FAUST
Fragments
....Avec la fureur des lions.
Deux immensités devant toi disputent, Luttent, luttent, se réfutent Comme le Oui et le Non.
Dans tes nuits, sous ta lampée, autour de ton silence,
Deux immensités labourent ton front Et se heurtent sans fin, de toute leur puissance, Et t'écrasent de leur puissance.
0 Faust, tu vois le Dieu, l'Immuable pasteur
Qui gouverne, vêtu du monde, Et mène l'univers au but lointain, et fonde ; Le Sage, le Caché, dont la main de Rigueur Règle sereinement la musique des mondes Et le rythme des cœurs.
Et tu vois Ja déesse aussi, qui se boursoufle, Se gonfle éperdûment d'un lait universel, Eclate en ruisseaux de sève et de miel, En lourds fleuves torrentiels, En étoiles d'or que son soufi'Ie Fait brûler en plein ciel ; Qui va fougueuse, aff"olante, lubrique,
Se baigner dans tous les désirs Comme une commère de feu, rugir Avec toutes les voix de l'orage, et jaillir En parfums, en clameurs lyriques ;
La Puissante, l'Unique, La Divine la Magnifique.
La déesse et le dieu.
Comme deux lions monstrueux.
Opiniâtres, — Deux et non trois ni quatre — Dans les froides sueurs de tes soirs studieux, Sans cesse et partout tu les vois se battre.
Aux marges des livres hébreux.
Sur la Ville au loin, entre tes murs (quatre
FERNAND DIVOIRE
Et non six, neuf ou deux, Chercheurs de chiffres), tu les vois se battre.
Le limon maternel dont naquit notre chair Est la déesse ; Ta laitière, cette drôlessa Au rire clair, Est la déesse ; Les bacchantes et les druidesses — Fureur sainte, folle sagesse, — Les cris hagards des prophétesses, Sont la déesse ; La révolte éternelle, immense, de la mer
Et le mol été lourd et clair Et la présence inoubliable de la chair, Tout cela qui enfante et qui donne l'ivresse, Tout ce qui est tumulte et sang, instinct et chair
Est la déesse ; Ces rieuses, docteur, dont les rires, la nuit, Viennent parfois vers toi, sont la déesse ; L'énorme explosion des étoiles, qui suit En enfantant le feu les strictes lois du père ;
La sève unique de la terre, Qui, saveur ou poison, mortelle ou nourricière, Offrant tous les parfums, se dilate et mûrit
Dans chaque fleur, dans chaque fruit ; Tout cela, puis Hélène aussi, vaine et sévère. Assise sur un lit tout jonché de panthères, Tout cela, puis Hélène éternelle est la mère,
Est la déesse ardente et mère Dont chaque voix, sans fin, te combat et t'instruit. Ce pur vent d'absolu qui sublime ton être Est fils du dieu ; L'absolu besoin de connaître Ce que nul jamais ne pourra connaître Etre, Non-Etre, Qui, Non, Peut-être, Est fils du dieu, est fils du Maître ; L'encens, ton vieux curé, le bréviaire d'un prêtre,
Les grands livres vertigineux Où, tout autour de toi, se reposent tes yeux,
L'enfant qui rêve d'anges bleus, Les amis fraternels qui te disent : « Fais mieux ! » Sont fils du dieu ;
FERNAND DIVOIRE
Les signes nus du géomètre Et ce pouvoir mystérieux Que tu vois, Faust, dans chaque lettre, X, aleph, oméga, daleth, sont fils du dieu ; Le fruit blanc du gui, les langues de feu Qui viennent sur le front des poètes pieux Et du vieux curé qui lit son ofifice , Le vent pur du soir sur Jes précipices. L'hiver, l'espace radieux Dont tu ne vois que l'invisible manteau bleu, Le temps, le vieillard Temps, éternité qui glisse. Le silence, le sacrifice, Sont fils du dieu ; Cela qui montre un plan : le livre, l'édifice, La beauté mâle de la pourpre et du cilice, Et l'équilibre rigoureux De la souffrance rédemptrice Sont fils du dieu.
