LE BARDE DE TEMRAH. 7I
O chefs! j'ai trop vécu. Q.uand l'aube renaîtra,
Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle,
Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera 1 — ■
L'Apôtre dit : — Vieillard I ta raison se perd-elle? Il n'est qu'un ciel promis par la bonté de Dieu, Vers qui l'humble vertu s'envole d'un coup d'aile.
L'infidèle endurci tombe en un autre lieu Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche. Où l'Archange maudit l'enchaîne dans le feul
— Étranger, réponds-moi : Sais-tu ce qu'est un lâche ? Moins qu'un chien affamé qui hurle sous les coups 1 Quelle langue l'a dit de moi, que je l'arrache I
Où mes pères sont-ils? — Où les païens sont tousl
Pour leur éternité, dans l'ardente torture
Dieu les a balayés du vent de son courroux 1 —
Le vieux Barde, i ces mots, redressant sa stature, Prend l'épée, en son coeur il l'enfonce à deux mains Et tombe lentement contre la terre dure :
— Ami, dis à ton Dieu que je rejoins les miens. —
C'est ainsi que mourut, dit la sainte légende,
Le chanteur de Temrah, Murdoc'h aux longs cheveux.
Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.
Le palais écroulé s'illumina de feux
Livides, d'où sortit un grand cri d'épouvante.
Le Barde avait rejoint les siens, selon ses vœux.
Auprès du corps, dont l'âme, hélas I était vivante, L'Apôtre en gémissant courba les deux genoux ; Mais Dieu n'exauça point son oraison fervente.
Et Murdoc'h fut mangé des aigles et des loups.
L'Épée d'Angantyr.
AN'GANTYR, dans Sa fossc étendu, pâle et grave, A l'abri de la lune, à l'abri du soleil, L'épée entre les bras, dort son muet sommeil ; Car les aigles n'ont point mangé la chair du brave, Et la seule bruyère a bu son sang vermeil.
Au faite du cap noir sous qui la mer s'enfonce, La fille d'Angantyr que nul bras n'a vengé Et qui, dans le sol creux, git d'un tertre chargé, Hervor, le sein meurtri par la pierre et la ronce. Trouble de ses clameurs le héros ^oi^é.
Angantyr, Angantyr 1 c'est Hervor qui t'appelle, O Chef, qui labourais l'écume de la mer.
^4 POËHES BARBARES.
Donne-moi ton épée à la garde de fer,
La lame que tes bras serrent sur ta mamelle,
Le glaive qu'ont forgé les Nains, enfants d' Ymer.
ANGANTYR.
Mon enfant, mon enfant, pourquoi hurler dans l'ombre Comme la maigre louve au bord des tombeaux sourds? La terre et le granit pressent mes membres lourds. Mon œil clos ne voit plus que l'immensité sombre ; Mais je ne puis dormir si tu hurles toujours.
Angantyr, AngantN-r! sur le haut promontoire Le vent qui tourbillonne emporte mes sanglots. Et ton nom, ô guerrier, se mêle au bruit des flots. Entends-moi, réponds-moi de ta demeure noire. Et soulève la terre épaisse avec ton dos.
ANGANTYR.
Mon enfant, mon enfant, ne trouble pas mon rêve : Si le sépulcre est clos, l'esprit vole au dehors. Va! Je bois l'hydromel dans la coupe des forts; Le ciel du Valhalla fait resplendir mon glaive, Et la voix des vivants est odieuse aux morts.
HERVOR.
Angantyr, Angantyr! donne-moi ton épée.
Tes enfants, hormis moi, roulent, nus et sanglants,
l'épée d'akgantyr.
Dans l'onde où les poissons déchirent leurs reins blancs.
Moi, seule de ta race, à la mort échappée,
Je suspendrai la hache et le glaive à mes flancs.
ANGANTYR.
Mon enfant, mon enfant, restons ce que nous sommes: La quenouille est assez pesante pour ta main. Hors d'ici! va! La lune éclaire ton chemin. O femme, hors d'ici ! Le fer convient aux hommes, Et ton premier combat serait sans lendemain.
Angant3rr, Angantyrl rends-moi mon héritage. Ne fais pas cette injure à ta race, ô guerrier 1 De ravir à ma soif le sang du meurtrier. Ou, sinon, par Fenris! puisse le loup sauvage Arracher du tombeau tes os et les broyer !
ANGANTYR.
Mon entant, mon enfant, c'est bien, ton âme est forte. I^ fille des héros devait parler ainsi Et rendre à leur honneur son éclat obscurci. Prends l'Épée immortelle, ô mon sang, et l'emporte Cours, venge-nous, et meurs en brave. La voici.
Angantyr, soulevant le tertre de sa tombe.
