LA. LÉGENDE DES NORMES
O Xornes I qu'ils sont loin, ces Jours d'ombre couverts.
Où, du vide fécond, s'épandit l'univers I
Qu'il est loin, le matin des temps intarissables.
Où rien n'était encor, ni les eaux, ni les sables,
Ki terre, ni rochers, ni la voûte du ciel.
Rien qu'un gouffre béant, l'abîme originel!
Et les germes nageaient dans cette nuit profonde.
Hormis nous, cependant, plus vieilles que le monde,
Et le silence errait sur le vide dormant,
Quand la rumeur vivante éclata brusquement.
Du Nord, enveloppé d'un tourbillon de brume,
Par bonds impétueux, quatre fleuves d'écume
Tombèrent, rugissants, dans l'antre du milieu;
Les blocs lourds qui roulaient se fondirent au feu :
Le sombre Ymer naquit de la flamme et du givre,
Et les Géants, ses fils, commencèrent de vivre.
Pervers, ils méditaient, dans leur songe envieux.
D'entraver à jamais l'éclosion des Dieux;
Mais nul ne peut briser ta chaîne, ô destinée!
Et la Vache céleste en ce temps était née !
Blanche comme la neige, où, tiède, ruisselait
De ses pis maternels la source de son lait.
Elle trouva le Roi des Ases, frais et rose,
Qui dormait, fleur divine aux vents du pôle éclose
Baigné d'un souffle doux et chaud, il s'éveilla;
L'Aurore primitive en soa œil bleu brilla;
Il rit, et, soulevant ses lèvres altérées,
But la Vie immortelle aux mamelles sacrées.
V^oici qu'il engendra les Ases bienheureux.
Les purificateurs du chaos ténébreux.
Beaux et pleins de vigueur, intelligents et justes. Ymer, dompté, mourut entre leurs mains augustes ; Et de son crâne immense ils formèrent les cieux. Les astres, des éclairs échappés de ses yeux. Les rochers, de ses os. Ses épaules charnues Furent la terre stable, et la houle des nues Sortit en tourbillons de son cerveau pesant. Et, comme l'univers roulait des flots de sang, Faisant jaillir, du fond de ses cavités noires. Une écume de pourpre au front des promontoires. Le déluge envahit l'étendue, et la mer Assiégea le troupeau hurlant des fils d'Ymer. Us fuyaient, secouant leurs chevelures rudes, Escaladant les pics des hautes solitudes, Monstrueux, éperdus; mais le sang paternel Croissait, gonflait ses flots fumants jusques au ciel ; Et voici qu'arrachés des suprêmes rivages. Ils s'engloutirent tous avec des cris sauvages. Puis ce rouge Océan s'enveloppa d'azur ; La Terre d'un seul bond reverdit dans l'air pur; Le couple humain sortit de l'écorce du frêne. Et le soleil dora l'immensité sereine.
Hélas I mes soeurs, ce fut un rêve éblouissant. Voyez 1 la neige tombe et va s'épaississant ; Et peut-être Yggdrasill, le frêne aux trois racines. Ne fait-il plus tourner les neuf sphères divines ! Je suis la vieille Urda, l'éternel Souvenir; Mais le présent m'échappe autant que l'avenir.