‹ Poèmes d'amourChapitre 89 sur 94 · JOUR PERDU · texte numérisé non relu

JOUR PERDU

Je voudrais m'endormir sans fièvre et sans pensée, Fermer les yeux longtemps et m'éteindre à mon tour, Comme s'éteint le ciel en cette fin de jour, Sentir ma peine en moi lentement dispersée.

Un besoin d'être heureux s'obstine dans mon cœur Et me tient éveillé, ce soir, malgré moi-même... Tout le secret tourment d'aimer sans qu'on vous aime En ce cœur trop meurtri s'avive de rancœur.

D'anciennes visions montent de ma mémoire ; Je songe que là-bas, dans le calme décor Du pays méconnu, je pourrais vivre encor, Sans rêve ambitieux de maîtresse ou de gloire.

Et le désir nouveau me prend d'y revenir, Pour toujours, au déclin de ma jeunesse lasse. De reposer mon front, de retrouver ma place Dans la vieille maison pleine de souvenir.

Mon âme deviendrait comme les autres âmes ; Je ne poursuivrais plus d'impossibles bonheurs; J'aimerais les enfants, les livres et les fleurs. Une femme, sans doute, et non toutes les femmes.

Je ne saurais plus rien des maux que j'ai soufferts.. Seulement, quelquefois, le soir, à ma fenêtre, En songeant au passé, j'aurais l'orgueil, peut-être, D'ensevelir en moi la gloire d'un beau vers.

Éveil

tA ^Madame J. ISartet.

J E me souviens... Ce fut un dimanche, à midi, Que mon cœur tout à coup troublé s'est enhardi Jusqu'à son premier rêve, épris d'être phis tendre; Et, depuis ce jour-là, j'ai commencé d'attendre Quelque immense bonheur qui n'est jamais venu.

Mes yeux nouveaux riaient à ce monde inconnu Où l'homme traînera son ennui monotone, Mais dont l'enfant joyeux avidement s'étonne ; J'avais sept ans peut-être et ce preste désir Où l'œil voudrait tout voir et la main tout saisir, Mais qui s'arrête encore au seul aspect des choses. J'aimais confusément les soirs d'être si roses

Et d'allumer parfois, à l'heure où tout s'endort. Aux vitres des maisons leurs grandes flammes d'or J'aimais les jardins fiers de leur verdure neuve, La brume des coteaux, et j'aimais l'eau du fleuve D'avoir tant de reflets tour à tour bleus ou gris Et de couler si vite entre ses bords fleuris. J'aimais l'ombre, en été, l'ombre tiède et légère... Je vivais tous mes jours blotti près de ma mère. Dans un pli de sa robe, au creux de ses genoux; Je me sentais comme elle un cœur peureux et doux, Un tendre cœur d'enfant maternel aux poupées. Je regardais ses mains, tout le jour occupées, Où se hâtait l'aiguille alerte, où les ciseaux S'ouvraient parfois comme les ailes des oiseaux. Et, près d'elle, immobile, et pourtant hors d'haleine, J'essayais d'imiter les belles fleurs de laine Qui semblaient sous ses doigts éclore en quelques points. Puis, je quittais l'aiguille et je serrais les poings. Las d'avoir si longtemps visé comme des cibles, Au long du canevas, les tro-us inaccessibles...

Et je vivais ainsi, n'ayant pas d'autres vœux Que de sentir, parfois, traîner dans mes cheveux, Sitôt que je levais ma tête ébouriffée, Nonchalante, un instant, la main aux doigts de fée. Je n'imaginais rien de ma vie, autre part;

Je me voyais grandir et vieillir, sans départ, Dans ce même coin, près de la fenêtre claire. Doucement, gravement, je me sentais me plaire A cette quiétude heureuse où je vivais Rêveur, mais sans savoir même que je rêvais. Tant le plaisir toujours y suivait la promesse.

