MIGRATIONS
A EUGENE DUBERNARD
Les Mexis ou Aztèques habitaient une lie appelée Aztlan. Un jour, le dieu qu'ils adoraient, Huitzilipochtli qu'on nomme aussi Mexitli leur parla et ils quittèrent le pays d'Aztlan pour aller fonder Mexico-Ténochtitlan (820-1325).
(Chroniques).
IWr, un soir, Tecpatzin, le vieux chef des Mexis,
Veillait, sous la splendeur des grands cieux obscurcis
Par la nuit qui tendait à Tinfini ses voiles.
Le ciel ne dardait pas ses doux regards d'étoiles,
Nul fracas ne montait vers le céleste écrin.
Il veillait.... les tribus sous son regard serein
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Dormaient, et, les berçant au domaine des rêves, Les flots du lac d'Aztlan chantaient le long des grèves
De l'ile Le vieux chef, solitaire, songeait;
Dans l'avenir profond son grave esprit plongeait; Brusquement, l'horizon, tout à l'heure si sombre, 8'éclaira d'un faisceau d'astres rouges, et l'ombre Au loin étincela; le jour emplit la nuit.
Et partout éclata ce terrifique bruit •Que le tonnerre fait dans les gorges profondes. Le ciel se réfléchit tout en feu dans les ondes Du lac ; et Tecpatzin, au milieu d'un soleil, Vit apparaître un dieu dont le regard vermeil
Brûlait il recula, n'osant lever la face
Vers cette vision qui venait dans Tespace ;
Une main faite d'ombre approcha de sa main
Et le retint; faisant un effort surhumain,
Tecpatzin regarda : le dieu grand comme un monde.
Du front touchait le ciel, des pieds plongeait dans l'onde.
Et le chef anxieux, le cœur d'effroi rempli.
Dans l'apparition, reconnut Mexitli.
Mexitli^ le dieu né du ventre d'une femme.
Et que quatre serpents vomissant de la flamme.
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Depuis, traînent toujours au-devant des Mexis.
Deux astres rayonnaient sous ses épais sourcils.
Tecpatzin tout tremblant, se prosterna dans Therbe,
Et, sans lever les yeux, il clama : « Dieu superbe,
Maître de l'infini, de splendeur revêtu,
Toi qui règnes partout, ô dieu! que me veux-tu? »
Et le dieu répondit : « Tremble ! les temps sont proches
Où les sols nourriciers vont se changer en roches
Et Teau douce des puits, en impurs flots salés.
Vos msus blondissants par les éclairs brûlés
Vont laisser sans manteau vos stériles campagnes ;
Des torrents écumeux vont jaillir des montagnes
Et briser vos maisons ; le froid, la soif, la faim
A tous vos ennemis se vont unir, enfin,
Pour fondre sur vous conmie un épervier farouche
Sur de bleus colibris. Voici ce que ma bouche
T'ordonne : Dès demain, réunis les tribus
Et quittez pour toujours les rivages herbus
Du lac d'Aztlan. Partez, allez le cœur tranquille
Au hasard, ver9 le Sud. Le jour où, sur une île,
Après avoir franchi des pays merveilleux.
Vous verrez au milieu d'un terrain rocailleux
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Un immense nopal s'étaler solitaire ;
Si, tout à coup, des cieux, descendait vers la terre
Au-dessus du nopal, un aigle au vol puissant
Broyant un serpent noir dans son bec plein de sang,
Arrêtez- vous ; jetez vos bâtons de voyage,
Espérez et, bientôt, sur cet obscur rivage,
Un empire naîtra de vos efforts constants
Et le nom des Mexis grandira dans les temps. »
Le dieu se tut. Son front se perdit dans la nue ; Comme un flambeau lointain pâlit, puis diminue Et s'efface, il montait laissant un sillon d'or
Dans le ciel Tecpatzin le contemplait encor
Qu'il n'était plus; la nuit tendit son aile sombre Et le chef accablé sous des pensers sans nombre Rêva longtemps.... Sondain, une rose lueur.
Surgit à l'Orient, annonçant la splendeur Prochaine du matin. Dans la clarté d'opale Tecpatzin se leva, se baigna d'eau lustrale Et pria. Quand il vit s'éveiller les tribus Appelant à grands cris ses lieutenants émus Il leur dit simplement la vision divine....
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Un soir, à l'heure fraîche où le soleil décline,
Sans avoir murmuré, confiants en leur dieu,
Les Mexls, à jamais, s'éloignèrent du lieu
De leur séjour; n'ayant que le hasard pour guide.
Ils partirent. Bientôt, le ciel dormit splendide,
La lune sur leurs pas jeta ses pâles feux.