Ouragan de mystère, adorable Lui-Eux, Le dieu t'accable, Faust : Acte, Verbe, Lui-Eux, Etre et Substance, Esprit vivant, dieu fils de dieu. Il est cela, caché, qui se tient au Milieu ;
II est tout le certain qui règne, hors des yeux, Abstrait et agissant, clair et mystérieux Comme le pôle et le solstice, Comme l'homme et comme la foi.
Cela qui veut, dirige et croit ; Quand tu veux monter, cela qui te mène, Se tient solide en toi comme un trône d'ébène, Et demeure au-dessus de toi.
Et te dit : « Fais-mieux », et te dit : « Tu dois ! Est fils de Dieu, père de foi.
La pureté des choses surhumaines, Tout l'infini que dessine une croix.
Les lois rigides et sereines.
Les mots qui sont la clé des lois Et grâce à quoi On peut parler d'En-Soi, de diable et de noumène Et de comment et de pourquoi ; Les mots comme Justice et Droit, Ordre, Puissance, Paix, Domaine, Sont fils de Dieu, pères de foi ; La graine fermée et la palme reine Qui vit, comme un plan, dans la graine,
FERNAND DIVOIRE
La forêt qui naîtra de l'orgueil d'un seul chêne, Tout l'avenir caché qui veille, hors des yeux, La présence adorable et constante des Nombres, Les nombres divins qui meuvent les cieux, Et cet homme, Faust, espérant et sombre, Que tu chéris comme ton ombre.
Tout cela, c'est le fils du Dieu Dont tu poursuis sans fin l'appel mystérieux.
En toi, comme deux lions monstrueux.
S'entrechoquent sans fin la déesse et le dieu. Et la bataille géante Te laboure le cerveau De détresse et d'épouvante ; Et chaque jour, quelque doute nouveau Naît, se précise, te tourmente, Ravive la lutte géante Du Maître pur et de l'Amante, De la terre et de l'air, de la flamme et de Teau Déchaînés par toi qui veux tout connaître,
Etre et Non-Etre, Acte et Nature, Oui, Non, Peut-être —
Quelque doute nouveau criant ; « Oui... Non... Peut-être... » Qui te punit de vouloir tout connaître Et tout expliquer d'un seul mot.
Faust, ta caboche est trop petite Et trop proche du néant ; Et tes jours courent trop vite, Et courraient encor trop vite, Les laisserais-tu courir cent mille ans. Faust ta caboche est trop petite Pour la totale vérité.
Trop grande aussi, grand tourmenté, Pour renoncer à la toute-science, Pour rouler au marais d'humaine indifférence ;
Trop grande, Faust, pour que mille existences Enervent ton besoin de regarder lutter, Dans ce combat, sans fm nouveau, que tu déchaînes, La déesse et le dieu qui te semblent lutter. Et voilà pourquoi ta prière est vaine.
Car je t'entends prier ainsi — amant d'Hélène.
; « 0 Dieu, Dieu ; Toi qui n'es que la Face de Dieu,
* J'ai Voulu t'alteindre ; j'expie.
FERNAND DIVOIRE
« Mais la défaite sanctifie,
« Mon Dieu !
« Oh ! s'il suffit que l'on supplie « Pour que ta voix réponde, je supplie. « Oh ! s'il suffit que je te prie,
« Mon Dieu, « Pour que ta voix lointaine me réponde, « Face de splendeur et de feu « Qu'adorent les mondes « Et que tourne vers eux « L'inconnaissable Dieu, « Délivre-moi du combat que je porte, « De ce combat que cent mille cohortes a Se livrent en moi, « Incline-toi vers moi ; « Et proclame enfin ta victoire ; et sauve-moi. « Mon Dieu, délivre-moi du combat que je porte ; « Eloigne de moi les livres trop lus,
« Les mots trop entendus « Qui sont sur mon cœur comme des peaux mortes. « Seigneur, Seigneur, épargne-moi.
« Rends-moi la neuve étude austère,
« Le chemin droit, « Le sillon droit « De la prière, « La pure étude solitaire, « Patiente comme le lierre, « Et qui ne cherche que ta loi.
« Seigneur, Seigneur, j'accepte humblement ton mystère. « Rends-moi « Cette adoration du cœur simple en prière
« Qui croit « Et ne demandant pas à toucher ce qu'il croit, « A connaître ce qu'il espère, « Reçoit les bienfaits de ton choix.
