ACOSTA
Moteuczoma très effrayé par la comète consulta des astrologues ; ils ne purent pas lui donner de réponse satisfaisante ; il fit venir le roi de Tezcuco, qui, fort expert en l'art de prévoir l'avenir, lui annonça la ruine prochaine de son empire.
Clavigero (liv. IV;.
.OTEUCZOMA, le roi neuvième du Mexique, Est assis sur son trône et rêve; le soleil Met de pâles rayons au fronton du portique Du palais, en sombrant à l'horizon vermeil.
150 Moteuczoma Xocoyotzin.
Lentement, la nuit vient obscurcissant l'espace; Moteuczoma se lève et contemple les deux :
Il tressaille, la lune est livide, elle passe En marbrant de clartés le lac silencieux.
Derrière lui, sa cour est entrée et, muette, Regarde son Seigneur sans oser le troubler ; Sur son sein, tristement, il a penché la tête, Une douleur intime a paru l'accabler.
La nuit passe; au milieu des nuages d'opale, L'aurore va bientôt resplendir; anxieux, L'Empereur et sa Cour, dans la chambre royale, Semblent pris de terreur et contemplent les cieux.
Là-bas, à l'Orient, secouant sa crinière.
Une comète vient de surgir brusquement; Comme un monstre sortant de sa noire tanière Elle bondit du fond vague du firmament.
Tout autour d'elle, encore est demeuré ténèbres; Elle va, les brisant de sa fauve clarté;
Moteuczoma Xocoijotzin. 151
Elle monte, s'étend, emplit les cieux funèbres, Et laisse Thorizon au loin, ensanglanté.
Sa lueur envahit lentement l'étendue ; Soudain, elle s'arrête en son vol radieux; Et le roi palpitant, et sa^our éperdue.
Se prosternent alors pour invoquer les dieux.
Depuis trois nuits déjà, Moteuczoma soupire;
Son cœur est affligé d'amers pressentiments ;
Il craint pour son pouvoir, il craint pour son empire;
Il tressaille et gémit et tremble à tous moments.
Il songe à la comète effroyable, aux présages, Â la prédiction de Netzahualpili, Le roi de Tezcuco, le plus savant des mages, Pour qui l'avenir noir n'a point de sombre pli.
Il a prédit qu'un jour la grande monarchie.
Aztèque tomberait sous un pouvoir puissant ; Qu'abandonné des dieux, en proie à l'anarchie, L'empire sombrerait dans une mer de sang;
l'i? Moteuczoma Xocoyotzin.
Il a vu l'empereur Moteuczoma lui-même.
Victime du courroux d*UQ peuple révolté.
Et ce peuple, bientôt, dans sa lutte suprême, Suivre son dernier chef dans la nuit emporté.
Kt l'empereur a beau vouloir douter, son être
Se glace quand il veut braver cet avenir :
Les grands jours sont passés et les mauvais vont naître,
Daignez, dieux mexicains, daignez intervenir !
Kn ce temps-là, vivait à Cotépec un sage ^ De bonnes mœurs, aimé des hommes et des dieux; Pauvre, mais cultivant son champ avec courage, Il était fort et doux, charitable et pieux.
' Cette légende est d'origine aztèque ; on peut la lire dans l'Histoire des Indes de Fray Diega Duran (chap. LXIV.) et dans les Chroniques Mexicaines de Don Hernando Alvarado Tozozomoc écrites en 1598 (chap. CIII.) On voit encore sur le mur extérieur de l'église de San Hipolito, à Mexico, un basrelief qui représente un aigle enlevant un Aztèque dans ses serres. Ce bas-relief fait allusion à cette légende.
Moteuczoma Xocoijotzin. 153
Sa langue ne disait que des choses sincères : Un jour qu'il méditait étendu sur le sol Un grand aigle le prit dans ses puissantes serres Et, soudain, par les cieux remporta dans son vol.
Il se trouve bientôt au seuil d'une caverne,
Au cœur d'une forêt; une rouge lueur
L'éblouit tout à coup, et, tremblant, il discerne
Dans l'ombre un homme mort vêtu tel qu'un seigneur.
Et comme il regardait plein d'une terreur sainte. Une imposante voix retentit qui clama :
« Approche de ce mort et le touche sans crainte. Ce cadavre est celui du roi Moteuczoma;
Son cœur est si rempli de morgue et de superbe. Dans les sentiers du mal il s'est tant égaré. Que les dieux ont voulu qu'il soit moins qu'un brin d'herbe Que la brise du soir fait trembler à son gré.
Ses hauts faits de jadis ne sont plus que poussière, Son pouvoir va passer de môme que les fleurs ; Et rien ne restera de sa grandeur première.
Et son front faiblira sous le faix des douleurs.
154 Moteuczoma Xocoyotzin.
Hélas! sa piété n'est que faste et mensonge.
Il se croit dieu lui-même et n'adore que lui ; Sa froide vanité comme un serpent le ronge, Et le bien, pour jamais, de son cœur s'est enfui.
A tes pieds, vois ce feu ; prends un tison et brûle Le bras gauche du mort... Pars tranquille, et, demain, Répète à l'empereur sans peur et sans scrupule . Tout ce qu'ont vu tes yeux et ce qu'a fait ta main.
S'il doute, montre-lui sur son bras, la brûlure :
Peut-être humilié, chassant son fol orgueil,
Il verra ses méfaits, il verra sa souillure.
Et de nouveau les dieux pourront bénir son seuil. »
La voix se tut alors et la nuit fut profonde ; L'aigle revint et l'homme ému ferme les yeux ; Et, pareil au caillou lancé par une fronde, Dans un subit éclair il traversa les cieux.
