A HENRI HENRIOT
Il importe d'examiner si la conquête du Mexique a été conduite avec assez de respect pour les droits de l'Humanité, et, nous devons avouer, même en tenant compte de la férocité du siècle et du relâchement dos principes, qu'il y a dans l'histoire de cet exploit plus d'un passage que tout Espagnol jaloux de la gloire de son pays voudrait pouvoir effacer. Les excès que ne peuvent justifier ni le cas de légitime défense, ni aucune nécessité d'aucun genre, feront toujours tache sur les annales de la Conquête.
Prescott (liv. V, chap. viii).
Sa tête était couverte de lauriers, à ses bottes brillaien t des éperons d'or. Et, pourtant, ce n'était pas un héros ; ce n'était pas non plus un chevalier ; ce n'était qu'un capitaine de brigands qui de sa main insolente inscrivit sur le livre de l'Histoire son nom insolent : Cortèz I
Henri Heine (Vitzilipuztli. — Le Romancero).
y*AiME les grands combats des jours du Moyen-Age, Quand la vaillance était encore une vertu,
164 Les Conquérants.
Quand tout bon chevalier suivi de quelque page. Ou d*un \ieil écuyer à ses armes vêtu.
S'en allait heaume au front, la croix sur la poitrine. Lutter pour conquérir le tombeau du Sauveur Et dépIo3'er bien haut en terre sarrasine L*oriflamme des Francs et leur m&le ferveur
c Messires, chevaliers, alerte ! à la rescousse !
Vecy venir au loin un gros de mécréants! »
Sur le sabre en croissant, le glaive en croix s'émousse,
On se prend corps à corps, on combat en géants ;
On crie, on frappe, on tue, on tombe, on se redresse,
On sait périr en brave ainsi qu*on a vécu;
Et, frappé, mais de face, après mainte prouesse.
On meurt, en priant Dieu, triomphant ou vaincu.
Oui, j*aime malgré moi, ce temps aux mœurs féroces; Je sais fermer les yeux sur ses iniquités, Sur son intolérance et ses haines atroces Pour en voir un instant les étranges beautés : Les tournois merveilleux, les grands pèlerinages, Les cours d'amour mêlant dames, rois, preux et pages
Qu'un tenson galant réunit ;
Les Conquérants. 165
Et ces peuples entiers, en des élans mystiques, Vieillissant à broder de dentelles gothiques
Les cathédrales de granit.
J'aime encor et surtout, cette race féconde De grands navigateurs, de marins pleins de foi, Qui s'en allaient plus loin que les bornes du monde Chercher un autre monde à donner à leur roi.
Aventuriers de mer, hommes simples et rudes, Amoureux des danger?, des parcours hasardeux, Ils allaient explorer les vagues latitudes Et la gloire souvent revenait avec eux.
Salut fiers voyageurs ! l'inconnu vous fascine
Marco Polo, Colomb, que Dieu même guida,
Vespuce et toi, Cartier, dont la nef malouine
Te fit français de cœur, ô noble Canada!
Partez hommes vaillants vers des terres nouvelles,
La bravoure dans l'âme et l'espoir dans les yeux !
Galères, gros vaisseaux, légères caravelles.
Voiles au vent, cinglez, cinglez vers d'autres deux !
Moky Les Conquérants.
Braves gens! ils partaient au hasard; leur navire Rencontrait le naufrage ou le monde rêvé; Un jour, ils revenaient puiô, avec un sourire, Racontaient simplement ce qu'ils avaient trouvé. Bien des leurs étaient morts, là-bas, sous le tropique, Ou dans les flots glacés de l'Océan Arctique, Mais les vivants ne songeaient plus A ces héros sans nom, à ces vaillants sans nombre, Que la mer en fureur, sur quelque grève sombre. Roulait, longtemps, en ses reflux...
Mais je hais à plein cœur ces massacreurs cyniques^ Ces conquérants cruels, ces bourreaux odieux. Qui, sur vos seins meurtris, ô jeunes Amériques I Ecrasèrent vos fils qui les croyaient des dieux. Ceux-là ne cherchaient pas au loin quelque autre monde Quand leurs vaisseauxprenaient sur les flots, leur essor; Nul rêve ne dormait en leur âme inféconde.
