LE JAGUAR
Les uns, le long du bord traînant leurs cuisses torses, Pleins de faim, font claquer leurs mâchoires de fer; D'autres, tels que des troncs vêtus d'âpres écorces. Gisent, entre-bâillant la gueule aux courants d'air.
Dans l'acajou fourchu, lové comme un reptile. C'est l'heure où, l'œil mi-clos et le mufle en avant. Le chasseur au beau poil flaire une odeur subtile, Un parfum de chair vive égaré dans le vent.
Ramassé sur ses reins musculeux, il dispose Ses ongles et ses dents pour son œuvre de mort , Il se lisse la barbe avec sa langue rose ; Il laboure l'écorce et l'arrache et la mord.
Tordant sa souple queue en spirale, il en fouette Le tronc de l'acajou d'un brusque enroulement ; Puis, sur sa patte roide il allonge la tète. Et, comme pour dormir, il râle doucement.
Mais voici qu'il se tait, et, tel qu'un bloc de pierre. Immobile, s'affaisse au milieu des rameaux : Un grand bœuf des pampas entre dans la clairière. Corne haute et deux jets de fumée aux naseaux.
Celui-ci fait trois pas. La peur le cloue en place : Aà som.met d'un tronc noir qu'il effleure en passant. Plantés droit dans sa chair où court un froid de glace, Flambent deux yeux zébrés d'or, d'agate et de sanc.
Stupide, vacillant sur ses jambes inertes, Il pousse contre terre un mugissement fou ; Et le jaguar, du creux des branches entr'ouvertes. Se détend comme un arc et le saisit au cou.
Le bœuf cède, en trouant la terre de ses cornes. Sous le choc imprévu qui le force à plier ; Mais bientôt, furieux, par les plaines sans bornes Il emporte au hasard son fauve cavalier.
Sur le sable mouvant qui s'amoncelle en dune. De marais, de rochers, de buissons entravé. Ils passent, aux lueurs blafardes de la lune. L'un ivre, aveugle, en sang, l'autre à sa chair rivé.
Ils plongent au plus noir de l'immobile espace. Et l'horizon recule et s'élargit toujours ; Et, d'instants en instants, leur rumeur qui s'efface Dans la nuit et la mort enfonce ses bruits sourds.
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Effet de lune.
So u s la nue où le vent qui roule Mugit comme un troupeau de bœufs, Dans l'ombre la mer dresse en foule Les cimes de ses flots bourbeux.
Tous les démons de l'Atlantique, Cheveux épars et bras tordus.
Dansent un sabbat fantastique Autour des marins éperdus.
Souffleurs, cachalots et baleines.
Mâchant l'écume, ivres de bruit.
Mêlent leurs bonds et leurs haleines Aux convulsions de la nuit.
Assiégé d'écumes livides, Le navire, sous ce fardeau, S'enfonce aux solitudes vides.
Creusant du front les masses d'eau.
Il se cabre, tremble, s'incline, S'enlève de l'Océan noir.
Et du sommet d'une colline Tournoie au fond d'un entonnoir.
Et nul astre au ciel lourd ne flotte ; Toujours un fracas rauque et dur D'un souffle égal hurle et sanglote Au travers de l'espace obscur.
Du côté vague où l'on gouverne.
Brusquement, voici qu'au regard S'entr'ouvre une étroite caverne Où palpite un reflet blafard.
Bientôt, du faite de ce porclie Qui se hausse en s'élargissant.
On voit pendre, lugubre torche.
Une moitié de lune en sang.
Le vent furieux la travaille, Et l'éparpillé quelquefois En rouges flammèches de paille Contre les géantes parois ;
EFFET DE LUNB. 2I3
Mais, dans cet antre, à pleines voiles, Le navire, hors de l'enfer.
S'élance au-devant des étoiles.
Couvert des baves de la mer.
Les Taureaux.
LES plaines de la mer, immobiles et nues, Coupent d'un long trait d'or la profondeur des nue Seul, un rose brouillard, attardé dans les cieux, Se tord languissamment comme un grêle reptile Au faite dentelé des monts silencieux.
Un souffle lent, chargé d'une ivresse subtile, Nage sur la savane et les versants moussus Où les taureaux aux poils lustrés, aux cornes hautes, A l'œil cave et sanglant, musculeux et bossus, Paissent l'herbe salée et rampante des côtes. Deux nègres d'Antongil, maigres, les reins courbés, Les coudes aux genoux, les paumes aux mâchoires, Dans l'abêtissement d'un long rêve absorbés. Assis sur les jarrets, fument leurs pipes noires.