‹ Poèmes de cendre et d'orChapitre 33 sur 64 · NUITS DE MAI · texte numérisé non relu

NUITS DE MAI

Ah, le musical silence

des charmantes nuits de France !

Ah, douce nuit de Paris

à la fraîche odeur de feuilles !

Dans mes chers Jardins d'Auteuil

mille lilas sont fleuris.

J'entends l'h5^stérique cri du train qui vient de Passy.

Toutes les demi-heures, j'entends

la cloche frêle

d'une chapelle:

deux petits sons tremblotants . . .

(il est donc comme moi, mille rêveurs qui veillent?)

et le cahotement

de ce vieux fiacre attardé

sur les pavés . . .

0 passant mystérieux, ô demoiselle en maraude, vos nocturnes pas qui rôdent font un bruit délicieux!

Vous êtes l'accompagnement, étouffé, heurté, feutré, d'une symphonie discrète; malgré vous, l'aimable Priîitemps est beau comme aux jours sacrés des dionysiaques fêtes . . .

Et je puis m'iraaginer ce soir latin illuminé par la lune de Sorrente.

Je puis croire que j'entends des pâtres dansant et chantant sur la grève murmurante ; sous un saule bruissant la flûte dun ssgipan; dans un taillis sonore de cigales les sanglots d'une hamadryade; dans un petit jardin de lys la voix pure de Bilitis . . .

Mais je suis, tout simp'lement, dans le seizième arrondissement, et voici que la tiède nuit frissonne de fine pluie . . .

Ma muse, païenne et volage, descendons de nos nuages mais ouvrons grandes les fenêtres !

je veux toute l'odeur des branches du marronnier aux grappes blanches, de ce tilleul et de ce hêtre !

Et je veux surtout que, demain, entre chez moi le parfum.

le doux parfum d'espérance qui baigne les riants matins,

les charmants matins de France . . .

Ah le douiloiireux silence

des tragiques nuits de France !

Xuits de Seulis, nuit& d'Arras,

dans vos flammes et votre sang,

que de femmes tordent leurs bras

en pensant . . .

en pensant au vieillard et à l'adolescent,

au bien-aimé, à l'Absent !

i43 POEMES DE CËNDRË ET D'OR

n me semble qu'il n'existe pas de bruit

plus déchirant et plus triste que ce cri des trains, la nuit . . .

.Qu'il est iong, pitoyable, et beau,

ce lent, ce mouvant tombeau !

Ah, quand finira-t-il de passer,

cet interminable train des blessés?

Toutes les demi-heures, dans mille gares,

on couche sur mille brancards

mille fantômes hagards . . .

Hâtez-vous, les héros obscurs,

les nonnes pâles, les docteurs,

et les fiévreuses infirmières !

Penchez-vous tendrement sur toutes ces blessures,

cette boue, ce sang, ces sueurs . . .

Hâtez-vous, les héros obscurs !

Ah, tristes nuits printanières

où, seul, court et plane dans l'air

le parfum fade de l'éther . . .

Où sont les bruits charmants et gais

des autres nuits de l'autre mai?

Ce soir, tout est terrifiant,

tout est lugubre, haletant;

cent sirènes rauques gémissent,

cent moteurs grondent et frémissent;

le galop de quelque estafette

martèle la nuit inquiète;

et là-bas, glorieux, farouche, sans répit,

l'aboi bref du canon qui rugit et mugit

scande le chœur funèbre et la sanglante orgie . . .

Mais, plus hallucinant encore,

c'est, du crépuscule à l'aurore,

dans toutes les rues, par tous les chemins,

le bruit sourd, harassé, pressé,

des silencieux troupeaux humains

qui marchent vers le Minotaure . . .

Protège-les, ô nuit d'horreur, que ton ombre, sabrée de fusées, les voile à l'envahisseur;

qu'elle berce les héros morts, et, dans ton manteau irisé.

enveloppe ceux que la Mort a refusés.

Protège-les, console-les,

jusqu'à ce que, demain,

'leurs fronts soient caressés par l'immortel parfum,

le parfum de lauriers et de noble souffrance

qui, pur et triomphal, souffle dans les matins.

les héroïques matins de France

SCRIABINE

Pour la première fois, nous avons entendu,

ce soir d'avril orageux,

alangui, tiède, bleu,

et qui semblait comprendre,

nous avons entendu

ta voix

prométhéenne,

pour la première fois.

sans que, toujours lointaine

(mais si proche quand même), ait répondu

à nos âmes tumultueuses ou tendres

la sombre et magnifique flamme

de ton âme.

