‹ Poèmes aztéquesChapitre 21 sur 34 · A CAMILLE DOUCET · texte numérisé non relu

A CAMILLE DOUCET

Cuitlahuac ne régna que quatre mois, mais son règne fut glorieux, car il fut tôm^oin de la première défaite des Espagnols et de leur expulsion de Mexico (1520).

Pbbscott {liv. IV, chap. vu).

Les alliés indigènes de Cortèz détruisirent Ténochtitlan, ils ne se doutaient guère que sous les décombres de la capitale aztèque, ils enterraient leur liberté, leur passé, leur autonomie, leurs traditions.

Orozco y Berra (Vol. IV, liv. III, chap. vu).

^y^iNUiT Ténochtitlan dort dans l'ombre; le bruit

Des flots du lac s'entend très doux ; aux cieux funèbres Pas une étoile d'or paisiblement ne luit.

Sur le Téocalli, dans les denses ténèbres, Des mages effrayants veillent silencieux Cherchant à déchiffrer les célestes algèbres.

Ils sondent d'un regard xrdent et dur, les cieu Mais leur esprit troublé reste Ba&s rien compn Et l'épouvante ment tord leurs cœurs anxieux.

Dans les airs, quatre fois, ils ont soufflé la cer Des cœurs humains brûlés aux pieds de Mezit MatB nul regard divin sur eux ne veut descend

Pourtant, le sacrifice atroce est accompli :

Le sang par longs torrents a coulé sur les dall< Qui conduisent au front du Grand Téocalli.

Au-dessus des autels, masses pyramidales.

Reste muet aussi Tlaloc le dieu des eaux.

En dépit du copal brûlant sous ses sandales.

Parfois, le vent s'élève et, dans les grands rose Chante un hymne berceur plein de mélancolie Qui surprend en leurs trous les nocturnes oia

Or, voici qu'un pas bref sur la dalle polie Résonne et chaque prêtre écoute un bruit lége Que l'écho des hauts murs longuement multip!

i80 Cuitlahtiac.

l>o l*escalicr, bientôt, surgit un étranger ;

Vin^rt poings armés soudain se lèvent sur sa tête,

Mais il parle et sa voix conjure le danger :

— «LeroiCuitlahuactzin !< » — Chacun, tremblant,s'arréte Et s'incline; mais lui, va vers l'autel des dieux Et franchit brusquement le seuil de leur retraite.

Il regarde sans peur les deux maîtres des cieux Dont les prêtres toujours encensent les Images, Mêlant au sang humain des baumes précieux.

Derrière leur seigneur, le grand prêtre et les mages Contemplent Mexitli dont le front menaçant Sous l'encens en vapeur se voile de nuages.

I Dieu de la guerre, hélas! es-tu donc impuissant? Los pâles étrangers assaillent ton empire.

Dit le roi Cuitlahuac, le péril est pressant;

1 La désinence tzin ajoutée au nom des seigneurs était une formule de politesse, on peut donc dire Cuitlahuac et Cauhtemoc ou Cuitlahuac tzin ou Cauhtemoctzin indifféremment.

Parle! agis! il eet temps; contre nous, tout ci Les vassaux d'autrefois deviennent ennemis ; Parle ! il faut que ta voix m'encourage et m'ins

A de sombres destins serons-nous donc soumis Vas-tu laisser périr les derniers de ta race? Vais-je perdre le sol que ton bras m'a commis!

Ah ! prends-moi si tu veux, à tes pieds que j'en Prends mon sang, prends mes jours, je te les c Mais pour Ténochtitlan je te demande grâce!

Que t'avoQS-nous donc fait pour nous laisser a En butte aux étrangers qui veulent ta ruine ? Devrons-nous quelque jour nous livrer h merc

Pourtant nous adorons ta puissance divine, Le sang ne manqua pas un jour sur ton autel Où brûle sans répit l'odorante résine!...

Parle, ô dieu ! sans tarder, réponds à mon appe L'beure estsombre ; dis-moi si je vaincrai ! .. . San. J'attends à tes genoux ton arrêt solennel »...

18Î CuitlBhuac.

