POUR PRIER SUR TOUS LES AUTRES
Pour prier sur les faux sceptiques et les faux apôtres un survivant dressé sur le tas de tous les autres, Et le nommer, celui-là, à voix haute.
Et l'appeler à grands cris de voix :
Jeunesse! Jeunesse! Est-ce enfin toi?
Ces trois livres, leur unité, c'est la pensée. Elle jaillit, élan spontané, et, dans une tête bien faite, se prouve ensuite. Les deux facultés qui la créent se contrôlent respectivement et, si la raison confronte au possible les divinations de l'enthousiasme, r intuition ramène le concept à la mesure du moi, ultime pierre de touche du croyable. Au contraire, le philosophe abstracteur, qui s'isole pour mieux penser de toute influence
sensible, et le croyant dogmatique, refusant Vexamen rationnel, bien quaux antipodes Vun de Vautre, s'éloignent également de la vie et sans doute de la vérité. Fernand Divoire, à la fois croyant et philosophe, libère de V orthodoxie et dégage à Vétat pur le sentiment religieux, pour le soumettre à V expérience, à la critique. Il en fait la matière d'une science dont l'objet et le sujet se confondent : une science de Vâme par Vâme. Et celui qui, au début de sa carrière, demandait : Faut-il devenir Mage? publiait, vingt ans après, comme une réponse : Pourquoi je crois à l'occultisme.
Occultisme nest point sorcellerie! Pas d'accessoires fantastiques ni de pratiques médiévales : pas de Nuit du Walpurgis. Une spéculation de Fesprit. Mais s'exerçant en profondeur et se propageant de proche en proche dans Vexistence de qui s^y voue. Une éthique y prend naissance, la psychologie s^en éclaire. A moins que, suivant Vordre inverse, d'induction en induction, éthique et psychologie n'y conduisent. Une métaphysique vécue, pourrait-on dire, vécue, vivante et vitale : donc une sagesse et une mystique. En tous cas une discipline^ que nul ne saurait prescrire à autrui et qu'on ne reçoit que de soi. Plutôt qu'un système, une méthode, et autant d'action que de pensée. Une telle façon d'affronter le problème de la destinée, le mystère du monde, il n'est guère surprenant que s'y réfugie, dans la poésie, une activité métaphysique, que la philosophie moderne, en la remplaçant par la logique, synthèse des sciences, proscrit de sa république.
FERNAND DIVOIRE
Divoire, quant à lui, n écarte rien. Il est tolérance et bon accueil. Il ne sépare pas: il unit. Il ne condamne pas: il utilise. Loin de repousser la science, il lui arrive de s'attacher à ses données. Les hypothèses quelle propose lui permettent cTen imaginer de plus hardies. Entre ses intuitions secrètes et les connaissances exactes, il jette ce pont, quelquefois fragile, toujours audacieux et troublant. Il n hésite jamais non plus à saisir des rapports ténus ou vertigineux, des images lourdes de sens, bien que légèrement évoquées, dans les applications techniques, la publicité, Vindustrie, les inventions. Ce « mage » est actuel. Le dirigeable, le cinéma, l'obus même et maint exemple de botanique lui fournissent les points de départ les plus solides, les tremplins les plus positifs. Enfin il prête à son Faust, Valchimiste ancêtre^ la prévision de nos *echerches spécialisées et la prédiction d'un savoir total, coordonnant les résultats.
Pas davantage Divcire ne désavoue les enseignements des religions. Il ne souhaite pas que renie « V homme d'un dieu », d'une église, d'un dogme : il se contente de voir au delà. Il parle souvent en chrétien et en brahmane, en druide, en prêtre d'Eleusis ou en initié de Delphes. Sans doute, à l'instar de cet Orphée qu'il célébra, revient-il de l'enfer des vieux livres et reconnaît-il, sous la diversité des révélations, un principe unique, une tradition mère. Sa pensée s'ajoute aux symboles et les explique en les prolongeant sans les détruire.
