A LOUIS LEJEUNE
'UTOUR des puits frais, près de la maison, Sourire à la bouche (Bt mains aux épaules, Les vierges Mexis sur le vert gazon Dansent sous les saules.
Leurs longs cheveux noirs flottent dans le vent, L'écharpe à leur cou met de blanches ailes.
Elles vont sautant et se poursuivant Comme des gazelles.
Sous leur jupe rouge on voit leurs pieds nus, Nus comme leurs bras et leur doux visage ;
Jeunes Filles aztèques. 123
Leurs seins tout petits battent contenus Par un court corsage.
Les hauts agaves et les mais verts Encadrent le groupe en ses simples poses; De larges flamants passent dans les airs En bataillons roses.
Les oiseaux des bois gazouillent joyeux, Et font un orchestre aux danseuses brunes ; Le soleil scintille au fond de leurs yeux Comme en des lagunes.
Le soleil couchant semble un disque d'or, Les ombres déjà descendent perfides ; Dans Therbe, pourtant, reposent encor Les canthares^ vides.
Vierges aux yeux noirs, laissez les chansons, Les jeux et les ris, refermez vos ailes, Car, dans l'ombre on voit sous les grands buissons, Flamber des prunelles :
^Canthare — Vase en poterie, muni de deux anses.
124 Jeunes Filles aztèques.
De jeunes guerriers, de plaisir tremblants, Viennent épier vos secrètes grâces ; O vierges ! craignez les propos galants Et cachez vos traces.
Il est presque nuit, songez au retour, Au ciel vont briller les lampes nocturnes; Dans le bassin clair allez tour à tour.
Emplir d'eau vos urnes
Oanthare à Tépaule et cambrant les reins, Les vierges s*en vont blanches sous leurs voiles ; Et, bientôt, ont voit en leurs noirs écrins Luire les étoiles
Mexico, Octobre 1886,
TULTÉCATL
A GUSTAVE DE COUTOULY
Tultécatl après avoir défendu Atlixco contre les troupes aztèques fut victime des dissensions survenues entre les prêtres et le peuple. Exilé, il se réfugia dans la province de Chalco où il fut fait prisonnier et livré à Ahuizotl, 8"« roi de Ténochtitlan.
ToRQUEMÂDA (Liv. II, chap. LXVI).
A cette même époque (1498;, Ahuizotl fît la guerre aux Zapotèques d'Oaxaca et de Xoconochco et revint vainqueur.
Tezozomoc (Chroniques, chap. lxxvii).
Le sacrifice le plus célèbre chez les Mexicains était le sacrifice des gladiateurs (sacrificio gladiatorio). Il était réservé aux chefs des ennemis vaincus. Le prisonnier attaché par un pied à une large pierre ronde, le Témalacatl, luttait contre un guerrier mexicain. S'il tuait, l'un après l'autre, sept adversaires, il était remis en liberté ; s'il était vaincu, son vainqueur obtenait du roi une récompense.
Clavigero, liv. VI.
AHUIZOTL est vainqueur du Zapotèque altier, Et fête le triomphe éclatant de ses armes :
iî6 TuUécatL
Ténochtitlan s emplit de chants et de vacarmes,
Tout le peuple est debout; et, dans chaque quartier,
S'agite et s'agglomère une imposante foule;
Femmes, guerriers, vieillards marchent à pas pressés
Vers le grand Téopan. Les autels sont dressés
Aux pieds de Mexitli ; le sang à torrents coule
Et Teffroyable dieu n'est pas désaltéré.
Lui portant son tribut de guerre et de carnage.
Aujourd'hui l'Empereur viendra lui rendre hommage,
Tout pour le sacrifice est déjà pr^Muré.
Près du Téocalli dont l'imposante masse Semble un monstre accroupi sur le sol rocailleux ; Les prêtres lentement allument de grands feux Où fument des monceaux d'encens ; sur la terrasse Du temple, d'autres feux consument les débris Des prisonniers vaincus offerts au dieu la veille ; Et la foule, à Tentour, à l'océan pareille, S'agite et remplit l'air d'épouvantables cris.
Plus loin, lugubre et noir, sur une plateforme D'hiéroglyphes bleus couverte jusqu'en haut.
Tultécatl. 127
Souillé de sang figé comme un vil échafaud, Le noir Témalacatl étend son disque énorme.
L'Empereur I
Brusquement, chacun s'est prosterné Pour ne le point heurter d'un regard sacrilège; Il s'avance au milieu d'un splendide cortège Vers un trône imposant de fourrures orné.
