Crispée en amas roux aux griffes d'un saphyr Ruissela du joyau maître la chevelure ! Et les seins divulgués jaillirent pour s'offrir Au désir qui s'irrite au nœud de la ceinture.
Et l'amour a dormi sous l'averse des roses Et nue et douce et plus rieuse qu'une enfant En qui revit l'âme grave d'antiques choses Qu'apporte du fond des vieux royaumes, le vent !
Le vent chargé d'exils, de songes et d'années Et de voix mortes aux oublis de la mémoire... Elle a dormi selon les vieilles destinées Qui la voulaient soumise au gré de ma victoire.
Pour railler par échos la clarté de ses rires Sourdirent des douceurs de flûte et de fontaines ! De glorifiantes et laudatrices Lyres Chantèrent par delà les arbres de la plaine.
A travers ses cheveux épars dans du soleil J'ai vu monter des forêts hautes et des terres Où passait dans le soir violet et vermeil La harde des Désirs cabrés en Sagittaires.
A travers l'odeur chaude dont sa chair endort J'ai vu des ciels clairs où grimpaient des fleurs étranges A vaincre d'un parfum la folle et vieille Mort Titubant du vin bu de ses tristes vendanges.
La rumeur des grands flots au.x caps des péninsules Apaisés sous le soir et sous les vols d'oiseaux Fut au rythme de ses seins, et des crépuscules Stellèrent vaguement ses yeux larges et beaux.
L'antique Samarie où pria ma vigile Sur la Terre déserte et sous les oliviers A fleuri son miracle à la voix d'Evangile Qui vint du pays des Songes émerveillés.
Le vent a balayé les roses éphémères Aux marais par le soir élargis dans les nues ! Les joyaux aigus sont des griffes de Chimères Et les boucles des dents de Bêtes inconnues.
La robe lourde et longue et grave est une armure Et l'or des cheveux roux un casque de guerrière ; Le désir s'entrave aux boucles de la ceinture Qui s'agraffe en rigueurs d'étreinte meurtrière.
L'ample robe a vêtu d'un mystère vorace
La chair nue à jamais pour mon rêve et reprend
Sa rigidité de hiératique cuirasse
Où darde le soleil futile et fulgurant,
Et le vent de l'Automne exfolie et saccage La vigne nue et jusques vers la Mer emporte Le sanglot éperdu qui pleure le passage De Celle qui s'en va parmi la Forêt morte !
Les fleurs sont mortes sous ses pas De la plaine aux collines pâles Et le ciel est d'un rose las Comme les roses automnales ;
Les fleurs sont mortes en ses mains De la maison aux jardins pâles Et le vent chasse à pleins chemins
Un tiède sang de purs pétales.
La voici seule et nue en le soir de mon songe ! Les oiseaux en passant sur sa tête ont pleuré Le vent en emportant sa voix douce a pleuré La source en reflétant son visage a pleuré Elle va seule et nue en le soir de mon songe.
La porte est fermée et les fenêtres !
Et nul phare de lampe aux vitres mortes Et la maison parmi les vieux hêtres A la tristesse des demeures sans maîtres Et dans le puits on a jeté la ciel des portes !
Les grands Cerfs roux viendront flairer aux serrures Et fuir au bruit léger des faînes sur le toit Et les oiseaux mangeront seuls les grappes mûres Comme de lourds rubis au manteau d'un vieux roi !
Je sais la forêt sombre où s'en va l'enfant nue ; Sa main est froide encor du cuivre du heurtoir
Etrangère qu'ont méconnue La maison taciturne et l'hôte sans espoir.
Les vents accroupis comme des chiens voraces Du seuil des antres sourds hurleront sur ses pas Et pour la Fille en pleurs des royales terrasses Les Portes du palais ne se rouvriront pas !
Ses las cheveux en proie aux souffles du ciel morne Flotteront dans l'aurore et le soir à jamais 1 La forêt et le mont où la Lune s'écorne Ignoreront le prix de leurs ors parfumés
Le triste Maitre Je la maison déserte, pleure ! La hêtraie immobile ou folle, selon l'heure, Se balance ou s'endort, s'apaise ou murmure ; Une à une les faînes tombent sur les toits. Les grappes s'égrènent dans l'herbe mure
Et par la vitre vers le bois Et la plaine et le jardin que la mousse ronge Le triste Maitre en deuil du mal de quelque songe Regarde et songe :
« En l'antique forêt des hêtres et des houx Sur qui le crépuscule expire en mort de mauves Les arbres bercent sur les branches des hiboux Dardant une pierrerie étrange d'yeux fauves.
Forêt vaste qui croit sur ma terre de songe Cache au moins dans ta vie un pan du dur tombeau Où gît ce que mon âme a cru du vieux mensonge Et mêle l'aube et l'ombre à mon rêve plus beau.
Si les anciens désirs volent de cîme en cîmes Avec de longs cris doux de tristesse et de nuit Epanche la douceur de tes voix unanimes Sur la maison déserte à qui quelque astre a nui !
Hélas ! les arbres sont hantés comme mon âme Et des yeux vigilants s'irritent dans le soir Et voici par le bois où le cerf rôde et brame Luire des griffes d'or en le feuillage noir. »
Que t'importe je sais le mot, le charme et le signe !
Les bois clairs sont oisifs de brises et d'oiseaux Et les grappes des hautes vignes S'égrènent, une à une, dans les eaux Tranquilles où dans les roseaux Dorment les cygnes !