Elle est à la fois science des sciences et religion des religions. De cette position, jamais négative, quel meilleur témoin que /'Homme du Monde? « C'est de la prose », prend soin d'observer^ l'auteur, encore que les envolées, les échappées, les raccourcis, tout y dénote la poésie et le lyrisme. Des pensées pourtant, et qui souvent énoncent l'idée, en suivent la démarche, s'attardent, sinon à développer, du moins à indiquer un raisonnement. Rien qui ne se trouve dans les poèmes: c'est leur confirmation parlée, leur vérification, leur preuve. Lisez les pages sur les états de la conscience et la prière lucide et pudique qui s'appelle Source. Vous comprendrez que tout aboutit et que tout collabore à cette connaissance hasardée.
Certes, avant Fernand Divoire, des écrivains s'étaient recommandés de tels arcanes. Mais cette pénétration de l'idée dans l'être entier et ce don de l'idée par l'être entier, il n'en est, je crois, pas d'exemple. Villiers de l'Isle Adam, pour ne citer que le génie, prête à ses héros c?'Axel une orgueilleuse et théorique intransigeance. Ils confondent renoncement et détachement et leur « option suprême » n'est qu'un suicide. Ils se guident pour atteindre à ce sublime, qui écrase leur vraie nature au lieu de la purifier. Le pathétique de notre faiblesse au regard de notre idéal, Villiers, hanté d'absolu, l'a ignoré pour faire grand. Divcire est loin d'un tel mépris des nuances. Il est humain et à chaque force, même infime,
FERWAND DIVOIRE
il réserve sa juste place. Sa simplicité^ plus poignante que le faste, tient compte, sans se démentir, des complexités psychologiques. Il procède par expériences successives et sa sincérité lui interdit de généraliser trop tôt. Aussi sa philosophie n'estelle jamais prisonnière : elle représente une conclusion inexprimée parce qu'inexprimable.
Refus d'abolir l'idée en lui conférant les limites d'une définition, volonté par contre d'enclore le plus d'abstrait évoqué dans le moins de concret décrit : tels sont les caractères manifestes de la pensée de Fernand Divoire. Telles sont aussi les exigences primordiales de l'art, spécialement de l'art littéraire, qui possède le dangereux pouvoir de mêler aux formes les concepts. La poésie ne naît-elle pas d'un choc de mots créateur d'âme ? La vibration s'en répercute dans l'indicible comme aux voûtes d'une cathédrale et c'est l'éloquence du silence. La poésie, par le verbe, célèbre le sacre du silence, son ultime résolution, sa fin dernière. Mais quel silence ! Le plus musical, celui de la nuit constellée, le rythme enfin accompli, dans l'oubli des sons et des syllabes qui provoquèrent son accomplissement : la plénitude spirituelle. Ainsi en Divoire se neutralisent le savoir et la culture, pour ne renaître que dans ses vers. S'il a, lui aussi, « lu tous les livres », il a su les oublier tous : seule, sa muse s'en souvient. Par un phénomène du même ordre, à mesure que son émotion s'intensifie, l'expression s'en contient davantage. Par-
tout et toujours penseur et artiste sont d*accord. En vérité ils ne sont quun : indissociables, indiscernables. Et leur unité se réalise dans F œuvre, troisième personne de la TrimurtL
Le moyen de cette réalisation, le secret du thaumaturge, c'est la technique. Divoire na pas trouvé la sienne du premier coup. Elle est le fruit d'un patient effort, de longues et passionnées recherches. Ce qui ne saurait laisser de doutes, c'est régale impropriété, d'une part, du vers libre des symbolistes, trop dispersé, fluide et fuyant, d'autre part, du vers régulier classique, unilatéral, tout dune pièce. La prosodie c?'Ames et c?'Orphée, en les combinant, les refondait. Parallèlement Divoire tentait de substituer à la mélodie la symphonie. Il rêvait de joindre au successif le « simultané » et de faire entendre à la fois, comme à l'orchestre, les voix des hommes et de la nature : Exhortation à la Victoire, Naissance du Poème, Marathon et Commentaire du Pater marquent les principales étapes. Mais pour que le poète fut satisfait, il fallait qu'il parvînt à mettre à son rang chaque subtilité sans pour cela diminuer la force d'affirmation de l'ensemble. Finesse, puissance : qualités contraires qu'il tenait à concilier sans sacrifice. Ce désir et le souci de ne conserver que ce qui demeurait réductible à la page écrite, et lisiblement écrite, lui donnèrent l'idée d'une organisation verbale, sinon absolument plastique, du moins plus idéographique que musicale. Ce furent Ivoire au Soleil et ses « trois zones
FERNAND DIVOIRE
concentriques », puis, resserrement définitif et de nouveau prédominance de l'élément rythmique, les « parenthèses » c?'Itinéraire.