Je me souviens... Ce fut un dimanche, à la messe. Je revois ma grand'mère, avec son châle noir, Qui, des yeux, me faisait me lever ou m'asseoir. J'entends encor les clefs qui tintaient dans sa poche... Dans la pénombre, autour de nous, de proche en proche. Sonnant sur le pavé glissant de marbre nu, J'écoutais se hâter les pas trotte-menu Des vieilles en retard, toutes préoccupées De réclamer sans bruit leurs chaises usurpées; J'écoutais, sans tourner la tête, sagement. L'église s'emplissait d'un long chuchotement... Ma grand'mère, parfois, me confiait son livre ; El, quand j'ouvrais enfin les deux fermoirs de cuivre. Je baisais longuement, d'un cœur dévotieux. Quelque image bénie où trônaient dans les cieux Tous les saints et Dieu même, avec sa barbe blanche.

Je me souviens... Ce fut à la messe, un dimanche. D'avance, j'ai connu mon destin, ce jour-là,

Et d'un premier désir vague mon cœur trembla,

Comme, au seuil de l'amour, tremble le cœur des vierges.

Sur l'autel, on avait allumé tous les cierges,

Et l'on avait brûlé peut-être plus d'encens;

Dans un rayon, des grains de poussière dansants

Amusaient mon regard de leurs rondes légères.

Je sentais, malgré moi, des douceurs étrangères

Distraire mon esprit de son recueillement.

J'attendais quelque chose, en moi, confusément.

Je découvrais soudain qu'une obscure défense

Veillait de tous côtés autour de mon enfance;

J'éprouvais que mon cœur était emprisonné.

Que je restais petit, depuis que j'étais né.

Mais qu'un jour de langueur inquiète et ravie

Une ivresse inconnue entrerait dans ma vie.

Que je serais plus tard un autre, et pourtant moi...

Je me réfugiais, pensif, en mon émoi.

Et je fermais les yeux, comprenant qu'il existe

Un monde intérieur où l'on est seul, et triste

Ou joyeux de chagrin ou de bonheur secret.

Et, sans espoir précis, j'avais comme un regret

De vivre insoucieux, d'être un enfant encore.

Dont l'âme curieuse elle-même s'ignore.

Un chimérique enfant, trop sûr d'être adoré...

Mes yeux rêveurs suivaient le beau rayon doré,

Délaissant le vieux livre et les vieilles images,

Comme autrefois les yeux dociles des rois mages,

Guidés par le regard divin tombé du ciel,

Suivaient, de pas en pas, l'étoile de Noël.

J'étais plein d'une attente, et dans l'église sombre

Le beau rayon doré faisait sortir de l'ombre

Les sourires pieux éclairés un moment...

Enfin il se posa, mystérieusement,

De visage en visage, et comme par surprise,

Sur une femme en pleurs dans une robe grise.

Et je ne vis plus qu'elle, et ce fut comme si

Tout le reste s'était brusquement obscurci.

Et la lumière était, en l'éclairant, si belle

Que l'oblique rayon semblait émaner d'elle.

Sa nuque était penchée au bord du col montant;

Mes yeux n'apercevaient qu'un peu d'elle pourtant,

Et j'étais sûr déjà de l'aimer tout entière :

Je devinais le coin de sa lèvre en prière;

Ses clairs cheveux brillaient, noués de velours noir.

Du même blond rosé que le soleil du soir;

Ses yeux cachés pleuraient, contre sa main mouillée,

Un de ces deuils muets de femme agenouillée.

Toute blessée encor de quelque morne adieu

Qu'elle dérobe au monde et qu'elle avoue à Dieu.

Toute son attitude allongeait sa sveltesse;

Et, de la voir si jeune avec tant de tristesse,

Je me sentais troublé d'un vertige inconnu. Sa manche découvrait un peu de son bras nu, Et la toute-puissante angoisse d'un mystère M'enivrait peu à peu d'un trouble involontaire. J'aurais voulu baiser les larmes de ses yeux Et grandir tout à coup pour la consoler mieux; Et, dans un brusque émoi, j'ai compris que ma vie Serait toute en mon cœur et toujours asservie. Sans lumière et sans joie, au charme humble et discret Des pauvres yeux meurtris qui pleurent en secret.

Petite Amie

i-/ E vieux jardin aux murs fleuris de clématite, Q.uand je ferme les yeux m'apparaît toujours grand, Et vous m'apparaissez toujours toute petite, Le visage éclairé d'un rire espiègle et franc.

