L ENTANT
Vous ne chanterez plus sur les harpes de pierre. D'un Dieu qui va mourir prêtres désespérés ! Mon souffle a dissipé comme un peu de poussière Et la science antique et les chants inspirés. Vous ne charmerez plus les oreilles humaines : Mon nom leur paraîtra plus vénérable et doux. Pareils aux bruits mourants des temf>étes lointaines. Les vieux Jours dans l'oubli rentreront avec vous. Les peuples railleront votre vaine sagesse, Et, d'un pied dédaigneux foulant vos os proscrits, Prendront, pour obéir à ma loi vengeresse, Votre mémoire en haine et vos noms en mépris. Le siècle vous rejette ; et la mort vous convie : Subissez-la, muets, comme il sied aux cœurs forts ; Car il faut expier la gloire avec la vie, Avant de s'endormir auprès des aïeux morts.
LES CHASSEURS
Qu'ils meurent, s'il le faut ! Dans les steppes natales En chasserons-nous moins le cerf au bond léger? Vienne le jour marqué par les Runas fatales! La querelle des Dieux est pour nous sans danger. Pourvu que l'ours rusé se prenne à nos embûches, Qjie l'arc ne rompe pas, et qu'un chaud hydromel Au prompt soleil du Nord fermente dans les cruches. Frères, la vie est bonne à vivre sous le ciel! Vivons, ouvrons nos cœurs aux ivresses nouvelles ;
Chasser et boire en paix, voilà l'unique bien. Buvons! Notre sang brûle et nos femmes son: belles; Demain n'est pas encore, et le passé n'est rien !
l'enfant.
Vous descendrez vivants dans ma géhenne en flamme, Chiens aboyeurs repus d'hydromel et de chair 1 Vous serez consumés des angoisses de l'âme. Vous vous tordrez hurlants dans le septième enfer! Pareils aux pins ployés par le mal qui les ronge. Tristes dès le berceau, sans joie et sans vigueur. Vos enfants grandiront et vivront comme en songe. Le glaive du désir enfoncé dans le cœur. Pleins d'ennuis aux récits des choses disparues. D'un œil morne ils verront sans plaisir ni regrets, Par la hache et le feu, sous le soc des charrues. Tomber la majesté de leurs vieilles forêts. Us auront froid et faim sur la trrre glacée; Tls gémiront d'errer dans les brouillards du Nord ; Et la volupté même, en leur veine épuisée, Au lieu d'un sang nouveau fera courir la mort. Ainsi, Dieu, Runoïas, Chasseurs du sol polaire, Je vous retrancherai de mon sillon jaloux, Et je ferai germer ma moisson de colère Sur l'éternelle fange où vous rentrerez tous.
LE RCNOÏA. 95
Blanche sous le lin chaste et rude, illuminée Du nimbe d'or flottant sur sa tête inclinée, La Vierge d'Orient, une ombre dans les yeux. Pressait entre ses bras son fils mystérieux; Et l'Enfant, sur le sein de la femme pensive. Parlait, et comme au vent tremblait la tour massive ; Et mieux qu'un glaive amer aux mains des combattants, Sa voix calme plongeait dans les cœurs palpitants. Plus pâles que les morts esclaves des sorcières. Qui par les froides nuits rampent dans les bruyères. Les Runoïas, courbés sous le dur jugement. Rêvaient, dans leur angoisse et leur éner\-ement. Comme un dernier rayon qui palpite et dévie. Ils voulaient ressaisir la pensée et la vie. Mais leur esprit, semblable aux feuilles des vallons. Hors d'eux-mêmes, errait en de noirs tourbillons. Debout, tumultueux, la barbe hérissée.
Et laissant choir soudain la coupe commencée, Les Chasseurs, assaillis de vertige, brisaient Les cruches où leurs mains incertaines puisaient. Et, les yeux enflammés d'épouvante et d'ivresse. Vers le vieux Roi du Nord criaient pleins de détresse. Lui, sur son front ridé du souci de la mort. Sentant passer le souffle ardent d'un Dieu plus fort. Muet, inattentit aux clameurs élevées.
Évoquait dans son cœur les Runas réservées.
Mais l'EnËint, sur la peau du Serpent azuré. S'inclina doucement comme un rameau doré.
Et, coupant deux fois l'air par un signe mystique, D'un doigt rose effleura l'Écriture magique. Et les Runas fondaient, et des genoux du Dieu Coulaient sur le parvis en clairs ruisseaux de feu. Rapides, bondissant, serpentant sur les dalles, Et brûlant les pieds nus dans le cuir des sandales. Et les pieux et les arcs saisis sur les piliers. Les glaives, de leur gaine arrachés par milliers. Se heurtèrent aux mains de la foule en délire. Avec des cris de rage et des éclats de rire, Runoïas et Chasseurs, de flammes enlacés, Se ruaient au combat par élans insensés. Comme un essaim confus d'abeilles furieuses, Ou tels que, vers midi, sous les faux radieuses, Au rebord des sillons tombent les épis mûrs ; Et le sang jaillissait sur les parois des murs. Mais voici qu'au milieu de la lutte suprême, La Tour, en flamboyant, s'affaissa sur soi-même, Et comme une montagne, en son écroulement, Emplit la noire nuit d'un long rugissement.
Seul des siens, à travers cette ruine immense. L'éternel Runoïa descendit en silence.
Dépossédé d'un monde, il lança sur la mer Sa nacelle d'airain, sa barque à fond de fer; Et tandis que le vent, d'une brusque rafale, Tordait les blancs flocons de sa barbe royale. Les regards attachés aux débris de sa tour, Il cria dans la nuit : — Tu mourras à ton tour 1
LE RUNOÏA. 95
J'atteste par neuf fois les Runas immortelles,
Tu mourras comme moi, Dieu des âmes nouvelles.
Car l'homme sur\'ivra! Vingt siècles de douleurs
Feront saigner sa chair et ruisseler ses pleurs.
Jusqu'au jour où ton joug, subi deux mille années.
Fatiguera le cou des races mutinées ;
Où tes temples dressés parmi les nations
Deviendront en risée aux générations ;
Et ce sera ton heure! et dans ton ciel mystique
Tu rentreras, vêtu du suaire ascétique.
Laissant l'homme futur, indifférent et vieux.
Se coucher et dormir en blasphémant les Dieux ! —
Et, nageant dans l'écume et les bruits de l'abîme, Il disparut, tourné vers l'espace sublime.
La Mort de Sigurd.
LE Roi Sigurd est mort. Un lourd tissu de laine Couvre, du crâne aux pieds, le Germain au poil blond. Son beau corps sur la dalle est couché, roide et long ; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine.
Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs : La Franke Gudruna, l'inconsolable veuve, Et la reine des Huns, errant loin de son fleuve, Et celle des Norrains, hardis monteurs de nefs.
Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas, La Burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas. Et contemple, l'œil sec, l'angoisse qui les navre