‹ Poèmes barbaresChapitre 30 sur 66 · LA VÉRANDAH · texte numérisé non relu

LA VÉRANDAH

Jusqu'aux lèvres que l'ambre arrondi baise encor. Du cristal d'où s'échappe une vapeur subtile Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor. Sur les coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or, La branche du hûka rôde comme un reptile Du cristal d'où s'échappe une vapeur subtile Jusqu'aux lèvres que l'ambre arrondi baise encor.

Deux rayons noirs, chargés d'une muette ivresse, Sortent de ses longs yeux entr'ouverts à demi ; Un songe l'enveloppe, un souffle la caresse ; Et parce que l'effluve invincible l'oppresse. Parce que son beau sein qui se gonfle a frémi. Sortent de ses longs yeux entr'ouverts à demi Deux rayons noirs, chargés d'une muette ivresse.

Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux. Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures. Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux. Tout se tait. L'oiseau grêle et le frelon jaloux Ne se querellent plus autour des figues mûres. Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures. Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.

Nurmahal.

A l'ombre des rosiers de sa fraîche terrasse, Sous l'ample mousseline aux filigranes d'or, Djihan-Guîr, fils d'Akbar, et le chef de sa race. Est assis sur la tour qui regarde Lahor.

Deux Umrahs sont debout et muets, en arrière. Chacun d'eux, immobile en ses flottants habits, L'œil fixe et le front haut, tient d'une main guerrière Le sabre d'acier mat au pommeau de rubis.

Djihan-Guîr est assis, rêveur et les yeux graves. Le soleil le revêt d'éclatantes couleurs; Et le souffle du soir, chargé d'odeurs suaves. Soulève jusqu'à lui l'âme errante des fleurs.

NCRMAHAL. 137

Il caresse sa barbe, et contemple en silence Le sol des Aryas conquis par ses aïeux, Sa ville impériale, et l'horizon immense. Et le profil des monts sur la pourpre des deux.

La terre merveilleuse où germe l'émeraude Et qui s'épanouit sous un dais de saphir. Dans sa sérénité resplendissante et chaude. Pour saluer son maître, exhale un long soupir.

Un tourbillon l^er de cavaliers Mahrattes Roule sous les figuiers rougis par les fruits mûrs ; Des éléphants, vêtus de housses écarlates. Viennent de boire au fleuve, et rentrent dans les murs.

Aux carrefours où l'œil de Djihan-Guîr s'égare. Passe, auprès des Çudrâs au haillon indigent. Le Brahmane trainé par les boeufs de Nagare, Dont le poil est de neige et la corne d'argent.

En leurs chariots bas viennent les courtisanes. Les cils teints de çurma, la mam sous le mentOQ ; Et les fakirs, chantant les légendes persanes Sur la citrouille sèche aux trois fils de laiton.

Là, les riches Babous, assis sous les varangues. Fument des hùkas pleins d'épices et d'odeurs. Ou mangent le raisin, la pistache et les mangues, Tandis que les Çaïs veillei^t les chiens rôdeurs.

Et de noirs cavaliers aux blanches draperies Escortent, au travers de la foule, à pas lents. Sous le cône du dais brodé de pierreries. Le palankin doré des Radjahs indolents.

Bercé des mille bruits que la nuit proche apaise, De son peuple innombrable et du monde oublieux, Djihan-Guir reste morne, et sa gloire lui pèse ; Une larme furtive erre au bord de ses yeux.

Des djungles du Pendj-Ab aux sables du Karmte, Il a pris dans son ombre un empire soumis Et gravé le Coran sur le marbre et l'agate; Mais son âme est en proie aux songes ennemis.

Il n'aime plus l'éclair de la lance et du sabre, Ni, d'une ardente écume inondant l'or du frein, Sa cavale à l'œil bleu qui hennit et se cabra Au cliquetis vibrant des cj-mbales d'airain;

11 n'aime plus le rire harmonieux des femmes La perle de Lanka charge son front lassé; Que le soleil éteigne ou rallume ses flammes, Le Roi du monde est triste, un désir l'a blessé.

Une vision luit dans son cœur, et le brûle ; Mais du mal qu'il endure il ne craint que l'oubli: Tous les biens qu'à ses pieds le destin accumule Ne valent plus pour lui ce songe inaccompli.

Page 1