Je vous revois toujours dans l'herbe ensoleillée Où tremblaient, au matin, de lumineux réseaux, Légère et bondissante, aussitôt réveillée, Cherchant partout des yeux les fleurs et les oiseaux.

On n'était jamais sûr, à la plus haute branche. De ne pas voir surgir dans les feuilles, soudain, Votre figure blonde et votre robe blanche, Comme une fleur grimpante au milieu du jardin.

256 LE CHEMIN DE l'oUBLI

Moi, j'étais votre aîné de quelques jours à peine : Je crois bien qu'à nous deux nous n'avions pas vingt ans Vos caprices régnaient sur mon âme incertaine, Je suivais comme un fou vos désirs inconstants.

Vous saviez ma faiblesse et vous brusquiez sans trêve Avec des mots railleurs, dont je pleurais parfois, Mon cœur épris déjà de tendresse et de rêve Et de sages projets murmurés à mi-voix.

Vous ne vouliez pas voir mes yeux pleins de reproches ; Mes pas, derrière vous, se hâtaient tristement. J'aurais aimé des jeux calmes, où l'on est proches, Où l'on se dit : « Monsieur, madame, » en se nommant.

Dédaignant la poupée et les pâtés de sable. Vous n'aimiez que les jeux bruyants et garçonniers ; Vous n'aviez de bonheur que d'être insaisissable, Et vos gestes boudaient, s'ils étaient prisonniers.

Vous pâlissiez bientôt sur les livres d'études; Par delà les gros murs sombres de la maison, Vos rêves pourchassaient toute la multitude Des insectes cachés dans l'herbe en floraison.

Les lettres, une à une, au long de chaque ligne, Marchaient en file noire, ainsi que des fourmis; Des moineaux effrontés venaient vous faire signe; Vous regardiez de loin les arbres, vos amis.

Vous écoutiez les chiens courir sur la pelouse, Et vous aviez parfois des larmes dans les yeux, Et votre petite âme était toute jalouse De leur course enivrée et de leurs bonds joyeux.

Vous ne compreniez pas qu'à l'heure chaude où vibre La rumeur de l'été sous le ciel éclatant On puisse être vivante et ne pas être libre. Quand tout le grand jardin vous rit et vous attend.

Votre cœur s'irritait, sans comprendre qu'il faille Sur des mots inconnus tendre ses yeux distraits, Au lieu de s'en aller, sous un chapeau de paille, Courir dans le soleil et s'éventer d'air frais,

Au lieu de se rouler dans l'herbe et dans la mousse. D'écraser dans ses mains les roses des massifs!... Ht le soir seulement vous étiez grave et douce. Avec des gestes lents et des regards pensifs

Vos pas se rapprochaient de la maison amie, Sitôt que vous sentiez les ombres en chemin; Peureuse, tout à coup, dans la clarté blêmie. Les fleurs que vous teniez vous tombaient de la main.

Vous m'appeliez des yeux; mon heure était venue : Docile, près de moi, vous daigniez vous asseoir. Et ma tendresse enfin, tout le jour méconnue. Vous était un refuge aux approches du soir.

Alors vous n'étiez plus rieuse ni farouche; Vous-même, vous preniez ma main sur mes genoux ; Des mots presque amoureux montaient à votre bouche Tandis que le jardin mourait autour de nous...

Inoubliables soirs où, l'âme déjà tendre, Nous nous sentions unis par le double besoin Vous, d'être protégée, et moi, de vous défendre Contre les sourds bruits noirs qu'on entendait au loin.

Mes bras à votre cou rassuraient votre crainte; Vous incliniez la tête et vous fermiez les yeux, Aimant déjà peut-être en cette longue étreinte Un espoir de bonheur vague et silencieux.

Et peu à peu, serrés bien fort l'un contre l'autre, Immobiles, muets sous le ciel obscurci, Nous n'entendions plus rien que mon cœur et le vôtre, Ht nous n'aimions plus rien que de rester ainsi.

200 LE CHEMIN DE l'oUBLI

Là-b

as

i-^ A-BAS, dans ma petite ville, Qui s'éveille dès le matin Et qui s'endort, le soir, tranquille, A l'heure où le soleil s'éteint,

Au pied des coteaux que domine Un mont neigeux à l'horizon, Au bord du fleuve qui chemine A la porte de ma maison.

