A SULLY-PRUDHOMME
Le 7 juillet 1520, les Espagnols rencontrèrent l'armée des Aztèques dans la plaine d'Otompan (Otumbai et bataille s'engagea de suite. Les Espagnols et les Tlaxralans, leurs alliés, allaient être écrasés sous le nombre, quand Cortex aperçut le général aztèque, lui courut sus et le tua.
Leur chef étant mort, les Aztèques se débandèrent.
(Chroniques).
(LS se sont rencontrés; la vallée en est pleine, Aztèques, Espagnols, Cortèz et Cihacac ^ A l'Ouest, on peut voir le reflet bleu d'un lac. Au Sud, à l'Est, au Nord des monts bornent la plaine.
ï Le général aztèque, lieutenant de Cuitlahuac.
La Bataille d'Otumba, 195
Le soleil brille : on voit les casques espagnols Resplendir au-dessus de l'éclair des cuirasses Et, dans les eieux profonds, tendant leurs becs voraces,. De hideux vautours noirs tournent en larges vols.
Les Aztèques couverts de justaucorps de plumes, De tuniques d'ixtlé^, de pourpoints de coton, Se rangent cent par cent et chaque peloton Se forme en étalant ses bizarres costumes.
En tète, les archers à côté des frondeurs Précèdent les guerriers du Tigre et ceux de l'Aigle Qui couvrent de leurs corps suivant leur noble règle La litière du chef.
Au loin, les profondeurs Des monts semblent vomir des guerriers dont les files. Marchent vers le milieu du val. Les alliés De Cortèz ont compté les Mexis par milliers Et de froides sueurs mouillent leurs fronts serviles.
1 Fil extrait des feuilles de l'agave.
196 La Bataille dVtumba.
Sous le soleil de feu d*un midi tropical, Règne, quelques instants, un effrayant silence ; Puis, soudain, tout frémit; une clameur immense Déchire les échos et vibre sur le val.
Tels des (lots déchaînés assaillant un rivage, Ijes Aztèques s'en vont droit au camp espagnol; Sous leurs trépignements on sent trembler le sol ; L*air, au loin, retentit de leur appel sauvage.
Saint Jacque est d'un côté ; de l'autre, Mexitli ; Lances et macahuitls ^ boucliers et cuirasses Se choquent; les chevaux se cabrent dans les masses, Aux trompettes répond le sourd téponaztli ^.
Cailloux et javelots et dards d'obsidienne Sifflent dans l'étendue et voilent les clartés Du soleil, les Mexis viennent de tous côtés.
Sans souci de la mort, les yeux flambants de haine.
Espagne et Tlaxcala concentrent leurs efforts : Tlaxcala! Tlaxcala! Saint Jacque, à la rescousse !
1 Épée en bois garnie de fragments d'obsidienne. 'i Tambour de guerre.
La Bataille d'Otumba, 197
Un rang va reculer, le rang suivant le pousse
Et les morts, par monceaux, s*entassent sur les morts.
En vain les Espagnols, à larges coups d'épée, Fauchent les rangs pressés des Mexis en fureur ; De nouveaux combattants surgissent; de sueur, Et de sang, autour d'eux, la terre est détrempée.
Ah ! les jours sont venus des revers castillans :
La Nuit triste!. . Otumba!... Don Hernan voit son astre
Pâlir et, présageant un immense désastre.
Il rassemble d'un cri ses chefs les plus vaillants.
Il faut sans plus tarder songer à la retraite; Mais, comment? et par où? Les derniers Tlaxcalans Débordés, vers les monts reculent à pas lents; Cortèz sent dans son cœur une terreur secrète
Une minute encore et tout sera perdu ; Mais Saint Jacque apparaît alors dans la bataille; Chacun le voit frapper et d'estoc et de taille. Et la stupeur retient le combat suspendue
I Cette intervention du belliqueux apôtre saint Jacques est racontée avec force détails par Bernai Diaz, Camargo et d'autres historiens.
198 La Bataille dVtumba.
Les soldats espagnols, pleins d'un nouveau courage,
Pour prier un moment sont tombés à genoux
Puis criant : < En avant! le Saint lutte pour nous », Ils prennent lofTensive et rentrent dans l'orage.
