‹ Poèmes barbaresChapitre 33 sur 66 · LE CONSEIL DO FAKIR · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DO FAKIR

Mohammed- Ali-Khan fume, silencieux,

Son hûka bigarré d'arabesques fleuries;

Mais, redressant son front chargé de pierreries,

La Begum, qui tressaille, ouvre tout grands ses yeux.

Le Fakir dit : — Allah ! le cœur capricieux Qu'enveloppe l'encens impur des flatteries S'endort au bercement des molles rêveries Et s'éveille, enflammé d'un songe ambitieux.

Il n'est pas bon d'errer des r^ards et de l'âme Hors le cercle rigide où vit l'honnêteté, Comme en sa gaine sombre une éclatante lame.

Malheur à qui ne sait que l'amour, la beauté, La jeunesse qui rit avec sa bouche rose. Fleurissent pour l'Enfer quand le sang les arrose I

— Bon Fakir, dit le vieux Mohammed, par Yblis Tes paroles sont d'or, autant que ton silence. Et tiennent de niveau les plats de la balance ; Mais le livre sans donte est fort noir oà tu lis

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Or la Begum, riant comme les bengalis, Et penchant vers l'époux son col plein d'indolence. Dit : — Le saint homme rêve I — Et puis elle lui lance Une bourse du bout de ses beaux doigts polis.

Le filet, enrichi d'une opale de Perse,

Sur le pavé de marbie incrusté de métal

Sonne et jette un flot d'or qui roule et se disperse.

— Voici le prix du sang au meurtrier fatal. Dit le Fakir; maudit soit-il 1 Nabab, le glaive Est hors la gaine : agis avant qu'il ne se lève I —

Il sort, et Mohammed regarde fixement Cette femme au front ceint de grâce et de noblesse, Si calme à son côté, si belle en sa faiblesse, Et dont l'œil jeune et pur brille si doucement.

n sourit sous le joug de cet être charmant. Vieux tigre résigné qu'un enfant mène en laisse, Et repousse bien loin le soupçon qui le blesse : Quelle bouche dit vrai, si cette bouche ment?

Ahl s'il pouvait, au fond de ce cœur qu'il ignore, Lire ce qu'il désire et redoute à la fois. Ou le faire vibrer comme un métal sonore I

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Mais il aime, et voici, tel qu'aux jouis d'autrefois. Qu'il sent courir en lui, chauffant sa rude écorce. Le sang de sa jeunesse et le sang de sa force.

La nuit monte et saisit dans ses filets en feu Les mers, les bois épais, les montagnes, les nues; Des milliers de rumeurs du désert seul connues S'envolent puissamment de la terre au ciel bleu.

L'homme dort. Le sommeil est doux et coûte peu; Les belles visions y sont les bienvenues, Dit le Sage, on y voit danser, vierges et nues. Les Hûris aux yeux noirs qui devancent tout vœul

Donc, Mohammed repose au fond du palais sombre. La blafarde clarté d'une lampe d'argent Détache vaguement son front blême de l'ombre.

Le sang ne coule plus de sa gorge ; et, nageant. Au milieu d'une pourpre horrible et déjà froide. Le corps du vieux Nabab gît immobile et roide

Le Sommeil de Leïlah.

NI bruits d'aile, ni sons d'eau vive, ni murmures ; La cendre du soleil nage sur l'herbe en fleur, Et de son bec furtif le bengali siffleur Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres.

Dans le verger royal où rougissent les mûres, Sous le ciel clair qui brûle et n'a plus de couleur, Leïlah, languissante et rose de chaleur. Clôt ses yeux aux longs cils à l'ombre des ramures.

Son front ceint de rubis presse son bras charmant; L'ambre de son pied nu colore doucement Le treillis emperlé de l'étroite babouche.

Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé, Telle qu'un fruit de pourpre, ardent et parfumé, Qjii rafraîchit le coeur en altérant la bouche.

L'Oasis.

DERRIÈRE les coteaux stériles de Kobbé Comme un bloc rouge et lourd le soleil est tombé , Un vol de vautours passe et semble le poursuivre. Le ciel terne est rayé de nuages de cuivre ; Et de sombres lueurs, vers l'Est, traînent encor. Pareilles aux lambeaux de quelque robe d'or. Le rugueux Sennaar, jonché de pierres rousses Qui hérissent le sable ou déchirent les mousses, .\ travers la vapeur de ses marais malsains Ondule jusqu'au pied des versants Abyssins. La nuit tombe. On entend les koukals aux cris aigrei Les hvènes, secouant le poil de leurs dos maigres. De buissons en buissons se glissent en râlant. L'hippopotame souffle aux berges du Nil blanc

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Et vautre, dans les joncs rigides qu'il écrase. Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase. Autour des flaques d'eau saumâtre où les chakals Par bandes viennent boire, en longeant les nopals. L'aigu fourmillement des stridentes bigaylles S'épaissit et tournoie au-dessus des broussailles; Tandis que, du désert en Nubie emporté, Un vent acre, chargé de chaude humidité. Avec une rumeur vague et sinistre, agite Les rudes palmiers-doums où l'ibis fait son gîte.

Voici ton heure, ô roi du Sennaar, ô chef

Dont le soleil endort le rugissement bref.

Sous la roche concave et pleine d'os qui luisent,

Contre l'âpre granit tes ongles durs s'aiguisent.

Arquant- tes souples reins fatigués du repos.

Et ta crniière jaune éparse sur le dos,

Tu te lèves, tu viens d'un pas mélancolique

Aspirer l'air du soir sur ton seuil famélique.

Et, le front haut, les yeux à T horizon dormant.

Tu regardes l'espace et rugis sourdement.

Sur la lividité du ciel la lune froide

De la proche oasis découpe l'ombre roide.

Où, las d'avoir marché par les terrains bourbeux,

Les hommes du Darfour font halte avec leurs bœufs,

ils sont couchés là-bas auprès de la citerne

Dont un rayon de lune argenté l'onde terne.

Les uns, ayant mangé le mil et le maïs,

S'endorment en parlant du retour au pays;

Ceux-ci, pleins de langueur, rêvant de grasses herbes

Et le mufle enfoui dans leurs fanons superbes.

Ruminent lentement sur leur lit de graviers,

A toi la chair des bœufs ou la chair des bouviers I

Le vent a consumé leurs feux de ronce sèche;

Ta narine s'emplit d'une odeur vive et fraîche,

Ton ventre bat, la faim hérisse tes cheveux,

ht tu plonges dans l'ombre en quelques bonds ner\'eux

La Fontaine aux lianes.

Co MME le flot des mers ondulant vers les plages, O bois, vous déroulez, pleins d'arôme et de nids, Dans l'air splendide et bleu, vos houles de feuillages ; Vous êtes toujours vieux et toujours rajeunis.

Le temps a respecté, rois aux longues années. Vos grands fronts couronnés de lianes d'argent ; Nul pied ne foulera vos feuilles non fanées: Vous verrez passer l'homme et le monde changeant.

Vous inclinez d'en haut, au penchant des ravines, Vos rameaux lents et lourds qu'ont brûlés les éclairs ; Qu'il est doux le repos de vos ombres divines. Aux soupirs de la brise, aux chansons des flots clairs 1

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