‹ Poèmes barbaresChapitre 31 sur 66 · NURMAHAL · texte numérisé non relu

NURMAHAL

Les constellations éclatent aux nuées;

Le fleuve, entre ses bords que hérissent les joncs.

Réfléchit dans ses eaux lentement remuées

La pagode aux toits lourds et les minarets longs.

Mais voici que, du sein des massifs pleins d'arôme Et de l'ombre où déjà le regard plonge en vain, Une vois de cristal monte de dôme en dôme Comme un chant des hûris du Chamelier di\-in.

Jeune, éclatante et pore, elle emplit l'air noctnme, Elle coule à flots d'or, retombe et s'amollit. Comme l'eau des bassins qui, jaillissant de l'urne, Grandit, plane, et s'égrène en perles dans son lit.

Et Djihan-Guir écoute. Un charme l'enveloppe. Son cœur tressaille et bat, et son oeil sombre a lai ; Le tigre népalais qui flaire l'antilope Sent de même un frisson d'aise courir en lui.

Jamais, sous les berceaux que le jasmin parftime, Aux roucoulements doux et lents des verts ramien^ Quand le hûka royal en pétillant s'allume Et suspend sa vapeur aux branches des palmiers ;

Quand l'essaim toamoyant des Lall-Bibi s'enlace Comme un souple python aux anneaux constellés ; Quand la plus belle enfin, voluptueuse et lasse. Vient tomber à ses pieds, pale et les yeux troablés ;

Jamais, au bercement des chants et des caresses. Baigné d'ardents parfums, d'amour et de langueur, Djihan-Guir n'a senti de plus riches ivresses Telles qu'un flot de pourpre inonder tout son cœur.

Qui chante ainsi? La nuit a calmé les feuillages, La tourterelle dort en son nid de cantal. Et la Péri rayonne aux franges des nuages... Cette voix est la tienne, ô blanche Nurmahall

Les grands tamariniers t'abritent de leurs ombres; Et, couchée à demi sur tes soyeux coussins. Libre dans ces beaux lieux solitaires et sombres, Tu troubles d'un pied nu l'eau vive des bassins.

D'une main accoudée, heureuse en ta mollesse, De l'haleine du soir tu fais ton éventail ; La lune glisse au bord des feuilles et caresse D'un féerique baiser ta bouche de corail.

Tu chantes Leïlah, la vierge aux belles joues. Celle dont l'œil de jais blessa le cœur d'un roi ; Mais tandis qu'en chantant tu rêves et te joues, Un autre cœur s'enflamme et se penche vers toi.

O Persane, pourquoi t'égarer sous les arbres Et répandre ces sons voluptueux et doux? Pourquoi courber ton front sur la fraîcheur des marbres] Nurmahal, Nurmahal, où donc est ton époux?

XDKXAHAL. I4.I

Ali-Khan est parti, la guerre le réclame ; Son trésor le plus cher en ces lieux est resté ; Mais le nom du Prophète, incrusté sur sa lame> Garantit son retour et ta fidélité.

Car jusques av. tombeau tu lui seras fidèle. Femme! ta l'as jur5 dans vos adieux derniers; Et, pour aiguillonner l'heure qui n'a plus d'aile. Tu chantes Leïlah sous les tamariniers.

Tais-toi. L'âpre parfum des amoureuses fièvres Se mêle avec ton souffle à l'air tiède du soir. C'est un signal de mort qui tombe de tes lèvres... Djihan-Guîr pour l'entendre est venu là s'asseoir.

.\u fond du harem fi-ais, au mol éclat des lampes. Laisse plutôt la gaze en ses plis caressants Enclore tes cheveux dénoués sur tes tempes. Ouvre plutôt ton cœur aux songes innocents.

Un implacable amour plane d'en haut et gronde Autour de toi, dans l'air fatal où tu te plais. Ne sois pas Nurdjéham, la lumière du monde! Sois toujours Nurmahal, l'étoile du palais!

Mais va! ti destinée au ciel même est écrite. Les jours se sont enfuis. Sous les arbres épais Tu ne chanteras plus ta chanson favorite ; Djihan-Kïalr sur sa tour ne reviendra jamais.

Maintenant les saphirs et les diamants roses S'ouvrent en fleurs de flamme autour de ta beauté Et constellent la soie et l'or où tu reposes Sous le dôme royal de ton palais d'été.

Deux rançons de radjah pendent à tes oreilles; .jolkund et Viçapur ruissellent de ton col; Tu sièges, ô Persane, au milieu des merveilles, Auprès du fils d'Akbar, sur le trône mongol.