Les flèches fendent Tair, le fer fouille les flancs; Le sang comme un ruisseau coule dans la vallée ; Dans le noir tournoiement de Tardente mêlée, Les glaives au soleil jettent des éclairs blancs.
Or, derrière le Saint, Hernan Cortèz s'élance : Il vient d'apercevoir au loin le général Aztèque et, renversant ses gens sous son cheval Au cœur de Cihacac il enfonce une lance
Un cri de désespoir part du rang des Mexis :
Le chef est mort! l'armée entière se débande
Et, par les monts hautains, et par la vaste lande On voit fuir les guerriers d'épouvante transis.
Plus qu'à demi vaincu, Cortèz triomphe encore !
Ton peuple est condamné Mexitli ! Mexitli !
Ton règne va finir, ta puissance a faibli ;
De tes derniers rayons la croix du Chrisâ se dore !...
La Bataille d'Otumba, 199
Déjà, lentement, tombe du ciel noir Comme un voile obscur, l'écharpe du soir ; Là-bas, le soleil meurt sur la colline; Sur le champ témoin de si grands efforts, La nuit qui descend regarde les morts Et vers eux s'incline.
Comme en un-tombeau, tordus, enlacés, Dorment pour toujours les bruns trépassés, Qui luttaient pour toi. Liberté marâtre!
Sur eux vont pousser les gazons épais, Plus tard, troublera leur profonde paix La chanson d'un pâtre.
Voici que des bois sortent des chacals Qui viennent furtîfs, parmi les nopals.
Flairer les vaincus dormant sur la terre ; Ils n'osent troubler ce sommeil sanglant; La lune au milieu d'un espace blanc, Vogue solitaire.
ÎOO La Bataille d'Otumba.
Parfois des blessés, sinistres débris, Se dressent fiévreux et leurs faibles cris Appellent en vain leurs compagnons d'armes; Leurs frères sont loin, les monts sont déserts ; Dans l'obscurité, leurs yeux grands ouverts S*emplissent de larmes.
La mort tarde bien pour ces malheureux ; Les astres émus épandent sur eux Le scintillement de leur clarté pâle; La brise en pleurant frôle les rameaux Et dans Tombre on voit de noirs animaux Que fait fuir un râle.
A l'aube, demain, ailles et vautours Viendront au banquet; pendant de longs jours, Sur ces corps meurtris ils battront des ailes; Les mères en deuil pleurent leurs enfants Et les Espagnols cherchent, triomphants, Des luttes nouvelles
O nuit ! que de morts ! Que de morts, ô dieux ! Pleurez, astres purs, dans Técrin des deux!
La Bataille d'Otumba, 201
Vallée, ouvre-leur ta terre attendrie; Couronnez leurs fronts, éternels lauriers, Dormez, fiers vaincus, ô pauvres guerriers Morts pour la Patrie!
Voici que Ton entend par les monts et les bois Des appels éplorés partis des pyramides De Téotihuacan \ où dorment les vieux Rois, Depuis les temps perdus, dans leurs niches humides.
Bientôt, de Cholula^, de Tula^, dans la nuit,
On répond; l'air est plein d'un frémissement sombre,
Dans l'espace on perçoit un indicible bruit
Comme si des milliers de voix pleuraient dans l'ombre.
Tous les hôtes poudreux des antiques tombeaux : Ulmèques, Xicalans, Zapotèques, Toltèques, Viennent par les chemins, effrayants, en lambeaux, Se ranger à l'entour des cadavres aztèques.
1 Ces pyramides existent encore.
- L'une des villes saintes.
^ L'ancienne capitale des Toltèques.
202 La Bataille d'Otumba.
Mornes, le cœur en deuil, ils viennent là songer A ces pauvres vaincus, derniers fils de leur race: Las ! leur sol va tomber aux mains de l'étranger ; De leurs longs cheveux noirs, ils se voilent la face...
Ils sondent l'avenir en son immensité,
Et voyant leurs grands jours s'en aller en décombres,
Ils pleurent dans leur âpre et triste majesté,
Et les hiboux sur eux tendent leurs ailes sombres.
Otumba, Juin 1886,
MOST T>E CUITLAHUAC