‹ Poèmes barbaresChapitre 48 sur 66 · LES SPECTRES · texte numérisé non relu

LES SPECTRES

Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles. Je revois le soleil des paradis perdus ! L'espérance sacrée en chantant bat des ailes.

Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus.

Chères âmes, parlez, je vous ai tant aimées !

Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus?

Au nom de cet amour dont vous fûtes charmées. Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux ; Déroulez sur mou cœur vos tresses parfumées !

Mais tandis que la nuit lugubre étreint les cieux, Debout, se détachant de ces brumes mortelles. Les voici devant moi, blancs et silencieux.

Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles.

Oui I le dogme terrible, ô mon cœur, a raison. En vain les songes d'or y versent leurs délices. Dans la coupe où tu bois nage un secret poison.

Tout homme est revêtu d'invisibles cilices;

Et dans l'enivrement de la félicité

La guêpe du désir ravive nos supplices.

Frémirons-nous toujours sous ce vol irrité? N'arracherons-nous point ce dard qui nous torture? Ni dans ce monde, ni dans notre éternité.

La vieille Illusion fait de nous sa pâture; Nul captif n'atteindra le seuil de sa prison ; Et la guêpe est au sein de l'immense nature.

Oui! le dogme terrible, ô mon cœur, a raison.

Le Vent froid de la Nuit.

LE vent froid de la nuit souffle à travers les branches Et casse par moments les rameaux desséchés ; La neige, sur la plaine où les morts sont couchés, Comme un suaire étend au loin ses nappes blanches.

En ligne noire, au bord de l'étroit horizon. Un long vol de corbeaux passe en rasant la terre, Et quelques chiens, creusant un tertre solitaire, Entre-choquent les os dans le rude gazon.

J'entends gémir les morts sous les herbes froissées. O pâles habitants de la nuit sans réveil. Quel amer souvenir, troublant votre sommeil, S'échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées?

Oubliez, oubliez! Vos cœurs sont consumés; De sang et de chaleur vos artères sont vides. O morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides, Souvenez-vous plutôt de la vie, et dormez 1

Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre. Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers. Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts. Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !

Mais, ô songe ! Les morts se taisent dans leur nuit. C'est le vent, c'est l'effort des chiens à leur pâture, C'est ton morne soupir, implacable nature ! C'est mon cœur ulcéré qui pleure et qui gémit.

Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. A quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir. Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.

Encore une torture, encore un battement. Puis, rien. La terre s'ouvre, un peu de chair y tombe • . Et l'herbe de l'oubli, cachant bientôt la tombe, Sur tant de vanité croît éternellement.

La Dernière Vision.

UN long sileuce pend de l'immobile nue. La neige, bossuant ses plis amoncelés, Linceul rigide, étreint les océans gelés. La face de la terre est absolument nue.

Point de villes, dont l'âge a rompu les étais, Q.ui s'effondrent par blocs confus que mord le lierre. Des lieux où tournoyait l'active fourmilière Pas un débris qui par^e et qui dise : J'étais !

Ni sonnantes forets, ni mers des vents battues. Vraiment, la race humaine et tous les animaux Du sinistre anathème ont épuisé les maux. Les temps sont accomplis : les choses se sont tues

Comme, du faîte plat d'un grand sépulcre ancien, La lampe dont blêmit la lueur vagabonde. Plein d'ennui, palpitant sur le désert du monde. Le soleil qui se meurt regarde et ne voit rien.

Un monstre insatiable a dévoré la vie.

Astres resplendissants des cieux, soyez témoins 1 C'est à vous de frémir, car ici-bas, du moins. L'affreux spectre, la goule horrible est assouvie.

Vertu, douleur, pensée, espérance, remords. Amour qui traversais l'univers d'un coup d'aile, Qu'êtes-vous devenus? L'âme, qu'a-t-on fait d'elle? Qu'a-t-on fait de l'esprit silencieux des morts?

Tout! Tout a disparu, sans échos et sans traces. Avec le souvenir du monde jeune et beau. Les siècles ont scellé dans le même tombeau L'illusion divine et la rumeur des races.

O Soleil I vieil ami des antiques chanteurs. Père des bois, des blés, des fleurs et des rosées. Éteins donc brusquement tes flammes épuisées, Comme un feu de berger perdu sur les hauteurs.

Que tardes-tu? La terre est desséchée et morte : Fais comme elle, va, meurs ! Pourquoi survivre encor? Les globes détachés de ta ceinture d'or Volent, poussière éparse, au vent qui les emporte.

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