Son long manteau tout blanc autour du cou s'attache
Par un lacet d'argent passé sous le menton ;
Sa robe et son pourpoint faits du plus beau coton,
Sont brodés de dessins merveilleux; un panache
De plumes que retient une mitre d'or pur
Met sur son front fuyant, ses ondoyantes gerbes;
Ses poignets sont cerclés de bracelets superbes
D'où pendent des rubis et des pierres d'azur.
De la main droite il tient son sceptre ; de la gauche
Sur un long javelot il s'appuie en marchant;
Son visage bronzé ne parait pas méchant,
Un souris, par instants, sur ses lèvres s'ébauche.
128 Tultécail.
Il 8*a88ied et sa cour Tentoure lentement, Les seigneurs les plus grands à ses pieds prennent place ; Guerriers, pages, bouffons, chacun selon sa classe, S'étagent Tencadrant de leur rayonnement :
Un frisson, tout à coup, agite Tassistance :
Tultécatl, en fureur, est brusquement traîné Vers le Témalacatl ; par un pied enchaîné.
Il se dresse hautain, prêt à la résistance.
Comme un géant de bronze, impassible, il attend L'ennemi qui bientôt doit entrer dans la lice ; Promenant son regard des apprêts du supplice A l'imposante cour du monarque éclatant.
De noirs TéopixquisS viennent du fond du temple Se grouper en silence, aux pieds du prisonnier ; Sur le corps des vaincus ils vont s'ingénier Aux plus cruels tourments. Leur tunique très ample Est sombre et laisse à nu leurs genoux et leurs bras ; Leurs membres sont frottés d'une odorante graisse, Et leurs rudes cheveux nattés en une tresse
1 Serviteur des dieux, sacerdote, prêtre.
Tultécatl. 129
Suivant le rite ancien, descendent jusqu'au bas De leurs jarrets.
Clameurs !
Un vieux guerrier se lève Et déclare qu'il veut combattre le captif.
L'empereur ayant fait un geste approbatif, On jette à Tultécatl un écu puis un glaive*.
Tels deux grands ocelots s'attaquent dans les bois, Aiguisent sur le sol leurs griffes acérées,
Grincent des dents, arquant leurs poitrines cambrées,
Et réveillant l'écho des éclats de leurs voix,
Tels, les deux ennemis se dressent face à face, Tendent leur boulier du bras gauche, et, courbés Sous l'ovale puissant des chimalis^ bombés.
Ils jettent un grand cri qui déchire l'espace.
Tultécatl a levé son glaive; prêt au choc,
Il attend sans bouger les coups de l'adversaire ;
• Le macahuitl aztèque était une sorte de glaive de bois bordé de coquilles tranchantes en obsidienne.
* Le bouclier aztèque.
130 TultécatL
Parant sans riposter, pareil au beiluaire
Qui choisit Tendroit sûr pour plonger son estoc.
Rejetant brasquement tout le torse en arrière, Il pare un dernier coup; puis,, d'un élan soudain. Son glaive fend en deux le front du Mexicain Qui tombe foudroyé près de lui, sur la pierre.
Saignant, suant, vainqueur, il lance un fier regard Sur la foule innombrable autour de lui groupée, Cependant que sa main droite de sang trempée, De loin, semble insulter au royal étendard.
Le peuple éclate en cris, il demande vengeance ; Cinq guerriers, à leur tour, combattent corps à corps Contre le prisonnier qui, presque sans efforts, Les étend à ses pieds, superbe d'arrogance.
Mais, épuisé, râlant, déjà mort à demi, Il sent que la fatigue a vaincu son courage ; Il ne peut plus lutter, et, frémissant de rage, Il tombe sous le bras du septième ennemi......
TuUécatl 134
Le grand prêtre s'approche et lui fend la poitrine, En arrache le cœur en cor tout palpitant Et le porte à Tautel de ses dieux^ en chantant Les hymnes que prescrit sa terrible doctrine.
Puis, les Téopixquis déchirant en morceaux Les vaincus mutilés les jettent à la foule; Qui, d*écumeux octli^, de sang, de bruit se saoule^ Et mêle ces débris aux fanges des ruisseaux...
L*orgie enfin s'achève et, déraillant ses voiles, Sur le Temple la nuit met sa tranquillité ; Les chants et les clameurs cessent dans la cité Et dans les cieux en deuil s'allumant les étoiles.