Les loups méchants dans les chemins de ma forêt
Fuiront furtifs et roux comme mes vieilles haines;
Ma mémoire pareille aux fontaines
Oubliera le passé qui s'y mirait
Pour y pleurer ses peines
Avec sa pâle face de Geneviève aux tristes Ardennes
Parmi l'exil de la forêt.
Les biches blanches qui broutent Tache et le cytise
Et grimpent aux rochers de mousse et sont rieuses
De gaîtés mystérieuses
Viendront selon tes clairs regards qui les motivent
Manger en mes mains oisives
A l'ombre des saules ensoleillés et des yeuses.
Ton regard n'est-il pas tous les passés en moi
Ta voix tous les oiseaux du bois qui dort
Et garde un lac de mort
Sous les grappes s'y égrenant^ une à une, en rides d'émoi
Celui qui t'exila dans les grottes du Nord
C'était Moi,
Puisque je sais le mot, le signe et l'endroit
Où paissent dans la nuit les palefrois
Nous reviendrons un jour vers le Palais du Roi !
MOTIFS DE LKGENDE ET DE MELANCOLIE t) 1
VJII
Ce vent triste qui vient du fleuve et des prairies
En arômes de fleurs, d'îles et d'oseraies
Et qui passe à travers les arbres des futaies
Où veut-il donc mourir las de ses rôderies
Vent de prés et d'arbres !
Qui chuchote aux lèvres de mousse des vieux marbres
Voix en exode, voix en peine et vague !
Il était un bois noir, comme une âme, ombre et songe !
Les mille feuilles en cœurs vivants des lierres, Jours d'antan clairs et brefs comme des clairières, Mousses du vieux silence aux lèvres qu'elles rongent,
Ruisseaux qu'on suit longtemps sans les voir A leur murmure sous les branches, Chênes plus vieux que le manoir Au bout de l'avenue issu, dormant et noir, Avec les filles du vieux Seigneur en robes blanches !
Le vent aux feuilles déjà rousses papillonne, Le vent aux feuilles a des soupirs de vierge, Les glaïeuls défieurissent leur flamme de cierge, Le vent va-t-il mourir en la forêt d''automne r
Il courbe les fléoles et les hautes herbes
Kt semble une main qui flatte des cheveux fins.
Ah notre meule était toute de bonnes gerbes
Et nos greniers d'hiver lourds d'orges et de grain
Et les gais étains clairs riaient à notre faim.
Le vent agite follement les campanules
De la fenêtre ouverte aux fièvres du lit blanc...
Souvenances des passés en fleurs carillonnant,
Troupeaux du doux jadis au gué bêlant, Et les voix de la barque nous hélant...
Du fond du vent et de parmi les crépuscules!
Un si pâle pastel qu'il semble être un miroir
Ou tu fus rose et blonde et douce, et qu'un espoii
De sourire illumine en sa poudre ancienne,
Une fleur en un cristal noir
Où semble avoir brûlé par la magicienne
Le vieux philtre d'amour qui rend pâle au miroir !
Un satin froid qui meurt sa flore cueillie
En des Jardins que savaient les Tisseurs du vieux temps
Casse en ses grands plis durs des lys et des glaïeuls
Au dossier des fauteuils :
Etoffe vaine, faux printemps
Dont s'était parée, ô Jolie,
Ta folie
D'avoir ri de ces lèvres de fruits éclatants !
Un fin collier qui pleure en perles une à une Sur le tapis et roule en grêle jusqu'au parquet Où miroite un lac de cygnes enfuis la Lune, Et le fard, l'éventail, la mule et le bouquet !
Pastel, fleurs et satin ! collier, et la mémoire Des roses de la barque éparses sur Teau noire Q.ui mire le tombeau de bronze et de basalte, C'est tout ce qui demeure et tout ce qui s'exalte Du grand délice mort par qui mon âme est chaste.
Au royaume oublié des Nefs et des Vigies Les grands Oiseaux plus lents que les vagues Rasent la côte avec des ailes élargies Et cherchent la Morte dont les bagues Luisent au sable qui couvre ses mains pâlie: !
Le flot de la Mer n'a plus d'écume.
Les roses s'ouvrent comme des lèvres mortes Sans espoir de quelque Avril posthume Où refleurir encor les vitres et les portes Du Palais perdu parmi la brume.
Flot sans écume et crépuscule aux ailes lasses Dont l'ombre est légère aux grèves d'ombre Et flûte suraigiie à l'angle des terrasses Dont l'ombre déborde aux jardins d'ombre Où les clefs sont aux serrures des portes basses.
Des songes du plus beau des soirs Rien ne survit en l'aube aride Qui ne montra dans les miroirs Que sa morte pâleur d'Armide.
Jardins, portiques de portor, Iles, eaux, fleurs, grottes, prairies Où les paons gardaient un trésor Dont ils semblaient les pierreries !
Le sortilège enseveli.
Cendres sans phénix par la flamme,
Isole sous le ciel pâli
La face triste de la femme.
Voici mort le royaume faux Croupir en la nuit ancienne.
Tombez sourires triomphaux Et fard de la Magicienne.
Des songes du plus beau des soirs O victime et dépositaire Confronte à tes mornes miroirs Un éveil d'Amant solitaire !
Scènes au Crépuscule
La Nuit monte trop vite et ton espoir est vain. JosK Maria de Héredia.
BIBUOTHECA )