‹ Poèmes barbaresChapitre 14 sur 66 · LE RU MOI A · texte numérisé non relu

LE RU MOI A

Ils sont venus ! Mes fils ont outragé mon nom ! Qjiand sur l'enclume d'or l'éternel Forgeron, llmarinenn, eut fait le couvercle du monde, La tente d'acier pur étincelante et ronde, Et du marteau divin fixé dans l'air vermeil Les étoiles d'argent, la lune et le soleil; Voyant le feu jaillir de la forge splendide, J'ai dit que le travail était bon et solide. J'ai menti. L'ouvrier fit mal. Il valait mieux Dans le brouillard glacé laisser dormir les cieux. duand de l'Œuf primitif j'eus fait sortir les germes, Battre la mer houleuse et monter les caps fermes, Gronder les ours, hurler les loups, bondir les cerfs, Et verdir les bouleaux sur le sein des déserts;

tB RONOÏA. 87

J'ai vu que mieux valaient le vide et le silence! Quand j'eus conçu l'enfant de ma toute-puissance. L'homme, le roi du monde et le sang de ma chair. Son crâne fut de plomb et son cceur fut de fer. J'en jure les Runas, ma couronne et mon glaive. J'ai mal songé le monde et l'homme dans mon rêve l

La porte aux ais de fer, aux trois barres d'airain, Sur ses gonds ébranlés roule et s'ouvre soudain; Une femme, un enfant, dans la salle sonore Entrent, enveloppés d'une vapeur d'aurore. Les cheveux, hérissés de colère, le Roi Tord la bouche, et frémit sur son siège. L'effroi, Comme un souffle incertain au noir monceau des nues. Circule dans la foule en clameurs contenues.

LE RUNOÏA.

Chasseurs d'ours et de loups, debout, ô mes gnerriers ! Écrasez cet Enfant sous les pieux meurtriers ; Jetez dans les marais, sous l'onde envenimée. Ses membres encor chauds, sa tète inanimée... Et vous, ô Runoïas, enchantez le maudit!

Mais l'Enfint, d'une voix forte et douce, lui dit:

— Je suis le dernier-né des £unilles divines. Le fruit de leur sillon, la fleur de leurs rumcs, L'Enfant tardif, promis au monde déjà vieux, Qui dormis deux mille ans dans le berceau des Dieax,

Et, m'éveillant hier sur le fumier rustique,

Fus adoré des rois de l'Ariane antique.

O Runoïai courbé du poids de cent hivers,

Qiii rêves dans ta tour aux murmures des mers,

fc suis le sacrifice et l'angoisse féconde;

Je suis l'Agneau chargé des souillures du monde;

Et je viens apporter à l'homme épouvanté

Le mépris de la vie et de la volupté !

Et l'homme, couronné des fleurs de son ivresse,

Poussera tout à coup un sanglot de détresse ;

Dans sa fête éclatante un éclair aura lui ;

La mort et le néant passeront devant lui.

Et les heureux du monde, altérés de souffrance,

Boiront avec mon sang l'éternelle espérance.

Et loin du siècle impur, sur le sable brûlant.

Mourront les yeux tournés vers un gibet sanglant.

Je romprai les liens des cœurs, et sans mesure

J'élargirai dans l'âme une ardente blessure.

La vierge maudira sa grâce et sa beauté ;

L'homme se renîra dans sa virilité ;

Et les sages, rongés par les doutes suprêmes.

Sur leurs genoux ployés inclinant leurs fronts blêmes,

Honteux d'avoir vécu, honteux d'avoir pensé,

Purifiront au feu leur labeur insensé.

Les siècles écoulés, que l'œil humain pénètre.

Rentreront dans la nuit pour ne jamais renaître. ^

Je verserai l'oubli sur les Dieux, mes aînés.

Et je prosternerai leurs fronts découronnés,

Parmi les blocs épars de l'Orient torride,

LE RUNOÏA-

Plus bas que l'herbe vfle a la poussière aride; Et pour l'éternité, sous l'Eau vive des deux. Le bon grain germera dans le fumier des Dieux ilaintenant, es-tu prêt à mourir. Roi du Pôle? As-tu noué ta robe autour de ton épaule. Chanté ton chant suprême au monde, et dit adieu A ce soleil qui voit le dernier jour d'un Dieu?

Page 1