Est-ce à cause de ces recherches de formée et des audaces t.u elles Ventraînèrent que Divoire fait figure de poète d'avantgarde, au même titre quun Marinetti ou que V Apollinaire des Calligrammes ? A coup sûr il est novateur. On ne peut le relier directement à aucun écrivain antérieur. Tout au plus ferait-il partie d'un courant, en réaction du symbolisme, mais lui succédant à son insu, et se rattachant, presque sans intermédiaires, à Baudelaire, à Mallarmé, à Verlaine et à Rimbaud. Mais, si l'on qualifie « modernes » les seuls poètes de Vinconscient et du hasard, déchaînés jusquau délire à travers de nouveaux poncifs, non, Divoire nest pas un moderne. Il na pas non plus cette inquiétude qui caractérise, dit-on, un âge sans critère moral et sans appui métaphysique. Il a son critère et sa foi. Son œuvre sereine est un cLcte d'adoration et d'cdhésion au plan du monde.
Le modernisme de Divoire, qui du romantisme ne garde \ guère que Vémotivité lyrique, je le vois dans son classicisme inférieur, dans son vœu de simplicité, dans son esprit clair et mesuré, son style concis, aux images nombreuses, mais sans faux éclat, méprisant le clinquant, l'apparat, l'emphase. le le trouve par-dessus tout dans sa sincérité exacerbée. L'harmonie qu'il conçoit, dans l'art comme dans la vie, mouvante
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et active, évoluante, il en a acquis la possession à ses risques et périls, et durement. Aussi na-t-elle rien d'artificiel. Un épanouissement dans la vérité. Significative à cet égard, Vaisance qui permet au poète d'achever un livre, en dépit de la superstition du vers final, par ces simples mots sur la mort :
Il n'y a plus rien à dire.
Paul JAMATI.
Avertissement de l'auteur
^ /'ai choisi ces vers. J'ai arraché les pages à des livres dont, pour les plus anciens^ le papier avait moisi. Je nai rien voulu camoufler, ni « corriger ». Ainsi, on pourra suivre une courbe.
Dira-t-on que cette courbe a monté ? et qu'elle s'est éteinte à son maximum ? ou quelle redescend ? ou que la fusée flotte encore ? Peu m'importe. Peu importe les livres des hommes ; ils ne sont pour eux qu'un moyen de parvenir à eux-mêmes.
Peut-être cependant admettra-t-on que ce schéma d'oeuvre, dont la réalisation fut poursuivie à travers des circonstances défavorables, mérite ce jugement : « Ce fut un effort. »
Pour moi, j'ai inscrit ici, après les fragments de poèmes, les dates. Celle que j'ajoute aujourd'hui, 1930, marque-t-elle un point final ? Un point de nou^veau départ ^ 'e ne sais. Peu importe... Peu importe...
Premiers Poèmes
* Les Instruments
Allons, l'orgueil ; allons, la vie ; allons, l'espoir. La fée attend. Quel est ton vœu, vil ou futile ?