Et la maison d'Ali désormais est déserte. Les jets d'eau se sont tus dans les marbres taris. Plus de gais serviteurs sous la varangue ouverte, Plus de paons familiers sous les berceaux flétris !

Tout est vide et muet. La ronce et l'herbe épaisses Hérissent les jardins où le reptile dort. Mais Nurmahal n'a point parjuré ses promesses; Nurmahal peut régner, puisque Ali-Khân est mort!

A travers le ciel pur des nuits silencieuses. Sur les ailes du rêve il revenait vainqueur. Et ton nom s'échappait de ses lèvres joyeuses, Quand le fer de la haine est entré dans son cœur.

Gloire à qui, comme toi, plus forte que l'épreuve, Et jusqu'au bout fidèle à ^on époux vivant, Par un coup de poignard à la fois reine et veuve, Dédaigne de trahir et tue auparavant!

Le Désert.

Qu AN D le Bédouin qui va de l'Horeb en Sjrfe Lie au tronc du dattier sa cavale amaigrie. Et, sous l'ombre poudreuse où sèche le fruit mort. Dans son rude manteau s'enveloppe et s'endort. Revoit-il, faisant trêve aux ardentes fatigu,s, La lointaine oasis où rougissent les figues. Et l'étroite vallée où campe sa tribu.

Et la source courante où ses lèvres ont bu. Et les brebis bêlant, et les bœufs à leurs crèches. £t les femmes causant près des citernes fraîches. Ou, sur le sable, en rond, les chameliers assis. Aux lueurs de la lune écoutant les récits? Kon, par delà le cours des heures éphémères. Son âme est en voyage au pays des chimères

Il rêve qu'Alborak, le cheval glorieux, L'emporte en hennissant dans la hauteur des cieux; Il tressaille, et croit voir, par les nuits enflammées; Les filles de Djennet à ses côtés pâmées. De leurs cheveux plus noirs que la nuit de l'enfer Monte un acre parfum qui lui brûle la chair; Il crie, il veut saisir, presser sur sa poitrine. Entre ses bras tendus, sa vision divine. Mais sur la dune au loin le chacal a hurlé. Sa cavale piétine, et son rêve est troublé : Plus de Djennet, partout la flamme et le silence. Et le grand del cuivré sur l'étendue immense 1

Djihan-Arâ.

QUAND tu vins parfumer la tige impériale, Djihan-Ara! le ciel était splendide et pur; L'astre du grand Akbar en couronnait l'azur; Et couchée au berceau sur la pourpre natale. Rose, tu fleurissais dans le sang de Tymur.

L'aurore où tu naquis fut une aube de fête; Son rose éclair baigna d'abord tes faibles yeux. Ton oreille entendit flotter un bruit joyeux De voix et de baisers, et, de la base au faite. Tressaillir la demeure auguste des aïeux.

De ses jardins royaux, Delhi, la cité neuve, Effeuilla devant toi l'arôme le plus frais; Les pci^les, attentifs à l'heure où tu naîtrais. Saluèrent ton nom sur les bords du saint fleuve. Et l'écho le redit à l'oiseau des forets.

Jeune âme, tu reçus le tribut de cent villes. La mosquée octogone alluma, jours et soirs, Ses tours de marbre roux, comme des encensoirs: Mais ton rire enfantin luit sur les fronts serviles Mieux que les minarets sur les carrefours noirs.

Afin qu'on te bénit par des vœux unanimes, Pour que le pervers même adorât le moment Où ton âme brilla dans ton regard charmant, Le sabre s'émoussa sur le cou des victimes, Et ton premier soupir fut un signal clément.

Tu grandis, de respect, d'amour environnée, Sous les dômes mongols de ta grâce embellis. Calme comme un flot clair, vierge comme les lys, Plus digne de mourir au monde, à peine née. Que l'homme de baiser ta robe aux chastes plis.

L'empire était heureux aux jours de ta jeunesse :

La fortune suivait, dans la fuite du temps,

Le maître pacifique et les peuples contents ;

Mais quels cieux ont tenu jusqu'au bout leur promesse

Quel splendide matin eut d'éternels instants?

A l'horizon des flots où tout chante, où tout brille, Croît un sombre nuage, avec la foudre au flanc ; Telle, germe mortel d'un règne chancelant. L'ambition couvait dans ta propre famille, La haine au cœur, muette, et l'œil élincelant.