Et l'horizon profond se referma sur eux....
Ainsi qu'un long serpent, la puissante colonne Des émigrants rayait la plaine monotone D'un trait noir. Réunis en groupe singuliers. Des guerriers qui frappaient le fond des boucliers Pour ranimer l'ardeur des enfants et des mères, S'avançaient les premiers. Plusieurs vieillards austères. Des prêtres, qui formaient un noyau solennel. Les suivaient à pas lents, portant sur un autel L'image de leur Dieu. Le reste de l'armée Venait après, devant chaque tribu formée En ordre autour d'un chef; et c'était effrayant De voir la horde immense ; elle avançait ayant
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L'aspect d*UD grand dragon toat hérissé de tètes ; EUe faisait le bruit vague et sourd des tempêtes; Dès l'aurore, au milieu des appels et du bruit, Elle errait jusqu*à Theure où vient la sombre nuit.
A travers les vallons aux odorants bocages Et les déserts brûlants qui forment les rivages De la mer Pacifique; à Tombre des sommets Des monts, sous les glaciers où ne fondra jamais La neige que mille ans frôlèrent de leurs ailes ; Au travers des forêts aux voûtes solenelles Où nuls pas jusqu'alors ne s'étaient hasardés ; Bravant les blancs torrents de rochers noirs bordés. Affrontant le courroux des peuples indigènes, Escaladant le front de sourcilleuses chaînes De montagnes, doués d'un pouvoir surhumain, Les Mexis, lentement, poursuivaient leur chemin. Sans souci des dangers, vers la terre promise Par leur dieu Mexitli. N'ayant dans l'entreprise Que leur foi pour soutien, ils conservaient l'espoir. Depuis plus de cent ans ils allaient, sans savoir
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S'ils verraient s'accomplir les promesses divines ; Ils allaient.... et leurs morts engraissaient les ravines. Parfois, ils s'arrêtaient pendant plusieurs saisons, Défrichaient des terrains, élevaient des maisons, Au milieu d'un désert ils faisaient une ville, Changeaient en oasis quelque plaine infertile, Puis, un jour, repartaient, et leurs traditions Survivaient aux vieux chefs, aux générations ; Souvent, s'étant heurtés à de puissantes races Ils combattaient; vaincus ou vainqueurs, surleurs traces. S'élevait un chemin de tombeaux. D'un pas lent £n suivaut, les vieillards se rappelaient l'Aztlan Pays de leurs aieux ; ils sentaient leur grand âge Les pousser vers la mort et rêvaient au rivage Qu'ils ne pourraient pas voir. Les jeunes gens joyeux Espéraient en leur cœur que ce jour à leurs yeux Luirait ; et, soutenant leurs débiles ancêtres. Comptant sur l'avenir, confiants en leurs prêtres, Ils allaient. . .Les ciels bleus suivaient d'autres ciels bleus , Des bois après des bois, des coteaux onduleux. Des monts, des monts, des monts, d'interminables plaines ; Chaque jour ajoutait quelque mal à leurs peines
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Et le but semblait fuir. Ils faiblissaient parfois, Mais, alors, des hauteurs descendait une voix Que les chefs entendaient seuls, et qui dans Tespace Criait : « Ne craignez point, venez, suivez ma trace. Marchez, le but est proche et vos maux sont finis. » Alors, jeunes et vieux, pieusement unis^ Et tout rassérénés, continuaient leur marche Sous la direction de quelque patriarche,
Et les Mexis allaient toujours sans se lasser; Des peuples stupéfaits les regardaient passer* Près d'atteindre Tollan, au pays des Toltèques, Sur l'ordre de leur dieu, la plupart des Aztèques Quittant leurs compagnons, s'arrêtèrent vingt ans, Puis s'en furent encor. Ainsi qu'aux premiers temps Ils allaient comme va la vague après la vague, Sans connaître leur but et pleins d'un effroi vague* Ils foulaient les rochers, les sables, les gazons, Distraits, cherchant des yeux de nouveaux horizons ; La nuit suivait la nuit, et l'aurore l'aurore, Eux,sans répit,marchaient,marchaient,marchaient encore ;
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Ils s'égaraient, tournaient, ne désespéraient pas, Et le hasard tendait Tinfini sous leurs pas.
Ils errèrent ainsi pendant cinq cents années.
Les tribus n'étaient plus que de maigres poignées
D'hommes, quand les Mexis, par un jour de printemps.
Arrivèrent aux bords désirés si longtemps :
Ils virent à leurs pieds une immense vallée
Dormant entre des monts à la cime pelée
Et semblant leur offrir ses sauvages moissons;
Les nids dans les grands bois étaient pleins de chansons,
De suaves senteurs s'exhalaient dans la brise.