Et ce qui les poussait, c'était la soif de l'or!
Les Conquérants. 167
Écume du vieux monde, aventuriers cupides,
Ils s'en allaient, pour clore un orageux passé t
La clémence et le droit pour eux étaient mots vides;
L'instinct du bien semblait en leur âme effacé :
Égorger des païens, ne saurait être un crime!
Cortèz comme Pizarre, abrités par la croix,
A ton voile étoile, religion sublime !
Après plus d'un massacre ont essuyé leurs doigts.
O Cortèz ! je te hais ! je te hais ! je proteste Quand l'histoire éblouie éludant tes forfaits, Ose te nommer grand; moi, je te le conteste, Ce titre ; montre-moi tes exploits, tes hauts faits 1 Écraser sous le nombre un peuple en défaillance, Triompher par l'astuce et non par la vaillance
Est-ce assez pour devenir grand?
Le Cid Oampéador dont tu souilles la race, Te flaire avec dédain et ne te fait pas place.
Te voir près de lui, le surprend.
Tes hauts faits ont pâli, car leur éclat factice Bien des fois n*était dû qu'à des récits menteurs ;
1G8 Les Conquérants,
8i rilistoire, aujoard*hui, voulait rendre justice Aux vaincus bafoués, à leurs fourbes vainqueurs, Des Mexis, couronnant rkidomptable courage, L*amour de la patrie et de la liberté, Elle n*aurait pour toi qu*une terrible page, Ta gloire s'éteindrait devant ta cruauté :
Tu n'as vaincu qu'un peuple efTrayé, dont les armes Trompèrent la valeur en maint et maint combat ; Ni les vieillards tremblants, ni les femmes en larmes, N'ont trouvé de pitié dans ton cœur de soldat : Cholula se défend contre toi, tu la brûles ; Moteuczoma t'accueille en ami, tu trahis Ses bontés, et tu fais égorger sans scrupules Tout coupable d'avoir lutté pour son pays.
Cauhtémoc qui, trois mois, résiste dans sa ville Pied à pied, en héros, vaincu ne trouve en toi Qu'un bourreau, moins encor! car ta conduite vile Te fait traître à l'honneur et parjure à ta foi i.
1 Cortèz avait Juré de respecter la vie de Cauhtéiotioc, il tint sa promesse en faisant mettre à la question le héros atzèque qu'il fit égorger trois ans après.
Les Conquérants.
Brave, mais saiiB grandeur; ami des stratagèmes: Vainqueur des Mexicains en dea luttes suprêmes.
Mais grâce à leurs vassaux jaloux ; Tu parais bien chétif lorsque l'on te compare A bien d'autres héros ; et, ce qui t'en sépare,
Des lions, sépare les loups !
O Vercingétorix ! la Gaule immortalise Ton pur patriotisme, ô Brenn, et ton grand cœur. Quand, pour sauver ton peuple enfermé dans Ails Tu t'offris en victime à César, ton vainqueur. On aime ta victoire aux ciiamps de Gergovie, On admire l'éclair qui t'embrase un moment.
Mais, ce qui fait se taire, autour de toi, l'envie C'ext la férocité du vainqueur Inclément ;
Pendant six ans, César, te traînant à sa suite. Vers Rome, sans daigner te livrer à la mort.
Te fit payer l'honneur d'avoir eu mettre en fuite Le vainqueur des Germains sous ton puissant e
170 Les Conqitérants.
Quand ta mourus enfin, au sein de cette Rome, Que Tun de tes aïeux longtemps épouvanta.
On plaignît le martyr et Ton vit grandir Thomme En qui Tàme d*un peuple un moment palpita.
De môme Cauhtémoc trahi par la victoire
Se rendit à Cortéz; Cortèz comme César
Fit payer au héros sa minute de gloire,
Trois ans, il le traîna prisonnier à son char...
Devant ces deux vaincus écrasés, le poète
Voit de quel vil mortier plus d*une gloire est faite,
Et, de colère transporté, Aux vainqueurs adulés arrachant la couronne, Pour venger le bon droit, par sa lyre il la donne
Aux martyrs de la liberté !
Paru, 1889,