DJIHAN-A&A. 147

Le vieux Djiban t'aimait, ô perle de sa race ! n se réjouissait de ta douce beauté ; Toi seule souriais dans son cœur attristé, Qiiand il voyait de loin méditer, tête basse. Le pale Aurang-Ceyb, cet enfant redouté.

— Parle! te disait-il, ô ma fleur, ô ma joie! Veux-tu d'autres jardins? veux-tu d'autres palais? De plus riches colliers, de plus beaux bracelets. Ou le trône des Paons qui dans l'ombre flamboie? Fille de mon amour, tous tes rêves, dis-les.

As-tu vu, soulevant ta fraîche persienne. Un jeune et fier radjah d'Aoud ou du Népal, A travers la Djemma poussant son noir cheval. Forcer sous les manguiers quelque cerf hors d'haleine ? L'amour est-il entré dans ton cœur virginal?

Parle! Il est ton époux, si telle est ton envie. Mohammed ! Mes trois fils, la main sur leur poignard Tremblent, si je ne meurs, de commander trop lard ; Mais toi qui m'es restée, ô charme de ma vie. C'est toi que bénira mon suprême regard I —

Vierge, tu caressais alors, silencieuse.

Le front du vieux Djihan qui se courbait plus bas ; De tes secrets désirs tn ne lui parlais pas. Mais ressentant au cœur ton étreinte pieuse, Ton père consolé souriait dans tes bras.

Ce n'était point l'amour que poursuivaient tes songes, Djihan-Arâ! Tes yeux en ignoraient les pleurs. Jamais tu n'avais dit : — Il est des jours meilleurs. — Tu ne pressentais point la vie et ses mensonges: Ton âme ouvrait son aile et s'envolait ailleurs.

Sous les massifs touffus, déjà pensive et lente, Loin des bruits imporcuns tu te perdais parfois, Quand le soleil, au faîte illuminé des bois. Laisse traîner un pan de sa robe sanglante Et des monts de Lahor enflamme les parois.

La tête de rubis, d'or et de perles ceinte, Tu courbais ton beau front de ce vain poids lassé ; Tu rêvais, sur le pauvre et sur le délaissé, D'épancher la bonté par qui l'aumône est sainte. Et de prendre le mal dont le monde est blessé.

C'est pourquoi le destin gardait à ta mémoire Ce magnanime honneur de perdre sans retour Palais, trésors, beauté, ta jeunesse en un jour, Et d'emporter, ô vierge, avec ta chaste gloire. Ton père malheureux au ciel de ton amour I

Dans le Tadjé-Mahal pavé de pierreries.

Aux dômes incrustés d'éblouissantes fleurs

dui mêlent le reflet de leurs mille couleurs

Aux ondulations des blanches draperies,

Sous le dais d'or qui flambe et ruisselle en lueurs,

DJIHAN-ARA. 149

Aurang-Ceyb, vêtu de sa robe grossière, Est assis à la place où son père a siégé; Et Djihan, par ce fils implacable outragé. Gémit, ses cheveux blancs épars dans la poussière^ De vieillesse, d'opprobre et d'angoisse chargé.

Pour atteindre plus tôt à ce faîte sublime, Aurang a tout fauché derrière et devant lui. Ses deux frères sont morts; il est seul aujourd'hui Il règne, il a lavé ses mains chaudes du crime : Voici que l'oeuvre est bonne et que son jour a lui.

^empire a reconnu le maître qui se lève Et balayé le sol d'un front blême d'efiroi : C'est le sabre d'Allah, le flambeau de la foi ! Il est né le dernier, mais l'ange armé du glaive Le marqua de son signe, et dit ; — Tu seras roi 1 —

Sa sœur est là, debout. Ses yeux n'ont point de larmes. On voit frémir son corps et haleter son sein ; Mais, loin de redouter un sinistre dessein, Fière, et de sa vertu faisant toutes ses armes. Elle écoute parler l'ascétique assassin :

— Vois 1 je suis .\lam-Gulr, le conquérant du monde. J'ai vaincu, j'ai puni. J'ai trié dans mon van

La paille du bon grain qu'a semé Tymur-Khan, Et de mon champ royal brûlé l'ivraie immonde...

— Qji'as-tu fait de ton père, Aurang, fils de Djihan?

Qu'as-tu fait de celui par qui tu vis et règnes. De ce vieillard deux fois auguste que tu hais? As-tu souillé ta main parricide à jamais? Est-ce de l'ànie aussi, meurtrier, que tu saignes? Sois maudit par ce sang de tous ceux que j'aimais 1 —

Il sourit, admirant sa grâce et sa colère :

— Djihan-Arâ 1 c'était la volonté de Dieu

Que mon front fût scellé sous ce bandeau de feu. Viens, je te couvrirai d'une ombre tutélaire, Et quel qu'il soit, enfant, j'exaucerai ton vœu.