Que te faut-il ? filles, argent, pouvoir ? Etre poète ! Toi ! Bien, enfant, sois docile. A son tour, se lever, s'agiter, se rasseoir. Et se faire un asile éternel d'une idylle, Tu connais tout cela ? C'est bien, écris, enfant...
Mais, tu le sais, ta tête est peu de chose Et le Grand Monde avec sa fin, avec sa cause,
N'est pas entier logé dedans Tout rose, noir ou gris, sombre ou fait de sornettes, Pour toi dont le cerveau ne peut le contenir, Le Monde a la couleur des verres de lunettes ;
ft
FERNAND DIVOIRE
Son infini s'arrête où ton cœur vient finir
Et le Monde a le son de ta voix, qui le chante,
Puisque toutes les voix résonnent dans sa voix.
Allons, chantez, harpes, lyres, hautbois, Violons de Musset, grandes orgues de Dante,
Cor de Vigny, le soir, au fond des bois; Redites l'air d'amour, de joie ou de détresse,
Aimer, pleurer, souffrir, passer.
Et toi, suis-les, docile à ton chemin tracé Et mêle à leurs douleurs le cri de ta faiblesse.
Les Instruments, dirigés par le Sort, Font en souffrant, à grand effort, Ce que leur dicte le génie
Et c'est d'eux tous qu'est faite l'harmonie.
(Extrait de Poètes, 1907.)
Le dernier espoir (Fragment)
Te voici délivré du supplice des mots Et tu pleures...
— Mais les lauriers ?
Songe plutôt
Qu'une phrase par toi lancée Peut un jour, survivant à ton nom aboli, Remontant, par hasard, du profond de l'oubli, Eveiller dans une âme une bonne pensée.
Souviens-toi mieux, enfant, du paisible Univers En qui toute beauté créée est contenue. En qui tout se répond, tout vit et tout se perd, Et que tu voulais enclore en tes vers.
FERNAND DIVOIRE
Là vivaient, bien des temps avant notre venue, Phares d'or parsemant l'harmonieux éther, Cierges d'amour brûlant dans la paix absolue, Des légions d'étoiles inconnues.
Autour d'elles, sans cesse, elles ont projeté La part du feu vivant qui leur était donnée Puis sont mortes, leur œuvre obscure terminée,
Sans que nul, jamais, les ait devinées ; •Mais, à l'heure fixée, un rayon de clarté Qui surgira soudain au ciel illimité. Viendra, par des milliers de siècles apporté, Nous enseigner leur destinée.
Les Poètes, enfant, sont des soleils lointains, Quand leur lumière nous arrive, ils sont éteints.
(Extrait de Poè;e5, 1907.)
L'Amoureux
Et c'est alors qu'un mot m'a réveillé, Un simple mot, rapide et net, de jeune fille... Et j'ai senti tous mes espoirs ensommeillés D'un seuj coup de vent balayés.
Un mot comme aux longs soirs d'été, sous les charmilles Ombreuses, en savent dire les jeunes filles A qui pourrait de trop d'amour les effrayer.
Un simple mot de jeune fille Qui suppute et voit clair tandis qu'elle babille Et qui sait à propos, sans faiblesse, railler.
Une phrase de jeune fille...
Et, devant mes yeux dessillés, Un arbre jaunissant d'un seul coup dépouillé Voit fuir ses feuilles d'or que le vent éparpille.., Un mot m'a réveillé, Qui m'a cinglé la face,
FERNAND DIVOIRE
Et j'ai compris, enfin ! enfin !
Et prenant ma tête entre mes deux mains, M'étant conduit devant ma glace, Je me suis mis face à moi-même, face à face. Pour me forcer à regarder en face Tout ce qu'il y avait de vain Dans ce repos dont j'avais faim, Tout ce qu'il y avait de feint Dans cette attitude tenace Et tout ce qu'il y avait de grimace, De crédule espoir costumé Dans mon bel air d'être guéri, d'être calmé. Enfin j'ai compris ; je me suis sommé De m'avouer devant ma glace Ce que jamais vraiment je n'avais exprimé.