Dans ce pays de ma jeunesse Où mes quinze ans ont frissonné, J'irai pour que mon cœur renaisse Tendre et fort comme il était né.

Je quitterai la chambre étroite Où, quand je m'éveille alourdi, Jamais la vitre ne miroite Même au clair soleil de midi.

La chambre où le jour lent se traîne Sans presque changer de couleur, Où le printemps allume à peine Dans l'ombre une vague pâleur,

La chambre où, depuis tant d'années.

J'ai senti mourir, chaque soir, Avec le déclin des journées Un peu de force, un peu d'espoir.

J'ai vécu là ma solitude,

Meurtri, nuit et jour, dans mou coin.

Par la rumeur de multitude

Qui monte de la Ville, au loin.

Ombres vaines et familières.

Des femmes venaient, tour à tour, M'apporter comme des geôlières Ma part d'ivresses et d'amour.

262 LE CHEMIN DE l'oUBLI

Leur fièvre ajoutait à mes fièvres j Leur bouche, au lieu de l'apaiser, Laissait plus ardente à mes lèvres , L'éternelle soif du baiser.

Elles-mêmes, ailleurs captives, Compagnes aux brusques départs, Elles venaient, toujours hâtives, Bousculant mes rêves épars.

Je perdais ma vie aux écoutes, Sitôt que s'éloignait leur pas, Ce même pas pressé de toutes Qui bientôt ne revenait pas.

Et je demeurais, sans pensée.

Las de vivre et comme endormi, Et ma jeunesse s'est passée Sans amour qui fût un ami...

Soirs lourds d'attente monotone Où je m'enivrais de souffrir.

Vous m'aviez fait un cœur d'automne Qui se résignait à mourir '

Accablé de silence et d'ombre, Je devenais triste et mauvais, Et mon âme devenait sombre Comme la chambre où je vivais ,.

Loin des bruits vains quittés la veille, Sans rien dire, j'arriverai Là-bas, à l'heure où tout s'éveille Dans le tiède matin doré.

Je n'aurai prévenu personne.

J'irai chez moi, tout simplement, Passant matinal qui frissonne D'allégresse et d'étonnement.

Sur leur porte ou de leur fenêtre.

Des gens, tout le long du chemin, Souriant de me reconnaître, Me feront signe de la main.

Tout fier des bonjours qu'on m'envoie Et gai de tous ces yeux contents, J'irai sans hâte, avec la joie De revenir pour très longtemps.

Je rencontrerai sur ma route De ces vieux amis d'autrefois, Que j'avais oubliés sans doute, Mais que j'aime quand je les vois.

Nous nous sourirons sans envie : Des noms, à peine prononcés.

En moi, soudain, rendront la vie A des visages effacés.

Gaîment, sans paroles profondes.

Nous causerons, à pas plus lents, Eux, de leurs fils aux boucles blondes. Moi, de mon père aux cheveux blancs.

Et, l'âme tout à coup rieuse, Je me sentirai rajeunir A la douceur impérieuse Du retour et du souvenir.

Bientôt je ne saurai plus même Que j'ai pu vivre, sans bonheur, Si longtemps, loin de ce que j'aime...

Je serai comme un promeneur :

Je ne me souviendrai qu'à peine Du passé d'hier, si lointain!...

J'aurai l'illusion soudaine D'être sorti de grand matin.

Retour

V^'est en vain que mes yeux avaient cru t'oublier:

Comme je te retrouve, horizon familier 1

Comme vous accourez, le long du train qui passe,

Arbres, vergers, maisons, fermes à porte basse.

Et comme je vois tout d'un rapide regard I

Je reconnais le puits, la grange, le hangar.

De brusques souvenirs m'émeuvent, au passage,

A voir se dérouler tout ce clair paysage

De vignes et de prés aux pentes des coteaux.

Je me redis les noms de tous ces vieux châteaux

Dont les murs ont des fleurs dans leurs pierres disjointes.

Par moments, des clochers, au loin, dressent leurs pointe

Et je me nomme aussi leurs villages cachés.

Puis, tout près, un champ passe avec des bœufs couchés,

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