‹ Poèmes barbaresChapitre 37 sur 66 · LA RAVINE SAINT-GILLES. I · texte numérisé non relu

LA RAVINE SAINT-GILLES. I

Sur les rebords saillants où le cactus éclate. Errant des vétivers aux aloès fleuris, Le cardinal, vêtu de sa plume écarlate, En leurs nids cotonneux trouble les colibris.

Les martins au bec jaune et les vertes perruches. Du haut des pics aigus, regardent l'eau dormir ; Et, dans un rayon vif, autour des noires ruches, On entend un vol d'or tournoyer et frémir.

Soufflant leur vapeur chaude au-dessus des arbustes, Suspendus au sentier d'herbe rude entravé. Des bœufs de Tamatave, indolents et robustes. Hument l'air du ravin que l'eau vive a lavé ;

Et les grands papillons aux ailes magnifiques, La rose sauterelle, en ses bonds familiers. Sur leur bosse calleuse et leurs reins pacifiques Sans peur du fouet velu se posent par milliers.

A la pente du roc que la flamme pénètre. Le lézard souple et long s'enivre de sommeil. Et, par instants, saisi d'un frisson de bien-être. Il agite son dos d'émeraude au soleil.

Sous les réduits de mousse où les cailles replètes De la chaude savane évitent les ardeurs. Glissant sur le velours de leurs pattes discrètes. L'œil mi-clos de désir, rampent les chats rôdeurs.

Et quelque Noir, assis sur un quartier de lave. Gardien des bœufs épars paissant l'herbage amer. Un haillon rouge aux reins, fredonne un air saklave Et songe à la grande Ile en regardant la mer.

Ainsi, sur les deux bords de la gorge profonde, Rayonne, chante et rêve, en un même moment; Toute forme vivante et qui fourmille au monde; Mais formes, sons, couleurs, s'arrêtent brusquement.

Plus bas, tout est muet et noir au sein du gouffre. Depuis que la montagne, en émergeant des flots. Rugissante, et par jets de granit et de soufre. Se figea dans le ciel et connut le repos.

A peine une échappée, étincelante et bleue, Laisse-t-elle entrevoir, en un pan du ciel pur, Vers Rodrigue ou Ceylan le vol des paille-en-queue, Comme un flocon de neige égaré dans l'azur.

Hors ce point lumineux qui sur l'onde palpite, La ravine s'endort dans l'immobile nuit ; Et quand un roc miné d'en haut s'y précipite, 11 n'éveille pas même un écho de son bruit.

Pour qui sait pénétrer. Nature, dans tes voies, L'illusion t'enserre et ta surface ment : Au fond de tes fureurs, comme au fond de tes joies, Ta force est sans ivresse et sans emportement.

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