ANTISTROPHE
Zeus vengeur, vigilant, roi de l'Olympe large , Comme un pâle vieillard marche dans les cités. Il dit que les destins et les dieux irrités L'ont ployé sous la honte et sous la lourde charge
Des aveugles calamités. Des pleurs baignent sa face, il supplie, il adjure... Le riche au cœur de fer le repousse en tout lieu •
0 lamentable jour, ineffavable injure!
Ce suppliant était un dieu!
Couronné de printemps, chargé d'hivers arides, Né d'un père héroïque ou d'un humble mortel, Entre, qui que tu sois, au palais des Atrides ; De Pallas bienveillante embrasse en paix l'autel. Reçois en souriant la coupe hospitalière Où le vin étincelle et réjouit tes yeux, Et préside au festin joyeux, Le front ceint de rose et de lierre , Etranger qui nous viens des dieux!
HÉLÈNE. — DÉMODOCE. — PARIS. — choeur de femmes.
CHOEUR d'hommes.
HÉLÈNE
Oui , sois le bien venu dans l'antique contrée
De Pélops , Etranger à la tête dorée.
Si le sort rigoureux t'a soumis aux revers,
Viens, des cœurs bienveillants et droits te sont ouverts.
Mais, sans doute, en ton sein, l'espérance fleurie
Habite encor. Dis-nous ton père et ta patrie.
Est-il un roi, pasteur des peuples? que les dieux
Gardent ses derniers jours des soucis odieux;
Qu'il goûte longuement le repos et la joie!
PARIS
J'ai respiré le jour dans l'écialante Troie.
C'est le saint Ilion , demeure des liumains.
Les fils de Dardanos , fils de Zeus , de leurs mains
L'ont bâtie au milieu de la plaine féconde
Que deux fleuves divins arrosent de leur onde.
Mais llos engendra le grand Laomédon ,
Et lui , Priam , mon père , et Paris est mon nom.
HÉLÈNE. '
Sur le large océan à l'humide poussière, N'as-tu point rencontré de trirème guerrière, Qui se hâte et revienne aux rivages d'Hellas? Tes yeux n'ont-ils point vu le divin Ménélas.^
PARIS
Un songe éblouissant occupait ma pensée, Reine , et tout autre image en était effacée.
HÉLÈNE
Pardonne. Vers la Crète assise au sein des eaux,
Affrontant Poséidon couronné de roseaux,
Mon époux, à la voix du sage Idoménée,
A soudain délaissé la couche d'hyménée
Et ce sombre palais où languissent mes jours;
Et les jalouses mers le retiennent toujours.
PARIS
Des bords où le Xanlhos roule à la mer profonde
Les tourbillons d'argent qui blanchissent son onde, Soumis aux Immortels, sur les Ilots mugissants, Je suis venu vers toi , femme aux nobles accents.
HÉLÈNE
Etranger, qu'as-tu dit? vers l'épouse d'Atride Les dieux auraient poussé ta trirème rapide? Pour cet humble dessein tu quitterais les bords Oti tu naquis au jour, où tes pères sont morts. Où versant de longs pleurs, ta mère, d'ans chargée, T'a vu fuir de ses yeux sur les ondes d'Egée?
PARIS
La patrie et le toit natal, l'amour pieux De mes parents courbés par l'âge soucieux ,
Ces vénérables biens, ô blanche Tyndaride, N'apaisaient plus mon cœur plein d'une flamme aride. 0 fille de Léda, pour toi j'ai tout quitté. Ecoute, je dirai l'auguste vérité.
Aux cimes de l'Ida, dans les forêts profondes Où paissaient à loisir mes chèvres vagabondes, A l'ombre des grands pins je reposais songeur. L'aurore aux belles mains répandait sa rougeur Sur la montagne humide et sur les mers lointaines ; Les naïades riaient dans les claires fontaines, Et la biche craintive et le cerf bondissant Humaient l'air embaumé du matin renaissant. Une vapeur soudaine, éblouissante et douce, De l'Olympe sacré descendit sur la mousse... Les grands troncs respectés de l'orage et des vents
Courbèrent de terreur leurs feuillages mouvants; La source s'arrêta sur les pentes voisines , Et rida frémissant ébranla ses racines; Et de sueurs baigné, plein de frissons pieux, Pâle , je pressentis la présence des dieux.