Mes mains ont respecté mon père vénérable. Ne crains plus. Il vivra, captif mais honoré, Méditant dans son cœur d'un vain songe épuré Combien la gloire humaine est prompte et périssable. Que veux-tu d'Alam-Guîr? J'ai dit, et je tiendrai.

— Aurang 1 charge mes bras d'une part de sa chaîne ; C'est là mon plus cher vœu, mon rêve le plus beau I Pour que le vieux Djihan pardonne à son bourreau, Pour que j'abjure aussi l'amertume et la haine. Enferme-nous, vivants, en un même tombeau. —

Alam-Guir inclina, pensif, sa tète grave;

Une larme hésita dans son œil morne et froid :

— Va ! dit-il, le chemin des forts est le plus droit. Je te savais le cœur d'une vierge et d'un brave; J'attendais ta demande et j'y veux fiire droit. —

DJIUAN-ARA. 151

Or, tu vécus dix ans auprès du vieillard sombre, Djihan-Arà! charmant sa tristesse et son mal; Et quand il se coucha dans son caveau royal. Ton beau corps se flétrit et de%'int comme une ombre, Et l'âme s'envola dans un cri filial.

Ainsi tu disparus, étoile solitaire, De ce ciel vaste où rien d'aussi pur n'a brillé; Ton nom même, ton nom si doux fut oublié: Et Dieu seul se souvint, quand tu quittas la terre, De l'ange qu'en ce monde il avait envoyé.

La Fille de l'Emyr.

UN beau soir revêt de chaudes couleurs Les massifs touffus pleins d'oiseaux siffleurs Qui, las de chansons, de jeux, de querelles, Le col sous la plume, et près de dormir. Écoutent encor doucement frémir L'onde aux gerbes grêles.

D'un ciel attiédi le souffle léger Dans le sycomore et dans l'oranger Verse en se jouant ses vagues murmures; Et sur le velours des gazons épais L'ombre diaphane et la molle paix Tombent des ramures.

LA FILLE DE l'ÉMTR. 153

C'est l'heure où s'en vient la vierge Ayscha due le vieil Émyr, tout le jour, cacha Sous la persienne et les fines toiles.

Montrer, seule et libre, aux jalouses nuits. Ses yeux charmants, purs de pleurs et d'ennuis. Tels que deux étoiles.

Son père qui l'aime, Ahd-El-Nur-EJdin, Lui permet d'errer dans ce frais jardin, Quand le jour qui brûle au couchant décUne Et, laissant Cordoue aux dômes d'argent. Dore, à l'horizon, d'un reflet chaqgeant, La haute colline.

Allant et venant, du myrte au jasmin.

Elle se promène et songe en chemin.

Blanc, rose, h. demi hors de la babouche. Dans l'herbe et les fleurs brille son pied nu; Un air d'innocence, uu rire ingénu Flotte sur sa bouche.

Le long des rosiers elle marche ainsi.

La nuit est venue, et, soudain, voici Qja'nne voix sonore et tendre la nomme. Surprise, Ayscha décou\Te en tremblant Derrière elle, calme et vêtu de blanc, Un pale jeune homme.

Il est noble et grand comme Gabriel Qui mena jadis au septième ciel L'envoyé d'Allah, le très saint Prophète. De ses cheveux blonds le rayonnement L'enveloppe et fait luire chastement Sa beauté parfaite.

Ayscha le voit, l'admire et lui dit :

— Jeune homme, salut 1 Ton front resplendit Et tes yeux sont pleins de lueurs étranges. Parle, tous tes noms, quels sont-ils? Dis-les. N'es-vtu point khalife? As-tu des palais? Es-tu l'un des anpjes? —

Le jeune homme alors dit en souriant :

— Je suis fils de roi, je viens d'Orient; Mon premier palais fut un toit de chaume, Mais le monde entier ne peut m'enfermer. Je te donnerai, si tu veux m'aimer.

Mon riche roj'aume.

— Oui, dit Ayscha, je le veux. Allons! Mais comment sortir, si nous ne volons Comme les oiseaux? Moi, je n'ai point d'ailes ; Et, sous le grand mur de fer hérissé, Abd-El-Nur-Eddin, mon père, a placé

Des gardes fidèles.

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