Devant moi-même, face à face,
Je me suis dit, pesant mes mots : « En résumé,
« Elle ne m'a jamais aimé. »
Les mots ont fait le bruit d'une chose qui casse. Le bruit fêlé d'une chose qui casse, Et j'ai senti l'effroi me comprimer, Comme d'avoir entendu blasphémer.
Potiche précieuse et que l'on sait caduque,
Vieil amour poussiéreux, pourquoi faut-il qu'un soir
On ne puisse plus t'empêcher de choir,
De te briser, si lourdement, un soir
De vérité foudroyante ?
Oh ! ce soir !
CoU|p de maillet tombant sur la nuque.
Chute soudaine en un gouffre noir,
Brusque arrivée au fond d'un gouffre.
Grand coup brusque de désespoir, Et le cœur demi-mort qui revit, et qui souffre !
Crier ? Non, je n'ai pas crié.
Je n'ai pas eu de geste formidable.
Prier ? Non, je n'ai pas prié.
Je suis resté les bras ouverts, pétrifié.
Comme un palais mort qui se livre au sable. Et j'ai senti s'asseoir en moi, stable et durable, Bête glacée aux griffes immuables, Une affliction véritable.
Prier ? Crier ? Je n'ai pas eu de cri, Je n'ai pas prié — ce soir — j'ai compris.
FERNAND DIVOIRE
J'ai compris... C'est la solitude
Enor^eillissante du soir.
C'est l'heure calme de l'étude, Et c'est l'heure où les désespoirs S'exaltent dans la paix du soir Tandis que l'éternelle lune A quoi vont rêvant chacun et chacune Tombe fluide aux épaules des toits.
0 soir, je suis seul devant toi, Devant cette lune enenmie, Devant cette ville endormie ; Je respire... Tout s'est éteint, De là-bas monte un murmure lointain Et là, semblable à ma lampe qui veille,
Je vois comme à tous les minuits Une lampe obstinée à veiller dans la nuit. Fraternelle clarté, solitude pareille A cet isolement qui m'aime et me poursuit. Auprès de ce point qui luit dans la nuit, Même douleur que ma douleur peut-être.
Je pense à toi, frère lointain qui dois connaître Cette clarté que fait dans la nuit ma fenêtre Comme moi je connais celle de ta fenêtre Travaille bien, frère, tandis que dort
A nos pieds cette ville hostile à ton effort. Enrichis-toi de la nuit profitable
Et laisse-moi penser, tout seul, devant ma table.
Enfin ! Enfin ! Mon âme lasse Se retrempe en ce clair minuit silencieux. Fier de me retrouver orgueilleux et tenace,
Je rumine ma nuit d'adieux.
J'apprends à regarder en face,
A ne pas m'eff rayer du jour Qui va venir bientôt et que tant d'autres jours Vont suivre, dont aucun ne verra mon retour
Vers vous — qui fûtes mon amour.
Qu'il vienne. Je regarde en face.
La nuit s'achève ; un amour meurt ; Un homme naît de la douleur.
FERNAND DIVOIRE
Et me voici debout pour saluer cette heure Où le calme s'approche avec pitié de moi.
Et moi je l'attends, calme et droit, Sans défi, d'un cœur simple et d'une âme meilleure.
Il arrive qu'un amour meure Et que rien, si le cœur est léger, n'en demeure.
Il arrive qu'un amour meure
Et que l'âme en soit veuve, et pleure,
Et qu'alors on reste souvent
Devant le paysage morne
Insensible comme une borne,
Sans comprendre qu'on est vivant.
Mais aussi, très chère, il arrive
Qu'un blessé guérisse, et revive.