Mexico, Janoier 1884.
ï Octli. — Liqueur alcoolique produite par la fermentation de la sève de l'agave mexicain.
' Les lois aztèques punissaient très séTôrement l'ivrognerie. On la tolérait cependant pendant quelques fêtes ou après une grande victoire.
LIZZOULI
A M»« ANGELE DUCOMMUN Légende dans le goût des poètes Aztèques.
Les Aztèques aimaient la poésie et leur langue poétique était belle, brillante, pleine de.figures agréables; les fleurs, les oiseaux, les torrents y servaient aux comparaisons.
Clavigero (liv. VII).
A nuit. — Dans le ciel clair passe en rêvant la lune; Sous ses rayons d^argent resplendit la lagune Mexi ; le vent léger bruit dans les roseaux Et soupire en ridant la surface des eaux; Dans l'ombre, des senteurs fraîches et des murmures Montent des bois profonds. Cachés dans les ramures
Lizzouli. 133
Les zenzontlis* moqueurs jasent au bord des nids; Une ineffable paix tombe des infinis.
Le Choeur :
« A cette heure où la nuit couvre de son mystère
Les cieux dont les yeux d*or s*entr'ouvrent et la terre
Qui partout s^assoupit ; quelle est donc cette enfant
Aux regards effarés, qui, d'un pas hésitant
S'avance vers les bords du lac? Grave et tremblante
Elle vient arrêtant parfois sa marche lente
Pour jeter un regard en arrière ; souvent
Elle frémit au bruit capricieux du vent. .
Est-ce toi Lizzouli ? ta beauté rose et brune
Blêmit sous les rayons opalins de la lune ;
Tendre fleur d'Anahuac, vierge innocente encor,
Qui t'amène en ces lieux à cette heure où tout dort?
Ce n'est pas le plaisir de mirer ton image
Dans le lac, il fait noir; est-ce un triste présage?
1 Zenzontli, Toiseau moqueur, le rossignol mexicain.
134 Lizzwili.
Viens-tu faire une of&ande au dieu des lacs d'argent?
Tes yeux ont vu peut-être au foad du ciel changteant
L*étoile, qui brillait le jour de ta naissance,
Pâlir et s'abîmer et tu crains son absence ?
Non, chère Lizzouli, c'est l'amour n'est-ce pas.
Qui t'amène et qui fait trembler ainsi tes pas?
C'est l'amour qui t'attire, ô vierg« I sur la grève;
C'est lui qui dans ton être a fait éclore un rêve...
Amour soutien du faible 1 Amour grandeur des forts !
Béni soit le cœur pur qui garde tes trésors !
Fleuris fleur ! luis étoile, en la nuit parfumée !
Lizzouli, Lizzouli, te voilà donc aimée 1...
A l'heure du myatère; assis près des roseaux.
Écoutant le murmure harmonieux des -eaux.
Ton ami, le cœur plein de joie et de tendresse,
T'attend. . . Miûs non ! d'où vient que tu pleures? ser^it^oe
Que celui dont tes yreux un jour se «ont épris
Dédaigne ton amour ou ne Ta f^oiait compris ?
O vierge aux longs cheveux ! la vague qui déferle.
Comme un sinistre avAre emportant une perle,
Prend tes pleurs en passant. . . Pourquoi ces longs sanglots,
EnfantT P o u iq u ol ^pfteurer «n i^guntairt les fhffcB?
Lizzouli. iS5
L'amour est immortel, il renaît de sa cendre, Il renaîtra pour toi, plus charmeur et plus tendre ; Conserve dans ton sein la fleur du souvenir, Espère, ton ami t'aime et va revenir... »
Lizzouli, lentement, dans une sombre extase S'avançait vers le lac ; ses pieds bruns dans la vase S'enfoncèrent bientôt; l'eau vint la caresser; Doucement, tendrement, affreuse, sans cesser La caresse, elle prit les seins, le cou, la bouche... Tout le corps de l'enfant dont le regard farouche Se fixait, dans le ciel, sur un astre très clair. Puis, l'eau cacha ses yeux, ses mains battirent l'air. Sur ses cheveux flottants le lac ferma son onde... La lune se voila, la nuit devint profonde.
