NUITS DE MAI
Ah, le musical silence
des charmantes nuits de France !
Ah, douce nuit de Paris
à la fraîche odeur de feuilles !
Dans mes chers Jardins d'Auteuil
mille lilas sont fleuris.
J'entends l'h5^stérique cri du train qui vient de Passy.
Toutes les demi-heures, j'entends
la cloche frêle
d'une chapelle:
deux petits sons tremblotants . . .
(il est donc comme moi, mille rêveurs qui veillent?)
et le cahotement
de ce vieux fiacre attardé
sur les pavés . . .
0 passant mystérieux, ô demoiselle en maraude, vos nocturnes pas qui rôdent font un bruit délicieux!
Vous êtes l'accompagnement, étouffé, heurté, feutré, d'une symphonie discrète; malgré vous, l'aimable Priîitemps est beau comme aux jours sacrés des dionysiaques fêtes . . .
Et je puis m'iraaginer ce soir latin illuminé par la lune de Sorrente.
Je puis croire que j'entends des pâtres dansant et chantant sur la grève murmurante ; sous un saule bruissant la flûte dun ssgipan; dans un taillis sonore de cigales les sanglots d'une hamadryade; dans un petit jardin de lys la voix pure de Bilitis . . .
Mais je suis, tout simp'lement, dans le seizième arrondissement, et voici que la tiède nuit frissonne de fine pluie . . .
Ma muse, païenne et volage, descendons de nos nuages mais ouvrons grandes les fenêtres !
je veux toute l'odeur des branches du marronnier aux grappes blanches, de ce tilleul et de ce hêtre !
Et je veux surtout que, demain, entre chez moi le parfum.
le doux parfum d'espérance qui baigne les riants matins,
les charmants matins de France . . .
Ah le douiloiireux silence
des tragiques nuits de France !
Xuits de Seulis, nuit& d'Arras,
dans vos flammes et votre sang,
que de femmes tordent leurs bras
en pensant . . .
en pensant au vieillard et à l'adolescent,
au bien-aimé, à l'Absent !
i43 POEMES DE CËNDRË ET D'OR
n me semble qu'il n'existe pas de bruit
plus déchirant et plus triste que ce cri des trains, la nuit . . .
.Qu'il est iong, pitoyable, et beau,
ce lent, ce mouvant tombeau !
Ah, quand finira-t-il de passer,
cet interminable train des blessés?
Toutes les demi-heures, dans mille gares,
on couche sur mille brancards
mille fantômes hagards . . .
Hâtez-vous, les héros obscurs,
les nonnes pâles, les docteurs,
et les fiévreuses infirmières !
Penchez-vous tendrement sur toutes ces blessures,
cette boue, ce sang, ces sueurs . . .
Hâtez-vous, les héros obscurs !
Ah, tristes nuits printanières
où, seul, court et plane dans l'air
le parfum fade de l'éther . . .
Où sont les bruits charmants et gais
des autres nuits de l'autre mai?
Ce soir, tout est terrifiant,
tout est lugubre, haletant;
cent sirènes rauques gémissent,
cent moteurs grondent et frémissent;
le galop de quelque estafette
martèle la nuit inquiète;
et là-bas, glorieux, farouche, sans répit,
l'aboi bref du canon qui rugit et mugit
scande le chœur funèbre et la sanglante orgie . . .
Mais, plus hallucinant encore,
c'est, du crépuscule à l'aurore,
dans toutes les rues, par tous les chemins,
le bruit sourd, harassé, pressé,
des silencieux troupeaux humains
qui marchent vers le Minotaure . . .
Protège-les, ô nuit d'horreur, que ton ombre, sabrée de fusées, les voile à l'envahisseur;
qu'elle berce les héros morts, et, dans ton manteau irisé.
enveloppe ceux que la Mort a refusés.
Protège-les, console-les,
jusqu'à ce que, demain,
'leurs fronts soient caressés par l'immortel parfum,
le parfum de lauriers et de noble souffrance
qui, pur et triomphal, souffle dans les matins.
les héroïques matins de France
SCRIABINE
Pour la première fois, nous avons entendu,
ce soir d'avril orageux,
alangui, tiède, bleu,
et qui semblait comprendre,
nous avons entendu
ta voix
prométhéenne,
pour la première fois.
sans que, toujours lointaine
(mais si proche quand même), ait répondu
à nos âmes tumultueuses ou tendres
la sombre et magnifique flamme
de ton âme.
