LA FORET VIERGE
les étés flamboyants sur elle ont resplendi. Les assauts furieux des vents l'ont secouée. Et la foudre à ses troncs en lambeaux s'est nouée ; Mais en vain : l'indomptable a toujours reverdi.
Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes. Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes ;
Ses gorilles ventrus hurlant à pleine voix. Ses éléphants gercés comme une vieille écorce. Qui, rompant les halliers effondrés de leur force. S'enivrent de l'horreur ineffable des bois ;
Ses buffles au front plat, irritables et louches. Enfouis dans la vase épaisse des grands trous. Et ses lions rêveurs traînant leurs cheveux roux Et balayant du fouet l'essaim strident des mouches;
Ses fleuves monstrueux, débordants, vagabonds, Tombés des pics lointains, sans noms et sans rivages. Qui versent brusquement leurs écumes sauvages De gouffre en gouffre avec d'irrésistibles bonds.
Et des ravins, des rocs, de la fange, du sable. Des arbres , des buissons, de l'herbe , incessamment Se prolonge et s'accroît l'ancien rugissement Qu'a toujours exhalé son sein impérissable.
l88 POÈMES BARBARES.
Les siècles ont coulé, vien ne s'est épuisé, Rien n'a jamais rompu sa vigueur immortelle ; Il faudrait, pour finir, que, trébuchant sous elle, La terre s'écroulât comme un vase brisé.
O forêt! Ce vieux globe a bien des ans à vivre; N'en attends point le terme et crains tout de demain, O mère des lions, ta mort est en chemin, Et la hache est au flanc de l'orgueil qui t'enivre.
Sur cette plage ardente où tes rudes massifs. Courbant le dôme lourd de leur verdeur première. Font de grands morceaux d'ombre entourés de lumière Où méditent debout tes éléphants pensifs;
Comme une irruption de fourmis en voyage Qu'on écrase et qu'on brûle et qui marchent toujours, Les flots t'apporteront le roi des derniers jours, Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage.
Il aura tant rongé, tari jusqu'à la fin Le monde où pullulait sa race inassouvie, Qu'à ta pleine mamelle où regorge la vie A se cramponnera dans sa soif et sa faim.
Il déracinera tes baobabs superbes.
Il creusera le lit de tes fleuves domptés ;
Et tes plus forts enfants fuiront épouvantés
Devant ce vermisseau plus frêle que tes herbes.