La horde contemplait haletante et surprise,
Les sommets dentelés et l'horizon changeant :
Dans le lointain, des lacs bleus encadrés d'argent
Sommeillaient sous le dôme éblouissant des nues;
Des papillons volaient à des fleurs inconnues,
Des glaciers érigeaient vers le ciel leurs fronts blancs ;
Des ruisseaux écumeux s'échappaient de leurs flancs
%t Jfiyra^i^iis.
Pour aller arroeer la plaitte enaoleiUée;
Toat rutilait : les prés, les eoteanx, la feuillée,
8ur la terre féconde et sous la paix des cieux.
Les Mexis, arrêtés, regardaient anxieux :
Comme on voit Tocelot se jeter sur sa proie,
Les Nomades, soudain, pleins d*une folle joie
Descendirent des monts ardus ^ers les guérets.
A travers les ravins profonds et les forêts
Hs marchèrent encor plusieurs jours pour atteindre
Les bords d'un grand lac bleu que le ciel semblait teindre.
Quand ils furent enfin réunis près des flots,
Les prêtres en poussant des cris et des sanglots
Conjurèrent les dieux de finir leur torture
Alors, sous la splendeur de la grande nature,
Les Mexis, sur le sol, brusquement prosternés,
Offrent à Mexitii trois enfants nouveau-nés.
Pendant que vers le dieu, s'exhale leur prière,
Le grand-prêtre Ténoch, sur une large pierre,
A couché la victime avec la face au ciel.
Plusieurs vieillards, plus loin, dressent un humble autel
De feuillage où bientôt brûle quelque résine.
La sacrificateur, les mains sur la poitrine
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De l'enfant condamné, gémit lugubrement.
Son bras droit s'est tendu vers le clair firmament;
Sa main tient le couteau de noire obsidienne ;
Soudain, le bras s'abat sur la victime humaine,
Un cri monte étouffé par d'effroyables chants,
Pendant que sous le coup de l'arme à deux tranchants
La poitrine s'entrouve ainsi qu'une grenade.
Le sang coule à longs flots, écarlate cascade;
Le prêtre prend le cœur de l'enfant dans ses doigts.
Et le tend vers les monts, vers les lacs, vers les bois :
« O Mexitli! dit-il« l'odeur du sang t'est chère
Accepte notre hommage, et fais que cette terre
Soit le but où nos pas se doivent arrêter. »
Au même instant, le ciel parut s'ensanglanter.
Une rouge clarté teignit au loin les ondes ;
Et, dans l'air froid du soir vibraient des voix profondes
Qui semblaient arriver sur l'es ailes du vent.
Lorsque vint le matin, sous le soleil levant, Les Mexis purent voir la fin de leurs misères : Un grand aigle tenant un serpent dans les serres. Traversa l'étendue et, d'un vol vertical.
Descendit comme un trait sur un puissant nopal
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Qu'on voyait dans le lac, glauque, épineux, morose Ancré sur un rocher par Taube teint de rose.
Tous les prêtres, alors, crièrent : « C'est ici Que notre avenir noir enfin s'est éclairci ; C'est ici qu'il nous faut arrêter notre course ; Les temps sont accomplis : ce lieu sera la source De nos destins heureux. » Et, le peuple ravi Pria deux jours ; après, travaillant à l'envi, Chacun fit de roseaux, de joncs et de lianes Un temple pour le dieu ; puis, pour soi, des cabanes Se groupant au hasard sans bornes et sans plan.
C'est ainsi que naquit un jour Ténochtitlan.
Le hameau s'étendit et devint une ville
Libre et grande au milieu des vagues, dans une île;
Les Mexis, lentement, allèrent aux sierras
Qui cerclent la vallée ; et, bientôt, sous leurs bras^
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On vit jaillir du sol et grandir un empire :
Des rivages du lac où la brise soupire
Jusqu'aux flots orageux du Golfe mexicain,
De la mer Pacifique au vallon Tezcucain,
Du pays de Tollan^ aux bords Guatémaltèques
S'étendit le pouvoir des monarques aztèques.
Ténochtitlan put voir se succéder neuf rois
Dont vingt peuples divers supportèrent les lois ;
Reine de TAnabuac elle avait pour couronne
Cent monts et deux volcans que la neige fleuronne ^.
Mexico, Janvier J884,
1 L'ancienne capitale des Toltèques.
* Mexico est entièrement entourée de sierras; les deux volcans de la vallée le Popocatépetl et riztaocihuatl sont toujours couverts de neige.