Les prêtres sont sortis Vhme d'angoisse étreiate, Laissant le roi, pensif, aux pieds de Mexitii ; Son intrépidité sur sa ^ice est empreinte ;

Il est seul à présent dans le Téocalli.

Sous son front déprimé cerclé de bandelettes, Les yeux de Mexitii scintillent dans les trous, Pavoisant de reflets ses oolliers d*amulettes.

Dans la nuit, on entend hululer les hiboux.

Le dieu reste muet sur son socle de pierre, Et Cuitlahuac, rêveur, attend à ses genoux :

Daignera-t*il enfin écouter sa prière

Ce dieu, fort autrefois, si débile à présent,

Qui laisse son pouvoir crouler dans la poussière ?

Il est temps qu'il se lève et que son bras pesant Écrase d'un seul coup l'étranger sacrilège, Car l'empire mexi paraît agonisant.

Ténochtitlan est prise en an ténébreux piège Ses vassaux des farads jours conjurés à l'enTi Désirent sa ruine et leur masse l'assiège.

CortèE leur a parlé ; joyeux ils l'ont suivi, Pour conquérir leur part de la viUe-maitresse Contre elle ils vont montrer leur courage asse

Imbéciles ! aucun, aous l'adroite caresse De l'Espagnol, ne voit sou sourire moqueur ; C'est contre la patrie entière que, traîtresse,

Leur valeur va lutter! Cortèz sera vaiuijueur; Mais, bientôt, i leur tour, ils courberont la tel Et maudiront la haine aveugle de leur cœur.

Tenochtitlan, p&r eus, tombera de son faite.

Ils chantent son trépas; mais leur vieille fîerli Trembla avec ses palais, fléchit par sa défaite

Et dans ses murs détruits sombre leur liberté

184 Cuitlahtiac.

IjO dieu reste muet... mais voici que Tespace S'emplit d'un tournoiement confus, plein de rumeurs Dans le vide, une foule innombrable s'entasse;

On entend des soupirs, des sanglots, des clameurs. Des chocs de boucliers;... seul, sur la plateforme Du temple, Cuitlahuac sonde les profondeurs :

Il voit venir vers lui, comme une vague énorme, Tout un peuple de rois, de guerriers, de vieillards Dont la masse à grand bruit oscille et se reforme.

Une blanche clarté frappe ses yeux hagards :

l^oin, bien loin, tout là-bas, il voit naître sa race l)*un noyau d'émigrants sur des îles épars.

D'un vague continent ils viennent, mais leur trace Disparait sous les eaux qui montent dans la nuit; Leurs villes, leurs tombeaux, tout, dans la mer s'efface.

Us descendent du Nord, ils vont par main circuit Vers le Sud, au hasard, en leur grande ignorance Du besoin qui les pousse et du but qu'on poursuit.

Cuitlahuac. 185

Pleins de valeur sauvage et de persévérance Ils vont, tels que les flots profonds des océans, Étalant leur ampleur et leur indifférence.

Ils hésitent un jour... près des ravins béants Qui brisent des grands monts la noire carapace, Leurs yeux troublés ont vu se dresser les Géants :

C'est l'écrasement fou... sombre heurt!... leur audace S'étonne... ils vont pourtant conquérir les chemins Qu'on leur barre ; ici-bas, va périr une race,

Ou les Géants massifs, ou les faibles Humains .. Les Géants sont vaincus !... l'Homme les extermine, Mais, que d'Hommes, hélas ! ont péri sous leurs malins !

Les survivants comptés, la horde s'achemine

De nouveau vers le Sud, jusqu'au jour où son bloc

Se désagrège, et, dans les temps, se dissémine...

Voici les émigrants Mexis cherchant le roc Prédit, où descendra l'aigle aux puissantes serres Sur un nopal rugueux. Sous plus d'un rude choc

186 CuitUhuac.

Ils semblent écrasés par des tribus contraires.

On peut les décimer, mais on n'arrête pas

Leur marche, ils vont toujours : les fleuves et les terres

Et les monts, vainement, s'opposent à leurs pas.

Ils errent jusqu'à rbeure où la verte vallée D'Anahuac les retient après bien des combats.

Voilà les premiers Rois !... tous, la face voilée

Par leurs longs cheveux noirs pleurent, et, derrière eux

Sanglotent les Meids dans la nuit étoilée.