Tel qu'un spectre, les yeux ouverts et sans regards,
Se dresse, et lentement ouvre ses bras blafards
D'où l'épée au pommeau de fer s'échappe et tombe. Et le héros aux dents blanches dit : Prends et pars i
Puis, tandis qu'il s'étend sur le dos dans sa couche, Qu'il recroise les bras et se rendort sans bruit, Hervor, en brandissant l'acier qui vibre et luit. Ses cheveux noirs au vent, comme une ombre farouche. Bondit et disparait au travers de la nuit.
Le Cœur de Hialmar.
UNE nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux L'épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge. Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme. Hialmar se soulève entre les morts sanglants. Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame. La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
— Holà ! Quelqu'un a-t-il encore un peu d'haleine, Parmi tant de joyeux et robustes garçons Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine Comme des meries dans l'épaisseur des buissons ?
•jH l'OÉUHS BARBARES.
Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armur Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous. Mes yeux saignent. J'entends un immense murmure Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
Viens par ici. Corbeau, mon brave mangeur d'hommes Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer. Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes. Porte mon cœur tout chaud à la fille d'Ylmer.
Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière, Et chantent, en heurtant les cruches d'or, en choeur, A tire-d'aile vole, ô rôdeur de bruyère ! Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
Au sommet de la tour que hantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs. Deux anneaux d'argent fin lui pendent aux oreilles. Et ses yeux sont plus clairs que l'astre des beaux soirs.
Va, sombre messager, dis-lui bien que je l'aime, Et que voici mon cœur. Elle reconnaitra Qu'il est rouge et solide et non tremblant et blême ; Et la fille d'Ylmer, Corbeau, te sourira !
.Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures. J'ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil. Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures. Je vais m'asseoir parmi les Dieux, dans le soleill
Les Larmes de l'Ours.
LE roi des Runes vint des coUines sauvages. Tandis qu'il écoutait gronder la sombre mer, L'ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages. Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.
Le Skalde immortel dit : — Quelle fureur t'assi^e, O sombre Mer r Bouleau pensif du cap brumeux. Pourquoi pleurer ? Vieil Ours vêtu de poil de neige. De l'aube au soir pourquoi te lamenter comme eux?
— Roi des Runes ! lai dit l'Arbre au feuillage blême Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnement, Jamais, sous le regard du bienheureux qui l'aime. Je n'ai vu rayonner la vierge au col charmant.
— Roi des Runes! jamais, dit la Mer infinie. Mon sein froid n'a connu la splendeur de l'été. J'exhale avec horreur ma plainte d'agonie, Mais joyeuse, au soleil, je n'ai jamais chanté.
— Roi des Runes I dit l'Ours, hérissant ses poils rudes Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur,
Qjie ne suis-je l'agneau des tièdes solitudes
Q.ui paît l'herbe embaumée et vit plein de douceur ! —
Et le Skalde immortel prit sa harpe sonore : Le Chant sacré brisa les neuf sceaux de l'hiver ; L'arbre frémit, baigné de rosée et d'aurore ; Des rires éclatants coururent sur la Mer,
Et le o-rand Ours charmé se dressa sur ses pattes : L'amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglants, Et, par un double flot de larmes écarlates. Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.
Le Runoïa.
CHASSÉE en tourbillons du Pôle solitaire, La neige primitive enveloppe la terre ; Livide, et s'endormant de l'éternel sommeil. Dans la divine mer s'est noyé le soleil, A travers les pins blancs qu'il secoue et qu'il ploie. Le vent gronde. La pluie aux grains de fer tournoie Et disperse, le long des flots amoncelés. De grands troupeaux de loups hurlants et flagellés. Seule, immobile au sein des solitudes mornes. Pareille au sombre Ymer évoqué par les Nomes, Muette dans l'orage, inébranlable aux vents. Et la tête plongée aux nuages mouvants. Sur le cap nébuleux, sur le haut promontoire, La tour de Runoïa se dresse toute noire : Noire comme la nuit, haute comme les monts. Et tournée à la fois vers les quatre horizons.
Mille torches pourtant flambent autour des salles. Et nul souffle n'émeut leurs flammes colossales. Des ours d'or accroupis portent de lourds piliers ■Où pendent les grands arcs, les pieux, les boucliers, Les carquois hérissés de traits aux longues pennes. Des peaux de loups géants, et des rameaux de rennes; £t là, mille Chasseurs, assis confusément, Versent des cruches d'or l'hydromel écumant. Les Runoïas, dans l'ombre allumant leur paupière, Se courbent haletants sur les harpes de pierre : Les antiques récits se déroulent en chœur, Et le sang des aïeux remonte dans leur cœur. Mais le vieux roi du Nord à la barbe de neige Reste silencieux et pensif sur son siège. Un éternel souci ride le front du Dieu : Il couvre de Runas la peau du Serpent bleu. Et rêve inattentif aux hymnes héroïques. Un réseau d'or le ceint de ses anneaux magiques; Sa cuirasse est d'argent, sa tunique est de fer; Ses yeux ont le reflet azuré de la mer. Auprès du Dieu, debout dans sa morne attitude. Est le guerrier muet qu'on nomme Inquiétude.
