‹ Poèmes barbaresChapitre 43 sur 66 · LA PANTHÈRE NOIRE. I · texte numérisé non relu

LA PANTHÈRE NOIRE. I

Et des monts et des bois, des fleurs , des hautes mousses. Dans l'air tiède et subtil, brusquement dilaté. S'épanouit un flot d'odeurs fortes et douces. Plein de fièvre et de volupté.

Parles sentiers perdus au creux des forêts vierges Où l'herbe épaisse fume au soleil du matin; Le long des cours d'eau vive encaissés dans leurs berges, Sous de verts arceaux de rotin ;

La reine de Java, la noire chasseresse. Avec l'aube, revient au gîte où ses petits Parmi les os luisants miaulent de détresse. Les uns scus les autres blottis.

Inquiète, les yeux aigus comme des flèches. Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds. Quelques taches de sang, éparses, toutes fraiches, Mouillent sa robe de velours.

Elle traîne après elle un reste de sa chasse. Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit; Et sur la mousse en fleur une effroyable trace Rouge, et chaude encore, la suit.

Autour, les papillons et les fauves abeilles Effleurent à l'envi son dos souple du vol ; Les feuillages joyeux de leurs mille corbeilles Sur ses pas parfument le sol.

Le python, du milieu d'un cactus écarlate. Déroule son écaille, et, curieux témoin, Par-dessus les buissons dressant sa tête plate, La regarde passer de loin.

Sous la haute fougère elle glisse en silence, Parmi les troncs moussus s'enfonce et disparait. Les bruits cessent, l'air brûle, et la lumière immense Endort le ciel et la forêt.

L'Aurore.

LA nue était d'or pale ; et, d'un ciel doux et Irais, Sur les jaunes bambous, sur les rosiers épais. Sur la mousse gonflée et les safrans sauvages. D'étroits rayons filtraient à travers les. euillages. Un arôme léger d'herbe et de fleurs montait ; Un murmure infini dans l'air subtil flottait : Chœur des Esprits cachés, âmes de toutes choses, Qui font chanter la source et s'entr'ouvrir les roses ; Dieux jeunes, bienveillants, rois d'un monde enchanté Où s'unissent d'amour la force et la beauté. La brame bleue errait aux pentes des ravines ;' Et, de leurs becs jxjurprés lissant leurs ailes fines. Les blonds sénégalis, dans les gérofliers D'une eau pure trempés, s'éveillaient par milliers.

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La mer était sereine, et sur la houle claire L'aube vive dardait sa flèche de lumière ; La montagne nageait dans l'air éblouissant Avec ses verts coteaux de maïs mûrissant, Et ses cônes d'azur, et ses forêts bercées Aux brises du matin sur les flots élancées ; Et l'ile, rougissante et lasse du sommeil, Chantait et souriait aux baisers du soleil.

O jeunesse sacrée, irréparable joie.

Félicité perdue, où l'âme en pleurs se noie 1

O lumière, ô fraîcheur des monts calmes et bleus.

Des coteaux et des bois feuillages onduleux,

Aube d'un jour divin, chant des mers fortunées,

Florissante vigueur de mes belles années...

Vous vivez, vous chantez, vous palpitez encor,

Saintes réalités, dans vos horizons d'or !

Mais, ô nature, ô ciel, flots sacrés, monts sublimes.

Bois dont les vents amis font murmurer les cimes,

Formes de l'idéal, magnifiques aux yeux.

Vous avez disparu de mon cœur oublieux !

Et voici que, lassé de voluptés amères,

Haletant du désir de mes mille chimères.

Hélas! j'ai désappris les hymnes d'autrefois.

Et que mes dieux trahis n'entendent plus ma voix.

Les Jungles.

Sous l'herbe haute et sèche où le naja vermeil Dans sa spirale d'or se déroule au soleil, La béte formidable, habitante des jungles. S'endort, le ventre en l'air, et dilate ses ongles. De son mufle marbré qui s'ouvre, un souffle ardent Fume ; la langue rude et rose va pendant ; Et sur l'épais poitrail, chaud comme une fournaise. Passe par intervalle un frémissement d'aise. Toute rumeur s'éteint autour de son repws. La panthère aux aguets rampe en arquant le dos ; Le python musculeux, aux écailles d'agate. Sous les nopals aigus glisse sa tête plate ; Et dans l'air où son vol en cercle a flamboyé La cautharide vibre autour du roi rayé.

Lui, baigné par la flamme et remuant la queue, Il dort tout un soleil sous l'immensité bleue.

Mais l'ombre en nappe noire à l'horizon descend. La fraicheur de la nuit a refroidi son sang ; Le vent passe au sommet des herbes ; il s'éveille, Jette un morne regard au loin, et tend l'oreille. Le désert est muet. Vers les cours d'eau cachés Où fleurit le lotus sous les bambous penchés. Il n'entend point bondir les daims aux jambes grêles. Ni le troupeau léger des nocturnes gazelles. Le frisson de la faim creuse son maigre flanc ; Hérissé, sur soi-même il tourne en grommelant ; Contre le sol rugueux il s'étire" et se traîne, Flaire l'étroit sentier qui conduit à la plaine, Et, se levant dans l'herbe avec un bâillement. Au travers de la nuit miaule tristement.

Le Bernica.

PERDU sur la montagne, entre deux parois hautes, Il est un lieu sauvage, au rêve hospitalier, ' Qui, dès le premier jour, n'a connu quejjeu d'hôtes; Le bruit n'y monte pas de la mer sur les côtes, Ni la rumeur de l'homme : on y peut oublier.

La liane y suspend dans l'air ses belles cloches Où les frelons, gorgés de miel, dorment blottis ; Un rideau d'aloès en défend les approches ; Et l'eau vive qui germe aux fissures des roches Y (ait tinter l'écho de son clair cliquetis.

C2}iand l'aabe jette aux monts sa rose bandelette, Cet étroit paradis, paifiimé de verdeurs.

Au-devant du soleil comme une cassolette,

Enroule autour des pics la brume violette

Qui, par frais tourbillons, sort de ses profondeurs.

Si midi, du ciel pur, verse sa lave blanche.

Au travers des massifs il n'en laisse pleuvoir

Que des éclats légers qui vont, débranche en branche,

Fluides diamants que l'une à l'autre épanche,

De leurs taches de feu semer le gazon noir.

Parfois, hors des fourrés, les oreilles ouvertes. L'œil au guet, le col droit, et la rosée au flanc. Un cabri voyageur, en quelques bonds alertes, Vient boire aux cavités pleines de feuilles vertes. Les quatre pieds posés sur un caillou tremblant.

Tout un essaim d'oiseaux fourmille, vole et rôde De l'arbre aux rocs moussus, et des herbes aux fleurs : Ceux-ci trempent dans l'eau leur poitrail d'émeraude ; Ceux-là, séchant leur plume à la brise plus chaude. Se lustrent d'un bec frêle aux bords des nids siffleui

Ce sont des chœurs soudains, des chansons infinies, Un long gazouillement d'appels joyeux mêlé, Ou des plaintes d'amour à des rires unies; Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies, Que le repos de l'air n'en est jamais troublé.

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