Or, l'homme alla trouver l'Empereur et sa bouche Raconta sans détours l'étrange vision :
Moteuczoma Xocoyotzin. 155
Moteuczoma, pensif, T écouta puis, farouche, Il cria : « Vil sorcier, tu mens ! l'illusion
D'un rêve t'a trompé ; serf indigne, ta tète Va payer ton mensonge. Excrément! loup hurleur! Courbe-toi!... » mais voici qu'il frémit et s'arrête, Pâle, le corps saisi d'une vive douleur.
Il relève le drap de soie et d'or qui couvre Son bras gauche ; la cour regarde avec stupeur : La brûlure apparaît, la peau grésille et s'ouvre Comme un fruit mûr, et tous, soudain, tremblent de peur.
Alors, Moteuczoma fit appeler ses mages Et leur dit le prodige. Ils prièrent d'abord, Méditèrent longtemps; puis, enfin, les plus sages Parlèrent : o O grand roi! roi juste, noble et fort.
L'homme est peu ; les puissants sont sujets aux désastres. Mais nous ne savons rien car les cieux sont obscurs ; Les dieux restent muets, et nos yeux, dans les astres, Pour ton peuple n'ont vu que des malheurs futurs. »
156 Afoteuczoma Xocoyotzin.
L'empereur écumait : « C*en est trop, qu'on saisisse Ces voyants par les dieux frappés de cécité ; Qu'ils changent l'avenir, ou que la mort punisse Leur ignorance infâme et leur malignité! »
Voici que lentement un vieillard dans la salle Entre et va se placer bien en face du roi ; C'est un guerrier Mexi de taille colossale :
Il observe la cour sans trouble et sans effroi.
Il promène ses yeux des bouquets d'émeraudes Ornant les justaucorps des seigneurs fastueux Aux lambris étoiles de- Heurs des Terres Chaudes : Son regard froid et clair n'est pas respectueux. 11 a levé les yeux vers la céleste voûte Et semble examiner l'interminable azur :
« roi Moteuczoma Xocoyotzin ! écoute, Et pardonne à ma langue ; elle est rude et moi dur, Dit-il ; les hiboux noirs, dans les forêts profondes, Ont hululé sept fois dans une nuit d'été;
Moteuczoma Xocoyotzm.
Et, le vent, en rasant de ses ailes les ondes Des lacs, a soupiré sept fois : f Fatalité ! • Les arbres ont senti se briser leurs racines; Les monts ont tressailli de leur base à leur froi Et, du sommet des pics au fond vert des ravines On entend des accents que le jour interrompt Et qui vibrent disant, pendant la nuit, sans ces: « Les temps sont révolus, malheur! malheur! m Le soleil des Mexis meurt dans une ombre épai L'ombre de leurs grands jours, la nuit de leur do
Dans le ciel, on a vu d'effroyables batailles. Des dieux armés prenaient l'un sur l'autre leur Et le sang, à torrents, des béantes entailles. Tombait en chaude pluie et rougissait le sol.
L'un d'eux, le front saignant, la poitrine fendui Regardait le combat cloué sur une croix ; Et les autres, en vain, traversaient l'étendue Pour aller le frapper sur son lugubre bois.
Après quatre longs jours de rage et de colères. Tous les dieux autrefois protecteurs des Mexis
458 Moteuczoma Xocoyotzin,
S'en furent mutilés vers les mondes solaires, Et tristement les deux restèrent obscurcis...
Roi! voilà bien longtemps que ton joug nous écrase, Que cent villes, en vain t'ont crié : Liberté !... Tandis qu'aux pieds des dieux dans l'inutile extase Tu priais dans ton luxe et ton iniquité ;
Moi, j'ai vu tes seigneurs aller par les campagnes Pressurant tes sujets, abusant du pouvoir; Les femmes, les vieillards fuyaient vers les montagnes ; J'ai sondé tes destins et j'ai vu ton ciel noir.
L'adversité te tient sous sa force invincible, D'étranges ennemis vont s'élancer des flots ; Bientôt nous les verrons, ô terreur indicible ! J'entends déjà des cris de guerre et des sanglots.
Tes peuples au moment de la lutte fatale Pour secouer ton joug s'uniront contre toi; Et, comme des torrents, rasant ta capitale.
Ils viendront engloutir et ton trône et leur roi.
Rien ne peut empêcher les malheurs de ta vie ; Sois grand, sois fort, sois pur et tombe radieux ;
Moteuczoma Xocoyotzin. 159
Quand ton heure viendra, que ta cour asservie Sache avec toi mourir pour apaiser les dieux. »
Le vieux guerrier se tait. Impassible, il regarde Le roi chétif et sombre au milieu des seigneurs. Moteuczoma montrant sa figure hagarde .
Lève vers lui ses yeux mouillés de larges pleurs.
Il balbutie et vient au prophète en colère ; Mais lui : « Lâche empereur, tu pleures et demain L'aigle aztèque vaincu va tomber de son aire Et le sceptre va choir de ta débile main.
La fortune a quitté le seuil de notre porte, Tu pleures quand il faut s'armer, lutter, mourir! Ah! pleure, pleure encor; car ta grandeur est morte Et nul pouvoir humain ne peut te secourir. »
Et le vieillard sortit Le roi devint tout pâle;
Pensif, il inclina la tète lentement,
Et parut écouter dans la profonde salle
De l'empire disjoint, le lourd écroulement...
Mewico, Octobre 1885,