‹ Poèmes de bohêmeChapitre 7 sur 78 · LA REINE DES FOUS · texte numérisé non relu

LA REINE DES FOUS

Anx airs des joueurs de guitare et de flûte La mascarade est passée au carrefour, Avec des baladins faiseurs de culbutes Devant des ballerines de carrefour.

Des fous défeuillaient des branches d'azalées Pour en orner chapels troués de velours ; Des vagabonds conduisaient par les allées Baudets boiteux bridés d'or et de velours.

Des bouffons s'acoquinaient avec des reines Et s'en allaient doucement mimer l'amour Et cueillir le mensonge aux robes à traîne ; Des violons faux jouaient des airs d'amour.

Et derrière la bambochade, — menée Au son des grelots tintinnuleurs des fous, — Se dodelinant dessus sa haquenée Venait la reine des roses et des fous.

Elle avait en sa main l'étrange merveille Du plus laid des nains de Tiflis à Timour Qui lui chuchotait des choses à l'oreille A faire mourir les mendiants d'amour.

DAME KUNDRY

Au rouet vermoulu sculpté de licornes Dame Kundry filait depuis trois cents ans ; Quelqu'un cogna trois petits coups à la porte Un ménestrel fou d'amour entra céans.

L'intrus pirouetta de charmante sorte Pour offrir à la fileuse au vieux rouet Quelque Livre fleuronné de trois cigognes Dame Kundry surprit son cœur guilleret.

3o POÈMES DE BOIIÈMK

L'intrus lui tendit un cornet clair de corne Plein d'un élixir de jouvence et d'amour, Dame Kundry but le vin qu'on cdulcore Et rougit comme une rose de Timour.

L'intrus lui joua des airs de farandole : Dame Kundry s'énamoura d'un balai, Et — robe qui froufroute, guimpe qui vole Se mit à sautiller un pas de ballet.

Mais l'intrus brisa par terre sa viole. Dans le cornet tors et magique de Kohi Il ne restait qu'un bouquet qui s'étiole Et les trois cigognes y trempaient leur col.

Le merveilleux ménestrel ouvrit la porte, Il ôta sa toque à plume de gala, Et pirouetta de fort charmante sorte Devant dame Kundry qui n'était plus là.

ORIENTINE

En sa cathèdre ouvrée d'étoffes d'Assur Klingsor vieillot, doigts au menton souriant, Songe. De ses lèvres se lève l'azur De trois pipes odorantes d'Orient.

Les gnomes qui chantonnent la chanson brève Et qui tiennent les trois pipes de Syrie, Les gnomes subtils sauront-ils à quoi rêve L'Enchanteur, doigts au menton, barbe fleurie?

Sur le Livre des sorciers qu'ils ont ouvert Il laisse prendre ses manches à revers Et dodeline son vieux chef mi-couvert D'un bonnet pointu brodé de samitvert.

Une voix chuchote un nom : « Orientine ! » Une rose séchée aux feuillets du Livre Tremble (est-ce la brise d'amour qui lutine ?) Le bon sorcier boit l'élixir qui l'enivre.

Soudain surgit des enluminures d'or

Du parchemin, aux signes de l'Enchanteur,

Orientine la princesse d'Endor,

La mignonne poupée aux propos menteurs.

Et comme elle caresse la barbe grise

Du vieux Maître que l'élixir d'amour grise,

Les gnomes rieurs et ravis de surprise

Laissent choir les trois pipes-fleurs qui se brisent.

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