Une plainte monta vers le noir firmament Et le vent dans les bois gémit lugubrement
136 Lizzouli.
Le Chosor :
« Dors, pauvre Lizzouli, les paupières ouvertes. Dans ton manteau mouillé de joncs et d'herbes vertes, Dors ! la mort a coupé ta jeunesse en sa fleur. O toi ! qui ne sais pas supporter la douleur, Puissent les dieux peser ta force et ta souffrance O vierge ! et pardonner à ta désespérance... »
Or, Tlaloc, dieu des eaux, aperçut Lizzouli
Dont le beau corps gisait sous l'onde enseveli.
Par son ordre aussitôt ses ondines timides
L'emportèrent au fond de leurs grottes humides.
Son cœur ne battait plus, ses seins étaient glacés ;
Mais, sous les pleurs brûlants, sous les soins empressés
La pâle jeune fille étonnée et ravie,
Respira faiblement et revint à la vie.
Triste et tremblante encore, elle narra comment
L'amour l'avait réduite au suicide : l'amant
Lizzouli. 137
Qui devait Tépouser s'était fatigué d'elle
Et, faussant tout serments, sans honte, Tinfidèle
Était parti furtif, dédaignant son amour.
Confiante, elle avait espéré son retour,
Mais en vain; le cruel riait de sa tendresse;
Alors s*abandonnant au chagrin qui Toppresse,
Pleine de désespoir, en évocant MeztliS
Elle avait dans la mort voulu trouver Toubli
Et voici que sauvée il lui fallait encore
Se rappeler Tingrat qui fuit et qu'elle adore.
Pris de compassion pour ce grand désespoir,
Tlaloc, maître des eaux, usant de son pouvoir,
En sirène changea l'amante infortunée.
Et lui fit oublier sa sombre destinée... .
Depuis, quand sur les monts hautains descend la nuit
Lorsque de son écrin la lune émerge et luit.
On entend tout à coup une voix pure et douce
Qui chante tristement et, dans leur nid de mousse ;
Sous les rameaux touffus éveille les oiseaux;
Et, souvent, des pécheurs s'égarent sur les eaux
I Meztli — la lane, pâle déesse des amoureux.
438 Lizzoulû
En cherchant au hasard, à la clarté douteuse Des astres, Tinconnue et bizarre chanteuse.
D'aucuns devenaient fous quand vibrait la voix d'or, Oubliaient tout danger, et, prenant leur essor. S'élançaient dans les flots pour atteindre à la nage La charmeuse ; au matin, les vagues à la plage Portaient en les berçant leurs cadavres meurtris Et le sable sur eux tendait son linceul gris. Or, la sirène, un soir, vit s'élancer dans l'onde Celui pour qui jadis, en sa candeur profonde Elle voulait mourir; elle sentit son cœur Battre et l'ancien amour y rentrer en vainqueur. Le jeune homme approchait; la lueur tremblotante Des astres éclairait Lizzouli palpitante Qui ne s'éloignait plus; au moment où lassé, L'infidèle sombrait daus les flots, le passé Reparut à ses yeux, ravivant sa tendresse; Elle redevint femme et^ dans une caresse, Souriante, au nageur elle tendit les mains... Instant d'amour suivi d'éternels lendemains 1 Quand le jeune homme eu dit à Lizzouli : je t'aime! Tous deux.hooGhe sur bouche en l'angoisse mpréme.
Uzzouli, 139
S'unirent pour jamais dans un baiser d'amour. Le lac les engloutit, mais quand panst le J0ur, Les pécheurs étoBibéfi virent «ur Txne berge Le cadavre d'un homme et «elui d'une vierge Qui, sous l'aube versant du ciel un jour vermeil, Enlacés, souriants, dormaient le long sommeil....
Le Choeur :
« Vous, dont les dieux imt faîl; revivre la jeunesse
Dans la paix de la mari, Bâarez-vous sans cesse
O Lizzouli ! voici venir le blen-aimé ;
Son cœur faible à présent pour toute autre est fermé
Ton amour se fanait pauvrette, à son aurore.
Qu'il renaisse et qu'il vive et qu'il fleurisse encore I »
Au printemps, quand le lac se recouvre de fleurs, Les vierges en passant disent : ce sont les pleurs De Lizzouli qu'on voit fleurir auprès des rives ; Et pour que leurs amants soient fidèles, pensives
140 Lizzouli,
Elles piquent ces fleurs dans leurs longs cheveux noirs. Elles n'osent, pourtant, venir au lac, les soirs Sans lune; car on dit que par les nuits très sombres On voit s'y promener et s'embrasser deux ombres.
Meœico, Féorier 1888.
LA VALLÉE T>E TÉNOCHTITLAN