Et qu'alors, dans la nuit, un homme réveillé
Touchant du doigt avec délices
Le sillon d'une cicatrice
Attende en paix le jour ensoleillé.
Et je suis cet homme et je porte
Ma blessure close et ma paix est forte.
0 lune, ô nuit, est-il digne de vous
Cet homme qui se tient debout Devant l'immense paix froide qui le pénètre ?
Il veut servir son âme, se connaître,
Grandir sans orgueil, être doux.
Et, riant à son cœur fragile, en rester maître.
y 0 lune, ô nuit lointaine, est-il digne de vous Celui-là qui se tient debout Attendant près de sa fenêtre Le jour doré qui va paraître,
Cet homme-là, — qui vient de naître ?
(Entrait de L'Amoureux, 1912.)
FERNAND DIVOIRE
Maintenant que la paix revient En ton cœur étonné qui s'éveille et désire,
Que te reste-t-il encore à nous dire, Maintenant ? Plus rien, n'est-ce pas ? Plus rien...
Ton sang bat, régulier, ta bouche est sans délire.
O frère, c'est bien ; te voilà guéri.
Le beau palais élevé sur le sable S'est écroulé ; pourtant son fantôme t'accable Encore...
Enfant, enfant, sois tout à fait guéri
Du grand amour guérissable.
Sois tout à fait délivré désormais
Du grand amour qui ne finit jamais.
Pwfisque te voilà raisonnable, Viens parmi tes aînés, sois le bien accueilli...
Mais comme te voilà vieilli !
Si vite, si vieilli ! — Semblable à nous, semblable...
Enfant sans joie dont les vingt ans A nos vingt ans passés ressemblent tant, Puisque tu te sens à bout de roman,
Laisse là les regrets et la colère, laisse. .. Aime tes forces qui renaissent ; Regarde trois fois ta vaine jeunesse
Avant qu'à ce tournant elle ne disparaisse ;
Dis encore trois fois le mot céleste : amour ;
Bois encore trois fois Téther du mot : amour.
Une première fois pour broder sur ce thème
Digne de gouverner la courbe d'un discours :
« Un cœur qui n'a plus ce qu'il aime
« Ne possède plus que soi-même
« Et moi — qu'a déserté l'amour —
« Je ne possède plus au monde que moi-même. »
Une deuxième fois pour cet adieu suprême, Pour cet adieu bien superflu :
« Vous que j'aimai, je ne vous aime plus ; « Je ne vous aime plus ; pourquoi l'avoir voulu ?
Puis encore une fois pour que, phrase de drame Emportant ton cri, tu puisses clamer
FERNAND DIVOIRE
Ces mots qui resteront vivaces dans ton âme Comme un écho sans ce&se ranimé,
Ces mots de feu que nous criâmes
Devant les couples las qui savaient s' entraimer :
« Pourquoi, pourquoi ne pas m'avoir aimé ? »
Et reviens maintenant, homme parmi les hommes, Homme pareil aux hommes que nous sommes
Et qui, vers des destins confus, pour des motifs Qui se brouillent au gré de l'heure, S'en vont pa-r grands troupeaux hâtifs Vers des destins, vers des demeures...
Viens, ne t'arrête pas à regretter les heures,
Chute folle d'instants qui, nés à peine, meurent
Précipités. Viens, suis le tourbillon hâtif, Et sois pris, être successif.
Par la succession des heures.
Car il faut, jour par jour, accomplir ton effort. Accepter, simplement, d'heure en heure, ton sort, Non point d'un seul geste qui brave Mais jojir par jour, en homme calme et fort, Avec la patience égale d'un esclave.
Et c'est beaucoup plus g»rave Que de pleurer un amour mort Et beaucoup moins facile Que de jeter au vent des sanglots juvéniles ; Comme la vie est beaucoup moins facile Que la tristesse et que l'idylle.