« Seigneur, Seigneur, épargne-moi, « Proclame ta victoire. Aie pitié. Sauve-moi. »
Docteur Faust, j'entends une voix :
« On ne cesse jamais de désirer Hélène... »
Docteur Faust, une voix menaçante et lointaine : « On ne possède point Hélène... »
FERNAND DIVOIRE
Unité, faible Faust ! Comprends ce qui s'achève, Faust, la naissance qui s'achève.
Tandis que la coupe accepte le glaive,
Ce qui descend rej oint ce qui s'élève ; Prix surhumain de la défaite et de l'aveu,
L'infini rejoint la faiblesse, Et voici, maître Faust, par delà ciel et cieux, Qu'un plus lointain mystère étincelle à tes yeux Le grand voile d'argent d'Hélène la déesse
Dont s'est revêtu le feu d'or du dieu.
Lis et regarde encore...
Dogme, vérités, mystères de l'Un...
Sois l'esprit qui jouit des présences de l'Un Et sait les pressentir, indistinctes encore. Sois le cœur vigilant dont la ferveur adore L'adorable présence indistincte de l'Un.
Faust, reprends goût aux mystères de l'Un ; Et fouille les reflets du multiple, un à un,
Pour y trouver la présence de l'Un.
Que tes sens ne soient plus qu'une harpe sonore,
Une pure harpe sonore Qui ne reçoit, parmi toutes vagues sonores,
Qu'une seule voix, l'unisson de l'Un.
Sois le regard extasié devant les mondes Pour connaître la vie et les formes des mondes. Sois l'oreille sensible aux jeux subtils des ondes Pour connaître le rythme et la course des ondes. Sois l'odorat qui goûte et choisit le parfum Pour connaître le sens et l'âme des parfums. Sois le cœur aspirant aux lointaines étoiles Pour connaître la loi qui chante dans l'étoile. Sois le cœur innocent devant qui se dévoile La simple, la profonde innocence des lois. Et sois l'esprit qui croit Et sait parce qu'il croit.
Unité ! faible Faust ! Ah ! reprends le voyage ! Non plus en conquérant qui se hausse aux nuages Mais humblement, avec l'espoir, avec la foi
Qu'un jour, lumineuse, une voix, Récompensant l'étude et l'angoisse à la fois.
Tu cries enfin : « Faust, hors de toi !
FERNAND DIVOIRE
« La porte tombe ! Hors de toi ! »
Sois le philtre d'espoir au calice de foi ; Bois le philtre ; et poursuis humblement le voyage. Prends la lampe voilée et le bâton du sage ; Suis le chemin qui monte, étroit Et déserté, vers les sources promises.
Monte, humble Faust, vers l'extase précise. Sachant fermement qu'il est une loi, Qu'en elle tout espoir renaît et s'éternise, Désire-la ; consacre-toi ; Et que ton désir te sufffse.
Couronne-toi de ton désir d'éternité ;
Faust, voici le bonheur d'été
Et l'ivresse de la naissance ;
Faust, voici le joyeux été
Où mûrit le fruit enchanté De l'humble désir, de la patience.
Tu lis avec humilité
L'alphabet de la connaissance.
Tu tiens le miroir des essences, Où vivent concentrés, image d'unité,
Le bas et le haut qui font alliance.
Tu tiens le miroir et l'humaine clé '
Qui s'adapte aux verrous des divines Cités. Et ton cœur s'ouvre, extasié D'avoir humblement pu balbutier Les mots ; Règne, Rigueur, Clémence.
Docteur, docteur, ton cœur est prêt ; Sois rassasié de savoir qu'il Est, L'Adorable, le Saint Mystère, Dont c'est Divin bonheur et suprême bienfait D'adorer l'étemelle paix.
Ton cœur est prêt ; Il appelle vers lui l'une-triple lumière Du Parfait, du Verbe et du Père.
Ton cœur jaillissant se tient prêt A goûter la paix dorée et légère
Que l'amour lui montre du doigt.
Comme la grappe mûre ojfferte à la vendange, Docteur Faust, abandonne-toi ; Laisse-toi porter par les anges.
(Entrait de AmeSy La Renaissance du Livre, 1918.)
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Intermède de la forêt
Mère de liberté, pur asile des fées, Maternelle forêt d'Occident, animée Du don perpétuel des âmes assemblées Sous les vivantes nefs que tissent tes ramées Grande forêt vivante, âme immense formée D'un pullulement d'âmes parfumées...
