‹ Poèmes barbaresChapitre 38 sur 66 · LA RAVINE SAINT-GILIES. I · texte numérisé non relu

LA RAVINE SAINT-GILIES. I

Tel, parmi les sanglots, les rires et les haines. Heureux qui porte en soi, d'indifférence empli, Un impassible cœur sourd aux rumeurs humaines, Un gouffre inviolé de silence et d'oubli I

La vie a beau frémir autour de ce cœur morne. Muet comme un ascète absorbé par son Dieu ; Tout roule sans écho dans son ombre sans borne. Et rien n'y luit du ciel, hormis un trait de feu.

Mais ce peu de lumière à ce néant fidèle. C'est le reflet jjerdu des espaces meilleurs I C'est ton rapide éclair. Espérance éternelle. Qui l'éveille en sa tombe et le convie aill:ms{

Les Clairs de lune.

C'est un monde difforme, abrupt, lourd et livide, Le spectre monstrueux d'un univers détruit Jeté comme une épave à l'Océan du vide, Enfer pétrifié, sans flammes et sans bruit. Flottant et tournoyant dans l'impassible nuit. Autrefois, revêtu de sa grâce première.

Globe heureux d'où montait la rumeur des vivants, Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumière. Avec ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants. Sa robe de vapeurs mollement dénouées.

Ses millions d'oiseaux chantant par les nuées. Dans la ponrpre du ciel et sur l'aile des vents. Loin des tièdes soleils, loin des nocturnes gloires, A travers l'étendue il roule maintenant ;

tES CLAIRS DE LUNE. 1/9

Ei voici qu'uue mer d'ombre, par gerbes noires. Contre les bords rongés du hideux continent S'écrase, furieuse, et troue en bouillonnant Le blême escarpement des rugueux promontoires. Jusqu'au faite des pics elle jaillit d'un bond. Et, sur leurs escaliers versant ses cataractes. Écume et rejaillit, hors des gouffres sans fond. Dans l'espace aspergé de ténèbres compactes. Et de ces blocs disjoints, de ces lugubres flots. De cet écroulement horrible, morne, immense. On n'entend rien sortir, ni clameurs ni sanglots : Le sinistre univers se dissout en silence. Mais la Terre, plus bas, qui rêve et veille encor Sous k pétillement des solitudes bleues. Regarde en souriant, à des milliers de lieues, La lune, dans l'air pur, tendre son grand arc d'or.

Au plus creux des ravins emplis de blocs cornus, De flaques d'eau luisant par endroits sous les ombres, La lune, d'un trait net, sculpte les lignes sombres De vieux troncs d'arbres morts roides comme des fûts

Dans les taillis baignés de violents arômes

Qu'une brume attiédie humecte de sueur.

Elle tombe, et blanchit de sa dure lueur

Le sentier des lions chasseurs de bœufs et d'hommes.

l8o POÈMES BARBARES.

Un rauque grondement monte, roule et grandit. Tout un monde effrayé rampe sous les arbustes; Une souple panthère arque ses reins robustes Et de l'autre côté du ravin noir bondit.

Les fragments de bois sec craquent parmi les pierres , On entend approcher un souffle rude et sourd Qui halette, et des pas légers près d'un pas lourd, Des feux luisent au fond d'invisibles paupières.

Un vieux roi chevelu, maigre, marche en avant; Et, flairant'la rumeur nocturne qui fourmille, Le col droit, l'œil au guet, la farouche famille, Lionne et lionceaux, suit, les mufles au vent.

Le père, de ses crins voilant sa tête affreuse, Hume un parfum subtil dans l'herbe et les cailloux ; Il hésite et repart, et sa queue au fouet roux Par intervalles bat ses flancs que la faim creuse.

Hors du fourré, tous quatre, au faîte du coteau. Aspirant dans l'air tiède une proie incertaine. Un instant arrêtés, regardent par la plaine Que la lune revêt de son blême manteau.

La mère et les enfants se couchent sur la ronce. Et le roi de la nuit pousse un rugissement Qui, d'échos en échos, mélancoliquement.

Comme un grave tonnerre à l'horizon s'enfonce.

LES CLAIRS IJE I. UN'K l8l

La mer est grise, calme, immense, L'œil vainement en fait le tour.

Rien ne finit, rien ne commence ; Ce n'est ni la nuit, ni le jour.

Point de lame à frange d'écume, Point d'étoiles au fond de l'air.

Rien ne s'éteint, rien ne s'allume :

L'espace n'est ni noir, ni clair.

Albatros, pétrels aux cris rudes, Marsouins, souffleurs, tout a fui.

Sur les tranquilles solitudes Plane un vague et profond ennuL

Nulle rumeur, pas une haleine.

La lourde coque au lent roulis Hors de l'eau terne montre à peine Le cuivre de ses flancs polis ;

Et, le long des cages à poules.

Les hommes de quart, sans rien voir.

Regardent, en songeant, les houles Monter, descendre et se mouvoir.

l82 POÈMES BARBARES.

Mais, vers l'Est, une lueur blanche, Comme une cendre au vol léger Qui par nappes fines s'épanche, De l'horizon semble émerger.

Elle nage, pleut, se disperse.

S'épanouit de toute part, Tourbillonne, retombe, et verse Son diaphane et doux brouillard.

Un feu pâle luit et déferle, La mer frémit, s'ouvre un moment.

Et, dans le ciel couleur de perle, La lune monte lentement.

Les Éléphants.

LE sable rouge est comme une mer sans limite, Et qui flambe, muette, affaissée en son lit. Une ondulation immobile remplit L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues. Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son afle L'air épais, où circule un immense soleil. Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil. Fait onduler son dos dont l'écaillé étincelle.

Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes. Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes. Vont au pays natal à travers les déserts.

D'un point de l'horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit. Pour ne point dévier du chemin le plus droit, Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.

Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine; Sa tête est comme un roc, et l'arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.

Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche, Il guide au but certain ses compagnons poudreux; Et, creusant par derrière un sillon sablonneux. Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

L'oreille en éventail, la trompe entre les dents. Ils cheminent, l'œil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur dans l'air embrasé monte en brume; Et bourdonnent autour mille insectes ardents.

Mais qu'importent la soif et la mouche vorace. Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé? Ils rêvent en marchant du pays délaissé. Des forêts de figuiers où s'abrita leur race.

Page 1