Mais, déchirant d'un trait Thorizon ténébreux Surgissent les dieux forts que forma la semence Des soleils ; les voici multiples et nombreux.

La foule a salué d'une clameur immense Leur arrivée et l'air s'emplit de joyeux cris ; Les générations paraissent en démence.

Aux pieds des Immortels, des palais aux lambris

De marbre, des monceaux d'or, des temples superbes

S'élèvent ; et l'on voit jaillir des flancs meurtris

Des victimes, le sang en écarlates gerbea.

Les hommes par moissons tombent aux pieds t Comme sous le soleil fanent les hautes herbes

Eux, regardent hautains, et hument radieux

L'hommage délicat d'odorantes résines

Dont la fumée en flots subtils tournoie aux cl

L'&cre senteur du sang dilate leurs narines Et leur bouche savoure avec plaisir les cœurs Des vaincus dont le prêtre entr'ouvre les poitr

De vingt peuples divers les Mexis sont valnqu Les dieux luttent pour eux ; mais, au ciel, un Se lève, irradiant au loin les profondeurs :

Comme une fleur immense on voit soudain éc Sa splendide clarté d'où sort un dieu nouveau Un dieu tout flamboyant que Cultlahuac ignor

Son visage est très p&le, inelTablement beau ; De ses flancs déchirés, le sang largement coul Ses pieds ont renversé la porte d'un tombeau.

fl8S Cuitlahuac,

Et tout à coup, les dieux mexis, en sombre foule. Dardent sur le dieu pâle un vol de javelots; Celui-ci, va vers eux; et, sous son pas, s*écroule

Chaque temple à son tour, ainsi qu'on voit les flots L*un sur l'autre crouler, quand un roc les arrête. L*espace s*est empli d'horripilants sanglots.

Cuitlahuac, le cœur plein d'une terreur secrète,

Regarde malgré lui : Pressés en tourbillons

Vaincus, vainqueurs, dieux, rois, pris dans une tempête

S'écrasent en hurlant. Seul, couvert de rayons,

Le dieu nouveau, jetant des traits de feu dans Tombre

Dirige dans la nuit de puissants bataillons,

Des bataillons de blancs, impassibles, sans nombre,

Tout cuirassés de fer et suivant une croix.

Sous leurs coups furieux l'empire aztèque sombre.

Tout est noir à présent, tout est mort, dieux et rois !...

Lentement, s 'éteigoaient appela et cris funèbn Lea cheveux hérissés, les bras levés aux deux Dans le Troid et l'horreur des profondes ténëbr

Cuitlahuac à grands crin, clama vers les aïeux n Pères, est-il vrai que notre heure soit proo Et devrons-nouB, hélas! voir succomber nos d:

Debout sur le dernier quartier de cette roche Qui soutient leur grand temple et qui doit s'ef Ah ! puiasé-je finir sans crainte et sans reprocb

D'autres pourront prier et gémir et pleurer!

Je ne veux que mourir en un jour de victoire ; O dieux! être vainqueur des blancs!... puis ex

Pères, je n'ai plus qu'un lambeau de territoire Nul ami ne peut plus nous ofTrir de secours ; Dites-moi, valeureux héros de notre histoire,

Ce qu'il faut que je tasse et quel est mon reoou Alors, il entendit des voix déjà lointaines Qui, dans t'ombre, criaient : < Lutte, combats U

190 Cuitlahuac.

Donne pour nous, pour toi, tout le sang de tes veines; Meurs en brave et bénis les dieux si par ta mort Vivent un jour de plus les aigles mexicaines ! »

Cuitlahuac en son ccBur, par un suprême effort» A refoulé ses pleurs derniers ; l'heure fatale Le trouvera tout prêt à supporter le sort

A l'Orient, le jour paraît. La capitale S'éveille et sans songer à son prochain trépas, Elle offre à Mexitli l'oraison matinale.

Et le roi regardait ce dieu qui n'osait pas Combattre pour ses fils, quand Tidole, en silence, Remua ses genoux de pierre, fit trois pas,

Et, dans les mains du roi, vint déposer sa lance....

Londres, 1888.

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^ L'ARBSE DE LA 'NJUIT TTUS'

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