De ce nuage d'or trois formes éclatantes ,
Sous les plis transparents de leurs robes flotlantes,
Apparurent, debout sur le mont écarté.
L'une , fière et superbe , avec sérénité ,
Dressa son front divin tout rayonnant de gloire ,
Et croisant ses bras blancs sur son grand sein d'ivoire
Fils heureux de Priam, lu contemples Héré,
Dit-elle, et je frémis à ce nom vénéré.
Mais d'une voix plus douce et pleine de caresses :
0 pasteur de l'Ida, juge entre trois déesses.
Si le prix de beauté m'est accordé par toi,
Des cités de l'Asie vtn jour tu seras roi.
L'autre , sévère et calme , et pourtant non moins belle ,
Me promit le courage et la gloire immortelle ,
Et la force qui dompte et conduit les humains.
Mais la dernière alors leva ses blanches mains,
Déroula sur son cou de neige, en tresses blondes,
De ses cheveux dorés les ruisselantes ondes;
Dénoua sa ceinture , et sur ses pieds d'argent
Laissa tomber d'en haut le tissu négligent;
Et muette toujours, du triomphe assurée,
Elle sourit d'orgueil dans sa beauté sacrée.
Un nuage à sa vue appesantit mes yeux ,
Car la sainte beauté dompte l'homme et les dieux!
Et le cœur palpitant, l'âme encore interdite,
.le dis : Sois la plus belle, o divine Aphrodite!
La grande lléré, Pallas, plus promptes que l'éclair, Comme un songe brillant disparurent dans l'air, Et Cypris : — 0 pasteur, que tout mortel envie , De plaisirs renaissants je charmerai ta vie. Va! sur Tonde propice à ton heureux vaisseau, Fuis ton père Priam , Ilion , ton berceau ; Cherche Hellas et les bords où l'Eurotas rapide Coule ses flots divins sous le sceptre d'Atride ; Et la fille de Zeus , Hélène aux blonds cheveux , J'en atteste le Styx, accomplira tes vœilx.
LE CHOEUR DE FEMMES
Ce récit merveilleux a charmé mon oreille. A cette douce voix nulle voix n'est pareille. Des muses entouré, tel le roi de Délos, Mêle un hvmne sonore au murmure des flots.
Serait-ce point un dieu? le Délien lui-même, Le front découronné de sa splendeur suprême , Noble Hélène, qui vient, cachant sa majesté, D'un hommage divin honorer ta beauté:
LE CHOEUR d'hommes.
STROPHE
Descend des neiges de Kyllène,
0 Pan , qui voles sur les eaux !
Accours, et d'une forte haleine
Emplis les sonores roseaux.
Yiens! de Nyse et de Gnosse inspire-moi les danses
Et les rites mystérieux.
J'ai frémi de désir, j'ai bondi tout joyeux. 11 me plaît d'enchaîner les divines cadences 0 Pan ! roi qui conduis le chœur sacré des dieux î
ÀNTISTROPHK.
Franchis les mers icariennes ,
Jeune Hélios au char doré ,
Et que les lyres déllennes
Chantent sur un mode sacré.
Compagnes d'Artémis qui, dans les bois sauvages,
Dansez sur les gazons naissants, 0 nymphes, accourez de vos pieds bondissants! Dieux vagabonds des mers, formez sur les rivages Un chœur plein d'allégresse au bruit de mes accents!
Vierges ceintes de laurier rose , Dites un chant mélodieux:
Semez l'hyacinthe et la rose
Aux pieds de la fille des dieux.
Filles de Sparte , que la joie En molles danses se déploie Autour d'Hélène et de Paris ; Effleurez le sol de vos rondes, Et dénouez vos tresses blondes Au souffle céleste des ris î
HÉLÈNE
Je rends grâces aux dieux de qui je tiens la vie,
S'il faut qu'avec honneur je comble ton envie,
Jeune homme. — Parle donc. La fille de Léda,
Et la reine de Sparte, ô pasteur de l'Ida,
Peut, de riches trésors chargeant ton vaisseau vide,
Contenter les désirs de ta jeunesse avide.
