‹ Poèmes d'amourChapitre 38 sur 94 · SONGEUSES · texte numérisé non relu

SONGEUSES

En leurs yeux où sommeille un regard monotone, L'habitude a flétri la gaîté des couleurs : Passives à la joie et mortes aux douleurs, Plus rien n'émeut leur âme et plus rien ne l'étonné.

Silencieusement, comme d'une prison.

Leur rêve oisif s'attarde au bord de la fenêtre. Où vit au loin l'espace et par où les pénètre Un peu d'air voyageur qui vient de l'horizon.

Parfois du piano, sans charme et r.ans justesse, Pour endormir dans l'ombre un cri d'isolement, Elles font sous leurs doigts s'évoquer lourdement Un vieil air d'opéra qui plaît à leur tristesse.

En des livres menteurs elles ont lu jadis Des histoires d'amour terribles et charmantes, Où de pâles héros trouvaient pour leurs amantes Des mots doux à pleurer qu'on ue leur a pas c!lts.

Tout un monde impossible habite en leur mémoire. Et, bien que résignés, leurs jours sont pleins d'exils; Et de vagues émois font battre encor leurs cils, Mais leurs cœurs sont guéris d'espérer et de croire.

Petite Rue

v^'est une rue étroite avec d'humbles maisons Dont la pluie a verdi de lèpres les façades, Des chambres d'ouvriers aux fenêtres maussades Où vit le sourd regret des larges horizons.

Car voici que, dès l'aube, avec des forces neuves, En se frottant les yeux, les hommes sont partis, Doucement, pour ne pas éveiller les petits. Et tout le long du jour les femmes seront veuves.

Elles vivent ainsi, courbant la tête aux jougs Des austères devoirs que le matin ramène. Rêvant d'herbe et d'azur au bout de la semaine, Comme un petit enfant rêve de beaux joujoux.

PETITE RUE Ils

Toutes, leurs derniers-nés pendus après leurs manches, Sur des labeurs sans trêve usent leurs yeux rougis, Tristes sœurs de misère, esclaves du logis, Pour qui le temps vécu se résume aux dimanches.

Mieux que le nourrisson qui crie en son berceau, Des serins et des fleurs sont leurs amis fidèles : Car d'instinct les enfants, qui languiraient près d'elles, En sortant de leurs bras descendent au ruisseau.

Pèle-méle, ils sont là, les garçons et les filles : Près des flaques où l'eau pendant des mois croupit. Avec des cris aigus barbote et s'accroupit Tout ce peuple fangeux de bambins en guenilles.

D'avance résignés, calmes, insoucieux.

Aux promesses de coups qui pleuvent des croisées,

Ils lèvent seulement leurs tètes amusées

Où fleurit la candeur paisible de leurs yeux.

(Quelque vieille en haillons, dévouée à leur garde, Par honte de manger sans payer son écot, Tout en hâtant l'aiguille aux mailles du tricot, Sur le bord du trottoir, placidement regarde-

Il6 LE SONGE DE l'AMOUR

Parfois, comme une aumône à ses membres perclus. Voici qu'un pan de ciel au long des toits s'azure Et coule aux murs heureux de la vieille masure La pitié d'un rayon qu'elle n'espérait plus.

Et d'en haut, tout à coup, les femmcc consolées, S'avisant que la cruche est vide pour le soir. Avec du rire au coin des yeux viennent s'asseoir Dans le soleil qui flambe aux portes des allées.

Cn s'assemble, on s'attarde, on ne se souvient plus Des doigts rugueux et las qu'ont meurtrie les piqûres, De l'ouvrage qui presse, et des chambres obscures Où la poussière abonde aux planchers vermoulus.

Le soleil tiède et bon s'épanouit en elles; Et, lorsque rentreront les hommes alourdis, Elles aurontj ce soir, dans l'ombre du taudis, Un grand besoin d'aimer et d'être maternelles.

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