‹ Poèmes barbaresChapitre 54 sur 66 · L ACCIDENT DE DON INIGO · texte numérisé non relu

L ACCIDENT DE DON INIGO

Voyant un tel orgueil, en a l'âme indignée. Or, il pique des deux, et, dressé sur l'arçon. Fait à Rui de Vivar âprement la leçon. D'un geste violent et bref, à pleine gorge. Et l'œil plus allumé qu'un charbon dans la forge :

— A bas ! à bas, don Rui ! C'est votre tour. Vrai Dieu 1 Ce cadet se croit-il issu de trop bon lieu Pour faire ce que fait, sans regret ni grimace. Tout Riche-homme portant bannière, épée et masse. Possédant vassaux, terre, honneurs et droits entiers ? Sait-il, ce détrousseur de gens, fils de routiers. Si n'était notre Sire et sa miséricorde. Qu'on ne lui doit, en toute équité, qu'une cordé Ou qu'un vil couperet pour lui scier le cou ? A bas! Ne tranchez pas du hautain et du fou. Parce qu'impunément, soit dit à notre honte. Vous avez, d'aventure, occis le vaillant Comte Lozano, qui fut, certe, un des meilleurs soutiens De Castille et de Dieu parmi les Vieux chrétiens. Pour vous, étes-vous pas More ou Juif, ou peut-être Hérétique? A coup sûr, du moins, menteur ettraitre. C'est assez d'arrogance et trop d'actes félons : Faites qu'on vous dédaigne et vous oublie. Allons ! Il est grand temps. Sinon, par la Vierge et le Pape ! .\ussi vrai qu'on me nomme Inigo, je vous happe A la jambe, et vous traiue à travers les cailloux Pour suppUer Sa Grâce et baiser ses genoux. —

Ainsi parle Inigo. Don Rui tire sa lame

Et lui fend la cervelle en deux jusques à l'âme.

L'autre s'abat à la renverse, éclaboussant

Sa mule et le chemin des flaques de son sang.

Et chacun s'émerveille, et crie, et s'évertue :

— Holà ! — Jésus 1 — Tombons sur l'homme ! — .\lerte ! — T Haut les dagues! — Par Dieu 1 toque et crâne, du coup, Sont fendus jusqu'aux dents — En avant ! sus au loup 1

— Saint Jacques 1 dit le Roi tout surpris, cette épée, Si lourd que soit le poing , est rudement trempée 1 Mais ceci m'est fâcheux et j'en suis affligé.

Don Inigo, ce semble, est fort endommagé ; Il git, blême et muet, et sans doute il expire. Rengaine ton estoc, don Rui, si tu n'es pire Que le Diable et Mahom, très féroces tous deux.

— Voilà ce que l'on gagne aux propos hasardeux. Dit Rui Diaz. Ce seigneur eut la langue un peu vive. —

Puis, sans s'inquiéter qu'on le blâme ou poursuive,

Avec ses fidalgos, devers Calatrava,

Le bon Campeadc r tourne bride et s'en va.

La Ximena.

EN Castille, à Burgos, Heraan, ic justiaer. Assis, les reins cambrés, dans sa chaise à dossier. Juge équitabletnent démêlés et tueries.

Foi gardée en Léon, traîtrise en Asturies, Riches-hommes, chauffés d'avarice, arrachant Son escarcelle au Juif et sa laine au marchand, Et ceux qui, rends.nt gorge après leur équipée. Ont sauvé le chaudron, la bannière et l'épée.

Or, les arrêts transmis par les scribes, selon Les formes, au féal aussi bien qu'au félon. Les massiers dépêchés, les sentences rendues. Les délinquants ayant payé les sommes dues.

Pour tout clore, il advient que trente fidalgos Entrent, de deuil vêtus, et par deux rangs égaux. La Ximena Gomez marche au centre . Elle pleure Son père mort pour qui la vengeance est un leurre.

La sombre cape enclôt de plis roides et longs Son beau corps alangui, de l'épaule aux talons ; Et, de l'ombre que fait la coiffe et qu'il éclaire, Sort comme un feu d'amour, d'angoisse et de colère. J Devant la chaise haute, en son chagrin cuisant, 1 Elle heurte aux carreaux ses deux genoux, disant :

— Seigneur ! donc, c'est d'avoir vécu sans peur ni bld:

Que, six mois bien passés, mon père a rendu l'âme

Par les mains de celui qui, hardi cavalier,

S'en vient, pour engraisser son faucon familier.

Meurtrir au colombier mes colombes fidèles

Et me teindre la cotte au sang qui coule d'elles !

Don Rui Diaz de Vivar, cet orgueilleux garçon.

Méprise grandement, et de claire façon.

De tous tes sénéchaux la vaine chevauchée.

Cette meute sans nez sur la piste lâchée.

Et qu'il raille, sachant, par flagrantes raisons.

Que tu ne le veux point forcer en ses maisons,

Suis-je d'un sang si vil, de race tant obscure.

Roi, que du châtiment il n'ait souci ni cure?

Je te le dis, c'est faire affront à ton honneur

Que de celer le traître à ma haine, Seigneur I

Page 1