0 soir d'avril mélancolique !

Tout l'éther frémissant chantait dans ta musique

traîtrise, miroir ensorcelé des eaux dormantes

où l'arpège fluide s'enroule comme un pampre;

flûtes de Pan, pipeaux de faunes bucoliques;

guirlandes frêles,

caresses dansées, caresses d'ailes

et syrinx,

chimère, énigme, et sphinx:

désir, et fièvres,

et prisonnières lèvres . . .

0 soir d'avril mélancolique où pleurèrent, où tournoyèrent les aériens préludes clairs !

Mais combien triste . . .

De même qu'il est doux, dans l'ombre du vallon

de savoir que la cime est baignée de rayons

et d'épier l'aurore d'améthyste,

tous, les plus ignorés et les plus grands des nôtres,

ceux qui furent tes plus harmonieux apôtres

et ceux qui, humblement, dans les lents crépuscules,

tendaient leurs mains aux étincelles

du sublime brasier d'Hercule,

tous, nous tentions sans trêve de nous tourner vers elle,

vers l'Ame de mystère, profonde eL belle,

et que nous devinions, très pure, sur les monts,

fulgurante et universelle.

Mais ce soir sombre . . .

Ce fut la sonate houleuse et tragique

où clame et conmiande la farouche et sombre

majesté;

et l'autre sonate, d'azur nostalgique;

et celle où l'Eté,

ivre.

mire son clair visage émerveillé de vivre . . ,

Mais ce soir équivoque, ce soir insidieux,

d'ombre, et de deuil,

où l'on te couchait, peut-être, dans ton linceul,

comme un homme, toi qui fus dieu . . .

oh, combien triste!

Mais ne soupirez pas, ô femmes, ô poètes,

le Maître lui-même l'a dit :

Il ne faut pas que l'on regrette

les éphémères envolés

aux planétaires paradis . . .

0 frère de l'harmonie ailée,

il sied que l'équitable et l'excellente mort

te ravisse vers l'immuable aurore

et la mystique essence d'autres sphères plus calmes.

Car tel était le Eêve unique, ardent, jaloux, de son âme.

Ah, les poètes et les femmes, pourquoi soupirez-vous? Souvenez-vous de sa prestigieuse voix :

il n'eut d'autre enseignement que la joie, que la belle, sereine, et forte Indifférence,

la noble, Fabondante et la puissante Foi en son labeur, en sa propre vaillance, en Soi!

Par les labyrinthes cruels de la sinueuse Musique

il fut l'auguste exemple de l'inlassable effort

vers l'idéal mystérieux,

de l'escalade magnifique

vers le Feu !

Il faut donc remercier la Mort

et trouver des chants clairs, des rythmes éclatants,

puisqu'un mortel enfin s'approche du Titan.

La tâche est accomplie, au prix de quelle angoisse .

Ah, les fourbes et les sournoises

vengeances,

et les silences

concertés,

devant tant, devant trop de beauté !

0 nouveau Prométhée,

toi aussi, tu connus

le rocher solitaire où rêve la douleur

et les chaînes rongeant les membres nus,

et le vautour nocturne

s'abreuvant à ton cœur

comme un damné collant ses lèvres à une urne . . .

Mais, avec la musique dont se mourait ton âme,

tu nous as prodigué la Flamme,

et nous la possédons, quand nos sonores mémoires,

nuages qu'illuminent de féeriques parhélies,

frémissent de ton harmonieuse gloire.

Maître, la tâche est accomplie,

pourquoi donc pleurer sur des cendres?

H convient que ton âme,

légère, et précieuse, et ondoyante flamme

(tel un étincelant atome

erre,

et danse, et s'élance,

et puis se perd

au royaume du sylphe et de la salamandre. . .),

il convient que ton âme

remonte vers le Feu

et retourne à la Flamme!

Car, véritablement, la Flamme est sou domaine, il la traitait en maître.

Entendez-la, vous qui pleurez, cette voix surhumaine

parlant aux puissances de l'Etre ;

celui qui sut créer la subtile harmonie

ne saurait disparaître,

il est ici. Ecoutez-le . . .

'Car toute la musique

qui chantera dans ses disciples,

désormais,

sous leurs doigts hésitants et dans leurs cœurs fermés,

ce sera Lui, le maître bien-aimé,

qui la fera chanter

pour notre joie et notre peine.

Et, véritablement, notre douleur est vaine puisque l'Azur est son domaine . . .

Avril 1915.

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