LE DERNIER TRAVAIL D'HERCULE
D'après Ficke.
Hercule parle :
Au bord des montagnes de sable, Atlas, farouche et inlassable, peinait sous le fardeau des astres et de tous ces désastres et des malignes influences qui s'abattent sur Phomme comme une pluie de désespérances.
Ah, quelle lourde sphère d'azur et de porphyre, ce dôme
que nul homme n'aurait pu porter sans mourir . . . J'allai vers lui.
Je croyais que peut-être, surprenant son ennui,
me serait révélée la clef de ce mystère
qu'en vain j'avais cherchée aux confins de la terre,
— le chemin inconnu de ce jardin vermeil
oii les Hespérides sommeillent au soleil.
Et je l'interrogeai.
Tu ne peux, me dit-il d'une voix haletante, trouver les Iles éclatantes à moins que je ne te le? montre.
Si tu veux, soulage-moi. Prends, un instant, ce lourd fardeau. Je te les montrerai.
Fier de mes bras nerveux, je pris sur mes épaules l'air, la terre et les eaux.
Et quand je les eus pris, mes épaules tordues touchaient presque le sol, et mon cœur éperdu trembla dans ma poitrine comme le coeur des femmes.
Dans mon cerveau vertigineux
les tourments de toutes les âmes
me pénétrèrent, noir essaim mystérieux.
Toutes les douleurs humaines
furent miennes . . .
Et je connus Phorreur de naître et de mourir.
Atlas se mit à rire.
Le vieil Atlas au front strié par les tonnerres se mit à rire et dit:
Les Iles du Désir sont là, à l'horizon. Va-t-en rêver que tu enserres des nymphes dans tes bras; ils sont faits pour ces jeux familiers aux demi-dieux
mieux que pour supporter l'universelle voiite! Il reprit son fardeau.
Je poursuivis ma route.
Et maintenant je cours sur les mers de cristal.
Je vois, au loin, voilés de brouillard estival,
les promontoires de mes Iles Enchantées;
là m'attendent la paix et les molles journées,
les bocages, baignés de sources assoupies,
et mes frères, les Dieux, dansant dans les prairies . . .
Mais toujours, cependant, je suis rêveur.
Après avoir conquis les pommes d'or au Jardin, frais et mystérieux et clair, des Hespérides, je sais que je regretterai les monts arides et les sables, lointains et tragiques, d'Atlas. Car, mes muscles tendus et mes poignets si las, l'heure effroyable où vous portiez le ciel, vous hante de son inexplicablement douce épouvante!
Ah, sentir la divine angoisse, de nouveau, vertigineuse, faire éclater mon cerveau, et qu'une fois encor mon cœur puisse connaître le désespoir humain de mourir et de naître, la tâche impitoyable aux flancs d'un astre éteint, et le fardeau du monde et le mortel destis ! , , ,