LES RUNOÏAS.
Où sont les héros morts, rois de la haute mer, Qui heurtaient le flot lourd du choc des nefs solides? Ils ne sentiront plus l'âpre vent de l'hiver Et la grêle meurtrir leurs faces intrépides.
LE RUNOlA. 83
O guerriers énervés qui chassez par les monts Les grands élans rameux source de l'abondance, Vos pères sont couchés dans les épais limons : Leur suaire est d'écume et leur tombe est immense.
LES CHASSEURS
La paix est sur la terre. Il nous faut replier La voile rouge autour des mâts chargés d'entraves, Et pendre aux murs les pieux, l'arc et le bouclier. Runoïas, le repos est nécessaire aux braves. Nos glaives sont rouilles, nos navires sont vieux ; L'or des peuples vaincus encombre nos demeures : Pour mieux jouir des biens conquis par nos aïeux, Puissions-nous ralentir le cours des promptes heures I
LES RUNOÏAS.
Ecoutez vos enfants, guerriers des jours anciens I La hache du combat pèse à leurs mains débiles, Comme de maigres loups ils dévorent vos biens. Et le sang est tari dans leurs veines stériles. Mais non, dormez I Mieux vaut votre cercueil mouvant Votre lit d'algue au sein de la mer soulevée; Mieux vaut l'hymne orageux qui roule avec le vent. Que d'entendre et de voir votre race énervée I Mangez, buvez, enfants dégénérés des forts, Race sans gloire 1 Et vous, comme l'acier trempées. Ame de nos aïeux, essaims de noirs remords, Saluez à jamais le Siècle des épéesl
LES CHASSEURS
Nous partirons demain, joyeux et l'arc au dos; Nous forcerons les cerfs paissant les mousses rudes ; Et vers la nuit, courbés sous d'abondants fardeaux. Nous reviendrons en paix du fond des solitudes. Les filles aux yeux clairs plus doux que le matin. De leur pied rose et nu, promptes comme le renne, Accourront sur la neige, et pour le gras festin Feront jaillir le feu sous les broches de frêne. L'hydromel écumeux déborde aux cruches d'or : Laissons chanter l'ivresse et se rouiller les glaives. Et l'orage éternel qui nous épargne encor Avec les vains labeurs emporter les vieux rêves I
LE RUNOÏA.
Runoïas! le soleil suprême est-il levé?
A-t-il rougi le ciel, le jour que j'ai rêvé? Avez-vous entendu la Vieille au doigt magique Frapper l'heure et l'instant sur le tambour Runique? L'aigle a-t-il délaissé le faîte de la tour? Répondez, mes enfants, avez-vous vu le jour?
LES RUNOÏAS.
Vieillard de Karjala, la nuit est noire encore, Et le cap nébuleux n'a point revu l'aurore.
LE RUNOÎA. 85
LE RUNOIA.
H vient i il a franchi l'épaisseur de nos boisl Le fleuve aux glaçons bleus fond et chante à sa voix; Les grands loups de Pohja, gémissant de tendresse. Ont clos leurs yeux sanglants sous sa douce caresse. Le Cheval aux crins noirs, l'Étalon carnassier Dont les pieds sont d'airain, dont les dents sont d'ader. Qui rue et qui hennit dans les steppes divines, Reçoit le mors dompteur de ses mains enfantinesl
LES RUXOÏAS.
Éternel Runoïa, qu'as-tu vu dans la nuit? L'ombre immense du ciel roule, pleine de bruit, A travers les forêts par le vent secouées; La neige en tourbillons durcit dans les nuées.
LE RONOÏA.
Mes fils, je vois venir le Roi des derniers temps. Faible et rose, couvert de langes éclatants. L'étroit cercle de feu qui ceint ses tempes nues Comme un rayon d'été perce les noires nues. Il sourit à la mer furieuse, et les flots Courbent leur dos d'écume et calment leurs sanglots. Les rafales de fer qui brisent les ramures Et des aigles marins rompent les envergures N'osent sur son cou frêle effleurer ses cheveux, Et l'aube d'un grand jotir jaillit de ses yeux bleus 1
LES CHASSEURS
La Vieille de Pohja, la reine des sorcières, A ri dans ton oreille et brûlé tes paupières, Vieillard de Karjala, roi des hautes forets 1 Comme le cerf dompté qui brame dans les rets. Tu gémis, enlacé d'enchantements magiques. Père des Runoïas, Dieu des races antiques, Vois! nous chantons, puisant l'oubli des jours mauvais Dans les flots enivrants de l'hydromel épais. Imite-nous, ô Chef des sacrés promontoires, Et buvons sans pâlir aux temps expiatoires.