(Extrait de r Amoureux, 1912.)
lAGO
Fragments
Mais il n'est pas capable d'être bon, Le cœur noir oii rugit la flamme de la haine Tu hais, lago ; et l'on te parle de pardon ! Tu hais. Allons, plus de paroles vaines , Puisque tu veux bien souffrir pour la haine, lago, lago, ta colère te mène ; Tu ne veux pas être soumis Au bonheur outrageant de ces gens, tes amis.
Ce Cassio, n'a-t-il point pris ta place ? Et ce More — ah ! lago, lago, tu as pâli — Ce More épais, aux lèvres grasses, Dis, lago, n'a-t-il point sali De son corps énorme ton lit ?
FERNAND DIVOIRE
Ah ! ta colère te dévore, Aussi prompte, ô fou que celle du More.
lago, lago, quel est le sot
Qui parle d'avoir l'âme bonne ?
Bafoué, lago ; méconnu, lago.
Par cet ours noir au verbe chaud Qui pè&e sur ta vie et l'empoisonne !
Qui vient te parler d'avoir l'âme bonne.
D'avoir pitié de Desdémone,
De sa candeur, de ses sanglots ?
Pas de pitié, car elle aime ton maître, Cet être brave et lourd qu'il te faut reconnaître,
Subtil et fier lago, pour maître.
Pas de pitié, pas de pardon,
lago ne veut pas être bon
Ni renoncer au jeu qui venge ;
Jeu qui d'un mot crée un soupçon.
D'un petit mot, blâme ou louange.
Crée un soupçon d'oiî fleuriront folie ou fange.
Tu n'y renonces pas, au jeu qui venge, Au jeu des petits mots qu'on n'a presque pas dits,
Du petit mot que l'on a dit à peine Et qui, semé, grandit, grandit.
Saisit la paix et la détruit.
S'accroche au cœur, le mord, le traîne, S'attache à l'âme et la poursuit, Et la jette, en proie, à la Haine.
Un petit mot qu'on n'a presque pas dit- Ce jeu qui venge bien, lago, comme tu l'aimes. Ah ! plutôt que d'y renoncer, Si tu n'avais plus d'âmes à blesser, A poursuivre, à brouiller comme des œufs cassés, Tu te torturerais toi-même.
Tu te vengerais de toi-même...
L'Un dissout le Plusieurs, le brise ; Et toi qui penses seul, lago, toi le Seul, l'Un,
Il faut, il faut que tu détruises.
Entre Plusieurs et toi, lago, rien de commun,
FERNAND DIVOIRE
Rien qui rapproche ; tout divise.
Que des gens soient autour de toi, tu les dissous. Deux amis, près de toi, se souviennent d'injures Dont ils s'étaient jadis absous ; Près de toi, le chien se souvient des coups. Que tu sois là, l'union la plus sûre,
Sans que tu parles, se dissout.
Et c'est ainsi, par une force obscure Qui brûle en toi, par ta nature.
Tu vois le Plusieurs : ton esprit jaloux • Déjà noircit et crache une force chimique, Qui, malgré toi, pareille à l'acide, dissout Et détruit dès qu'elle s'applique, lago, ô lago, si tu vois 1 + 1 former 2, tu dis : « C'est contre moi. » Ainsi tu restes seul. Telle est ta loi.
Ainsi brûlant ce que les autres sèment. Rompant leur amour quand ils s'aiment.
Reste isolée et close en elle-même,
Se mordant en se limitant,
Ton intelligence brisante.
lago, fils de Çiva, force d'hiver, brisante,
Dis, souffres-tu d'être sans règne et sans amante ;
Et du silence qui te hante ; Et de ton cœur qui sonne le néant Comme une cloche de lépreux ? 0 sans amante, Si tu veux te doubler, aimer, ceci t'attend :
Le More vient salir ta couche.
0 jaloux, tu le sais, jamais La femme avec lago ne fera qu'un, jamais ; Et c'est pourquoi, si tenacement, tu la hais.
(Extrait de Ames, La Renaissance du Livre, 1918. )