Libre forêt de Gaule, immense et parfumée !
Millions d'âmes parfumées- Multiple liberté qui fait un corps vivant A l'immense forêt : chaque insecte vivant
Dont le vent Emportera la c<xjue vide, Chaque feuille qui tombe au vent, Chaque ruisselet d'eau limpide,
<B— ww!— irw^w-.iLi I >j .aweaBwegf.i, .L' ' .-- j — lu i i i n i — — ^r^qgjggttaaaMB—— ^
POEMES C|iOIS|9
Chaque veine du tronc splendide Qui dresse hors de l'ombre humide, Au soleil, tout son sang vivant.
Millions d'âmes, don fervent De parfum j de vie et de chant...
Feuilles vertes, vitrail mouvant ; Fruits sauvages d'automne et bourgeons de printemps, Et fleurettes naissant Parmi les brindilles cassantes Sous l'humus fennentant des sentes ; Lumineux insectes vibrant* ; Arbres puissants portant au vent La harpe des feuilles vivantes Et le poids léger d'un oiseau qui chante. Harpe aux mille voix différentes Toutes chantant pour soi sa chanson différente Sous l'haleine du même vent. Petites âmes odorantes,
Ruissellement, Millions d'âmes, don vivant Qui fait aux forêts murmurantes Une âme unique, énorme, ruisselante
FERNAND DIVOIRE
De petites âmes qui chantent.
Basse forêts des lents cheminements De pied de mousse à brin de mousse, Basse forêt de blanches pousses, D'herbes, de bêtes et de mousses, De fleurettes, de feuilles rousses Et de monstres étincelants ; La basse forêt inconnue.
Innombrable pullulement Que protège du vent La forêt qui se dresse en hautes avenues, La forêt, infini de harpes sous la nue, La forêt, infini de tentes sous la nue, La forêt, infinie de flèches vers la nue, La forêt de pleine venue.
Et protégée aussi du vent Par les hauts boucliers de la voûte robuste. La jeime forêt des arbustes, La forêt levante où volent, vibrants.
Les insectes dorés et les oiseaux chantants... GrifiFante et serrée, enchevêtrement
Déjà sombre et profond, ô mystère naissant Sous ton sombre et profond mystère, cœur vivant, Haute forêt des hautes branches,
Nef, bouclier, vitrail mouvant D'où la pluie d'été goutte doucement, Et d'où le jour vert doucement s'épanche.
0 multiples forêts où bat le même sang, Eau de Ja terre, suc vivant, Eau profonde dressée en voûte !
Forêt ! une pervenche... une biche aux écoutes... Culbute d'écureuil... un cri de chat-huant... Bruit de fuite soudaine...
Haleine D'une fée. — Ah ! chute d'une faîne — Et gui sur les chênes 1 Forêt, âme diverse, infinie et sereine, Forêt maternelle et sereine.
Mère ! Liberté d'être ton enfant !
0 liberté de te donner son cœur fervent, Forêt, parfum, murmure...
FERNAND DIVOIRE
Liberté de rêver soua ta douceur obscure, Liberté d'être soi, d'être un simple vivant, Monstre, fleur ou pinson chantant, 0 multiple forêt, grande âme libre et pure. Parmi tes libres myriades de vivants.
Forêt, pur asile des fées, Où des hommes de liberté Se battaient, visières levéei, Pour le bruit que font les épées Frappant sur les casques ailés ; Forêt, liberté de fouler Dans tes sentiers et tes allées Ton bois mort, tes feuilles rouillées.
Et d'aller Sous la fraîcheur de tes ondées Et sous ton ombre chaude aux jours ensoleillés,
Par la douceur de tes journées.
Par ton épaisse nuit de rayons blancs trouée, Et par tes aubes de rosée ; Liberté, liberté d'aller Le cœur large ouvert et gonflé De chants, de- parfums exhalés ;
Liberté d'aller seul, librement exilé, Sous le libre ramage et l'épaisse ramée. Et d'adorer ta pullulante liberté, Mère de liberté, pur asile des fées,
Libre forêt de Gaule, immense et parfumée.
(Extrait de Ames, La Renaissance du Livre, 1918.)
FERNAND DIVOIRE