MALGRÉ VOUS
Si le bonheur n'est pas venu, Du moins à moi seul qui vous aime, Vous m'aurez dû, malgré vous-même, L'orgueil de l'avoir méconnu.
Rêve
J 'aï rêvé que J'étais heureux i vous étiez là,
Telle que, si souvent, mon cœur vous appela,
Pensive auprès de moi, sur un livre inclinée.
Calme et, seulement lasse un peu de la journée,
Aim-ant autour de vous mon désir attendri.
Je vous ai regardée et vous m'avez souri...
Vous étiez là, chez moi, depuis des jours, sans doute.
Bien à moi, rien qu'à moi, guérie, heureuse, — toute,
Le sourire adouci, les yeux accoutumés.
Les livres, les parfums, les fleurs que vous aimez
Vous avaient près de moi fidèlement suivie.
Votre cœur seul avait changé dans votre vie.
Et je vous regardais soudain m'appartenir,
A moi, sans un regret, sans rpème un souvenir 1
RÊVE lOS
C'était l'heure du soir, où l'ombre est claire encore, L'heure où votre visage harmonieux se dore D'un rayon qu'on dirait tombé de vos cheveux, Notre heure d'autrefois, celle des premiers vœux Où, retenant le mot qui les eût repoussées, Déjà votre silence écoutait mes pensées. Et je me revoyais fidèle, chaque soir.
Tout plein de mon amour caché, venant m'asseoir Auprès de vous, chez vous, au coin de la fenêtre. Et je me rappelais tout le brusque bien-être Qui semblait dans ma vie, au loin, se prolonger, Sitôt qu'un peu de vous m'était moins étranger. Vous étiez là, chez moi, paisible et grave, sûre D'être aimée et d'aimer toujours sans meurtrissure, Confiante en mon cœur éprouvé si' longtemps, Laissant votre pensée et vos regards flottants Errer autour de moi sur les choses amies. Et nous étions heureux... Nos âmes endormies Se reposaient enfin, pour toujours, du passé... Heureux?. . Mais d'un bonheur, d'avance, un peu lassé, Qui s'étonnait parfois de vivre en nous si proche Et traînait après lui comme un vague reproche : Vous étiez là, chez moi, vousl J'étais votre amant! Vos regards accueillaient les miens, docilement! Je pouvais me pencher sur vous et, sans rien dirj.
I06 LE SONGE DE l'amOUR
Caresser vos cheveux, baiser votre sourire,
Et garder votre main longtemps sur mes genoux.
Cependant que le soir viendrait, autour de nous,
Une à une éteignant les couleurs attardées,
Effacer dans nos yeux les choses regardées I...
Là-bas, dans le fauteuil où mon désir fervent
Vous avait installée en songe si souvent,
Mais sans croire possible, un jour, votre venue,
Vous étiez là, dans l'ombre assise, la main nue,
Avec ce clair visage unique, où l'on dirait
Que toute la clarté de l'âme transparaît
Et que le corps rayonne au travers de la robe,
— Visage insoupçonné de tous, et qu'on dérobe
Jalousement aux yeux des autres, pour qu'un jour
Il puisse être le don suprême de l'amour 1
Et voici qu'à ma joie inattendue et brève Quelque chose d'amer se mêlait, en mon rêve. Je sentais de mon cœur s'éloigner tristement. Avec le jeune orgueil de mon renoncement. Tout ce qui grandissait en moi ma destinée : Ce goût de ma douleur pure et passionnée Par qui mon désir même était comme ennobli. Ce mépris de l'espoir et du facile oubli, De tout ce qui console et de tout ce qui tente. Aux soirs fiévreux et lourds d'involontaire attente.
RÛVE 107
Dans ce brusque bonheur, qui pourtant m'était dû, Mon chagrin me manquait comme un ami perdu. Te retrouvais en moi la même inquiétude; J'étais seul, tout à coup, d'une autre solitude, Et, moi-même, écartant le rêve dédaigné, J'évoquais votre cher visage résigné.
Que toujours inclinait quelque douleur pesante. Pour chasser de mes yeux votre image présente.
I08 LE SONGC DE l'aMOUR
La Vie perdue
Î~1eu::ieux qui sans révolte accepte bien sa vie Et vieillit doucement dans la vieille maison, Libre de tout espoir, libre de toute envie, N'ayant jamais changé de cœur ni d'horizon!
A force de les voir et de les reconnaître, Pour leur seule présence il aime à son insu Les choses et les gens qu'il voit de sa fenêtre; Il possède son rêve et n'en est pas déçu.
Quelquefois il accueille et d'avance il pardonne; Il n'admet point en lui de vœu trop exigeant; Mais le peu de douceur que chaque jour lui donne Suffit à le bercer de bien-être indulgent.