‹ Poèmes barbaresChapitre 41 sur 66 · LA FORÊT VIERGE · texte numérisé non relu

LA FORÊT VIERGE

Mieux que la foudre errant à travers tes fourrés. Sa torche embrasera coteau, vallon et plaine; Tu t'évanouiras au vent de son haleine ; Son œuvre grandira sur tes débris sacrés.

Plus de fracas sonore aux parois des abîmes Des rires, des bruits vils, des cris de désespoii. Entre des murs hideux un fourmillement noir; Plus d'arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes.

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret. Dans la profonde nuit où tout doit redescendre : Les larmes et le sang arroseront ta cendre. Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt l

Le Manchy.

Sous un nuage frais de claire mousseline, Tous les dimanches au matin, Tu venais à la ville en manchy de rotin, Par les rampes de la colline.

La cloche de l'église alertement tintait;

Le vent de mer berçait les cannes; Comme une grêle d'or, aux pointes des savanes,

Le feu du soleil crépitait.

Le bracelet aux poings, l'anneau sur la cheville, Et le mouchoir jaune aux chignons,

Deux Telingas portaient, assidus compagnons, Ton lit aux nattes de Manille.

LE MANCHT. I9I

Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant, Souples dans leurs tuniques blanches.

Le bambou surl'épaule et les mains sur les hanches. Ils allaient le long de l'Étang.

Le long de la chaussée et des varangues basses Où les vieux créoles fumaient.

Par les groupes joyeux des Noirs, ils s'animaient Au bruit des bobres Madécasses.

Dans l'air l^er flottait l'odeur des tamarins ;

Sur les houles illuminées, Au large, les oiseaux, en d'immenses trainées.

Plongeaient dans les brouillards marins.

Et tandis que ton pied, sorti de la babouche. Pendait, rose, au oord du manchy,

A l'ombre des Bois-noirs touffus et du Letchi

Aux fruits moins pourprés que ta bouche;

Tîoidis qu'un papillon, les deux ailes en fleur,

Teinté d'azur et d'écarlate.

Se posait par instants sur ta peau délicate

En y laissant de sa couleur;

On voyait, au travers du rideau de batiste,

Tes boucles dorer l'oreiller, Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller.

Tes beaux yeux de sombre améthyste.

Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux. De la montagne à la grand'messe,

Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse. Au pas rythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves. Sous les chiendents, au bruit des mers.

Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, O charme de mes premiers rêves 1

Le Sommeil du Condor.

AR delà l'escalier des roides Cordillères, Par delà les brouillards hantés des aigles noirs,

Où bout le flux sanglant des laves familières. /V**^ / ^

ne

L'envergure pendante et rouge par endroits, ^''^ %}^

Le vaste Oiseau, tout plein d'une morne indolence, W*^

Regarde l'Amérique et l'espace en silence.

Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids

La nuit roule de l'Est, où les pjWjas sauvages

Sous les monts étages s'élargissent sans fin ;

Elle endort le Chili, les villes, les rivages.

Et la mer Pacifique et l'horizon divin ;

Du continent muet elle s'est emparée :

Des sables aux coteaux, des gorges aux versants, ^

as

De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants

Le lourd débordement de sa haute marée.

Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier,

Il attend cette mer sinistre qui l'assiège :

Elle arrive, déferle, et le couvre en entier.

Dans l'abîme sans fond la Croix australe allume

Sur les côtes du ciel son phare constellé.

11 râle de plaisir, il agite sa plume.

Il érige son cou mu^g ijleux et t>elé.

Il s'enlève en fouettant l'âpre neige des Andes,

Dans un cri rauque il monte où n'atteint pas le vent,

Et, loin du globe noir, loin de l'astre vivant, i JLv*

Il dort dans l'air glacé, les ailes toutes grandes. vtJLi

australe allume )nstellé. j^l'^^ûT

Un Coucher de soleil.

SUR la côte d'un beau pays, Par delà les flots Pacifiques, Deux hauts palmiers épanouis Bercent leurs palmes magnifiques,

A leur ombre, tel qu'un Nabab Q.ui, vers midi, rêve et repose.

Dort un grand tigre du Pendj-Ab, Allongé sur le sable rose;

Et, le long des fûts lumineux.

Comme au paradis des genèses.

Deux serpents enroulent leurs nœuds Dans une spirale de braises.

ig6 POÈMES BARBARES.

Auprès, un golfe de satin, Où le feuillage se reflète, Baigne un vieux palais byzantin De brique rouge et violette.

Puis, des cygnes noirs, par milliers.

L'aile ouverte au vent qui s'y joue, Ourlent, au bas des escaliers, L'eau diaphane avec leur proue.

. L'horizon est immense et pur ; A peine voit-on, aux cieux calmes, Descendre et monter dans l'azur La palpitation des palmes.

Mais voici qu'au couchant vermeil L'oiseau Rok s'enlève, écarlate :

Dans son bec il tient le soleil.

Et des foudres dans chaque patte.

Sur le poitrail du vieil oiseau.

Qui fume, pétille et s'embrase.

L'astre coule et fait un ruisseau Couleur d'or, d'ambre et de topaze.

Niagara resplendissant.

Ce fleuve s'écroule aux nuées.

Et rejaillit en y laissant Des écumes d'éclairs trouées.

Page 1