Que réclame ton cœur? que demandent tes vœux?
Mes étalons, ployant sur leurs jarrets nerveux, Nourris dans les vallons et les plaines fleuries , A cette heure couverts de chaudes draperies, nennissent en repos. Ils sont à toi , prends-les. Prends cet autel sacré gardien de mon palais , Et l'armure éclatante et le glaive homicide Que Pallas a remis entre les mains d'Atride; Prends, et vers l'heureux bord ou s'ouvrirent tes yeux Guide à travers les flots tes compagnons joyeux.
PARIS
Noble Hélène , mon père en sa demeure immense Possède assez de gloire et de magnificence ; Assez d'or et d'argent, vain désir des mortels, Décorent de nos dieux les éclatants autels. Garde, fille de Zeus, tes richesses brillantes,
Et ce fer qui d'Atride arme les mains vaillantes,
Et cet autel d'airain à Pallas consacré.
Ce que je veux de toi, Reine, je le dirai.
11 faut abandonner Sparte , Àtride et la Grèce ,
Et, célébrant Eros par un chant d'allégresse,
Suivre, soumise aux dieux, à l'horizon des flots,
Paris, fds de Priam, dans les remparts d'ilos.
HÉLÈNE
Etranger! si déjà de la maison d'Alrée Tes pas audacieux n'eussent franchi l'entrée ; Si tu n'étais mon hôte enfin , et si les dieux N'enchaînaient mon oflense en un respect pieux; Imprudent Etranger, tu quitterais sur l'heure La belliqueuse Sparte, Hélène et la demeure D'Alrideî Mais toujours un hôte nous est cher.
Tu n'auras pas on vain bravo la vasio nier Et les vents orageux de la nue éternelle. Viens donc, le festin fume et la coupe étincelle; Viens goûter le repos; mais, ô Paris, demain, Des rives du Xanthos tu prendras le chemin.
DÉMODOGE. — DEMI-CHOEUR DE FEMMES. — DEMI-CHOEUR d'hOMMES. LE CHOEUR DE FEMMES.
Dieux! donnez-vous raison aux terreurs de la reine. ^ C'en est-il fait, ô dieux, de notre paix sereine? Je tremble , et de mes yeux déjà remplis de pleurs Je vois luire le jour prochain de nos douleurs.
Dis-nous, sage vieillard aux mains harmonieuses, 0 disciple chéri des muses glorieuses, 0 Démodoce, ami des Immortels, dis-nous Si, loin de Sparte et loin des rivages si doux Du natal Eurotas, nos yeux, en leur détresse, Verront s'enfuir Hélène infidèle à la Grèce P
DÉMODOCE.
Les équitables dieux, seuls juges des humains, Dispensent les brillants ou sombres lendemains. Ils ont scellé ma bouche, et m'ordonnent de taire Leur dessein formidable en un silence austère.
LE CHOEUR d'hommes.
0 vieillard , tu le sais , le destin a parlé.
J'on alleste l'Hadès e( rOIynipe ("iloilé!
Bannis de ton esprit le doute qui l'assiège.
Non , ce n'est point en vain , vierges aux bras de neige,
Que l'Immortelle née au sein des flots amers
A tourné notre proue à Thorizon des mers,
Et que durant dix jours nos rames courageuses
Ont soulevé l'azur des ondes orageuses.
LE CHOEUR DE FEMMES
0 cruelle Aphrodite, et toi, cruel Erosî
LE CHOEUR d'hommes.
Enfant, roi de l'Olympe! ô reine de Paphos!
DÉMODOCE.
La jeunesse est crédule aux espérances vaines:
Elle éblouit nos yeux et brûle dans nos veines, Rt des songes brillants le cortège vainqueur D'un aveugle désir fait palpiter le cœur.
LE CHOEUR d'hommes.
STROPHE
Divine Hébé, blonde déesse, La coupe d'or des dieux étincelle en tes mains.
Salut, ô cliarme des humains.
Immortelle et douce jeunesse !
Une ardente lumière , un air pur et sacré Versent la vie à flots au cœur où tu respires :
Plein de rayons et de sourires, 11 monte et s'élargit dans l'Olympe éthéré!