0 soir d'avril mélancolique !
Tout l'éther frémissant chantait dans ta musique
traîtrise, miroir ensorcelé des eaux dormantes
où l'arpège fluide s'enroule comme un pampre;
flûtes de Pan, pipeaux de faunes bucoliques;
guirlandes frêles,
caresses dansées, caresses d'ailes
et syrinx,
chimère, énigme, et sphinx:
désir, et fièvres,
et prisonnières lèvres . . .
0 soir d'avril mélancolique où pleurèrent, où tournoyèrent les aériens préludes clairs !
Mais combien triste . . .
De même qu'il est doux, dans l'ombre du vallon
de savoir que la cime est baignée de rayons
et d'épier l'aurore d'améthyste,
tous, les plus ignorés et les plus grands des nôtres,
ceux qui furent tes plus harmonieux apôtres
et ceux qui, humblement, dans les lents crépuscules,
tendaient leurs mains aux étincelles
du sublime brasier d'Hercule,
tous, nous tentions sans trêve de nous tourner vers elle,
vers l'Ame de mystère, profonde eL belle,
et que nous devinions, très pure, sur les monts,
fulgurante et universelle.
Mais ce soir sombre . . .
Ce fut la sonate houleuse et tragique
où clame et conmiande la farouche et sombre
majesté;
et l'autre sonate, d'azur nostalgique;
et celle où l'Eté,
ivre.
mire son clair visage émerveillé de vivre . . ,
Mais ce soir équivoque, ce soir insidieux,
d'ombre, et de deuil,
où l'on te couchait, peut-être, dans ton linceul,
comme un homme, toi qui fus dieu . . .
oh, combien triste!
Mais ne soupirez pas, ô femmes, ô poètes,
le Maître lui-même l'a dit :
Il ne faut pas que l'on regrette
les éphémères envolés
aux planétaires paradis . . .
0 frère de l'harmonie ailée,
il sied que l'équitable et l'excellente mort
te ravisse vers l'immuable aurore
et la mystique essence d'autres sphères plus calmes.
Car tel était le Eêve unique, ardent, jaloux, de son âme.
Ah, les poètes et les femmes, pourquoi soupirez-vous? Souvenez-vous de sa prestigieuse voix :
il n'eut d'autre enseignement que la joie, que la belle, sereine, et forte Indifférence,
la noble, Fabondante et la puissante Foi en son labeur, en sa propre vaillance, en Soi!
Par les labyrinthes cruels de la sinueuse Musique
il fut l'auguste exemple de l'inlassable effort
vers l'idéal mystérieux,
de l'escalade magnifique
vers le Feu !
Il faut donc remercier la Mort
et trouver des chants clairs, des rythmes éclatants,
puisqu'un mortel enfin s'approche du Titan.
La tâche est accomplie, au prix de quelle angoisse .
Ah, les fourbes et les sournoises
vengeances,
et les silences
concertés,
devant tant, devant trop de beauté !
0 nouveau Prométhée,
toi aussi, tu connus
le rocher solitaire où rêve la douleur
et les chaînes rongeant les membres nus,
et le vautour nocturne
s'abreuvant à ton cœur
comme un damné collant ses lèvres à une urne . . .
Mais, avec la musique dont se mourait ton âme,
tu nous as prodigué la Flamme,
et nous la possédons, quand nos sonores mémoires,
nuages qu'illuminent de féeriques parhélies,
frémissent de ton harmonieuse gloire.
Maître, la tâche est accomplie,
pourquoi donc pleurer sur des cendres?
H convient que ton âme,
légère, et précieuse, et ondoyante flamme
(tel un étincelant atome
erre,
et danse, et s'élance,
et puis se perd
au royaume du sylphe et de la salamandre. . .),
il convient que ton âme
remonte vers le Feu
et retourne à la Flamme!
Car, véritablement, la Flamme est sou domaine, il la traitait en maître.
Entendez-la, vous qui pleurez, cette voix surhumaine
parlant aux puissances de l'Etre ;
celui qui sut créer la subtile harmonie
ne saurait disparaître,
il est ici. Ecoutez-le . . .
'Car toute la musique
qui chantera dans ses disciples,
désormais,
sous leurs doigts hésitants et dans leurs cœurs fermés,
ce sera Lui, le maître bien-aimé,
qui la fera chanter
pour notre joie et notre peine.
Et, véritablement, notre douleur est vaine puisque l'Azur est son domaine . . .
Avril 1915.