A CLOVIS HUGUES
En lan VIII Tochtli (1486), Tizoc mourut empoisonné par Téchotlalla, seigneur d'Ixtapalapam, et Maxtlato, seigneur de Tlachco. Ses funérailles furent célébrées avec beaucoup de pompe et ses assassins mis à mort.
(TORQUEMADA. LiV. II, Chap. LXII).
izoc vient de mourir. Sur la royale couche Étendu sur le dos, les yeux clos et la bouche
Ouverte et pleine d'un sang noir, Il paraît sommeiller ; mais sa face hautaine Garde l'expression d'une effroyable haine Et d'un impuissant désespoir.
Les Funérailles de Tizoc. H5
Entre les dents, il tient une grosse émeraude Représentant l'esprit ; d'après l'antique mode,
Avant l'incinération, Il est vêtu des pieds à la tète, à l'image Des quatre plus grands dieux aztèques, en hommage
A leur sainte protection.
Auprès du lit, on voit debout, muets et graves Les bossus et les nains, les bouffons, les esclaves,
Les serviteurs aimés du roi, Qui vont bientôt mourir entre les mains d'un prêtre, Devant, selon l'usage, accompagner leur maître
Avec leur rang et leur emploi.
Avant de procéder aux obsèques royales
Le palais est ouvert à tous et, dans les salles.
Les Aztèques, le long du mur.
S'avancent vers le lit funèbre en une file Immense où la couleur voyante d'un huepile ^
Tache de clair le fond obscur.
1 Huepile, sorte de chemise ou de blouse que les femmes portent par-dessus leurs vêtements.
116 Les Funérailles de Tizoc.
Or, le roi n'est pas mort de façon naturelle ; Deux de ses grands vassaux, après une querelle,
Contre lui se sont mis d'accord ; Et des sorciers, choisis par eux, ont sur sa tête Prononcé quatre fois la formule secrète
Qui fait mourir de male-mort.
Mais les sorciers, surpris pendant leurs maléfices, Au milieu des tourments ont nommé leurs complices
Tizoc est mort empoisonné
Ses lâches ennemis prisonniers des Aztèques Vont périr pour payer leur forfait, aux obsèques
De leur seigneur infortuné.
Le bûcher du monarque est préparé ; dans l'ombre De l'atrium du temple on voit la pile sombre
Des bois odorants et sacrés, Ayant à son sommet la niche où l'on doit mettre Le corps du roi ; déjà, lentement, le grand pr^ître
Des autels descend les degrés.
Les Funérailles de Tizoc, 117
On apporte Tizoc jusqu'en la cour centrale ; Le prêtre le reçoit, le baigne d'eau lustrale
Et lui coupe ses longs cheveux ; Puis les Téopixquis ^ nus, peints en noir, le portent Au sommet du bûcher qu'on allume, et d'où sortent
Bientôt les cent langues des feux.
Et tandis que le corps embrasé se consume Et que sur le foyer qui pétille et qui fume.
On met du copal par monceaux, L'un des plus grands seigneurs se lève et dit la vie, Trop courte de Tizoc, victime de l'envie
Des deux misérables vassaux.
Les criminels, vêtus d'une étofTe grossière Sont alors amenés tout souillés dç poussière,
Entre deux files de guerriers.
Rien chez les prisonniers n'indique plus leur titre. Ils portent sur le front la dégradante mitre
Des traîtres et des meurtriers.
1 Téopizqui ^ serviteur des dieux.
418 Les Funérailles de Tizoc.
Les sorciers sont d'abord lapidés par la foule, Qui monte vers le temple et vient, bruyante houle,
Se briser sur son mur puissant ; Puis les seigneurs félons, étranglés sur la place, Sont coupés en morceaux que Tàpre populace
Se répartit en rugissante
D'autres bûchers, alors, dardent de hautes flammes : Les derniers serviteurs de Tizoc et ses femmes
Vont subir leur rigoureux sort ; Sachant que rien ne peut empêcher leur supplice, Chacun d'eux se prépare au sombre sacrifice
Et regarde en face la mort.
Le sacrificateur les étend sur la pierre ; En adressant aux dieux une courte prière
Il fouille leurs douloureux fLaacs, Leur arrache le cœur que Ton porte aux idoles, Puis, dans les bûchers noirs aux rouges auréoles.
On j«tte leurs débris sanglants.
1 Les Aztèques poussaient la vengeance jusqu'au cannibalisme; ils dévoraient sans scrupules . les cadavres de leurs ennemis.
Les Funérailles de Tizoc. 119
Tous devant dans la nuit servir encore leur maître, Au moment de mourir on les force à promettre
De toujours rechercher son bien.
Sous un ciel étranger ils revivront sans doute Et pour les bien conduire en leur suprême route
On va sacrifier un chien :
Le téchichi sacré, qui, dans les sombres mondes. Les guidera sans peur des ténèbres profondes
Et des embûches des méchants
Les feux ardent plus fort, leur éclat illumine La ville, et le bruit sourd de leur rage domine
Les cris sinistres et les chants.
La cour qui s'est groupée au hasard dans le temple Dit les hymnes prescrits ou se tait et contemple
Sans horreur, ce drame effrayant.
La nuit est descendue et, brisant ses ténèbres Les brasiers crépitants sur leurs charges funèbres,.
Érigent leur front flamboyant.
Le grand Téocalli sous la lueur qui bouge Prend un air fantastique et se dresse tout rouge Vers les larges cieux constellés ;
120 Les Funérailles de Tizoc.
Autour du monument, les spectateurs livides S'agitent, aspirant les effluves fétides
Qui s'exhalent des corps brûlés.
Des vendeurs ambulants vantent leurs marchandises : Viandes sèches et fruits, galettes, friandises
Aux innombrables assistants, Qui, voulant jusqu'au bout voir la cérémonie, Mangent en écoutant les longs cris d'agonie
Qui s'affaiblissent par instants
Et les peuples vaincus, sortis de leurs chaumières. Des bords du lac obscur regardant les lumières
Qui circulent dans la cité.
Songent pleins de terreur à leurs vainqueurs féroces, A leur valeur étrange, à leurs mythes atroces,
A leur longue prospérité
Le jour parait au ciel, un fauve soleil brille
Éclairant l'atrium du temple immense où grille Encor quelque lambeau de chair.
Les Funérailles de Tizoc. 121
Il monte, sa lueur emplit bientôt l'espace, Embrasant les maisons, les canaux et la place, De son baiser torride et clair.
Les prêtres ont trouvé parmi la cendre chaude Du bûcher de Tizoc, sa royale émeraude;
On va Tunir, selon les lois, Â ses cheveux gardés dans Turne cinéraire Près des derniers débris d'Axayacatl son frère.
Dans la paix du tombeau des Rois
Meœieo, Octobre 1886,