‹ Poèmes de cendre et d'orChapitre 35 sur 64 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

La scène se passe n'importe où, mais de préférence au Canada. C'est le matin, à la campagne. Fleurs, oiseaux, feuillages. Une source. LE MONSIEUR i'étudie attentivement et se demande s'il n'y aurait pas moyen de l'utiliser pour un moulin à scie. L'on entend chanter, faux mais avec sincérité. LE POETE entre, souriant. Le .WON- SIEUR, après lui avoir demandé des références et ayant appris que LE POETE tutoie deux députés, lui tend une main fraternelle.

LE POETE. (Il n'a rien mangé depuis le thé donné en son honneur par Madame X, avant la guerre. Son veston date de la même époque. II est affable et sent la benzine. Inexplicables cheveux gris.)

Cher étranger, le bel univers chante. Ecoute. Te plaît-il avec moi de danser sur la route?

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LE MONSIEUR. Cil est vêtu avec un mauvais goût admirable. Bedon chaînes, bagues, diamants. Aplomb impérial, passé chiaroscuro. Synta.xe ingénue, rachetée par une voix claironnante.)

Jeune honmie, mon ami, vous êtes bachelier; Je crois qu'il serait temps qu'un labeur régulier Fixât votre indolence et votre fantaisie. La carrière, minutieusement choisie; Le salaire, douillet, prévu, sûr, arrêté; Le bail en règle . . .

LE POETE

0 ma divine liberté!

Mon rêve traîne, orgueil unique qu'il s'arroge, Sous les loques d'un gueux la simarre d'un doge!

LE MONSIEUR, qui n'aime pas qu'on l'interrompe :

. . .d'un bureau d'où l'on voie, en lisant son journal. Le prospère horizon du port de Montréal ... ;

LE POETE

0 mes palais d'émail!

LE MONSIEUR

... les heures régulières, Pour le travail, pour les repas, pour les prières .

LE POETE

0 mes heures d'angoisse et mes heures d'amour. Mon Dieu, les durs exils de Vous, et les retours!

LE MONSIEUR

Les clubs cossus, l'obséquieuse valetaille; La discrète, la grasse (et légale) ripaille ... ;

LE POETE

Charme de mon foyer, paisible talisman!

Douceur de mon petit jardin, de l'océan. Plaisir facile et vif d'aller chercher moi-même Le livre cher, l'eau que je bois, le fruit que j'aime 0 mes festins d'azur, d'étoiles et de vent; Soirs de l'Ile-de-France, aurores du Levant, Débauches de soleil, libertinage d'astres! . . .

LE MONSIEUR, itkn froissé :

Sàpïélottê 1 On dirait quê je parle dégiiitrtâ 1

Calmez-vous, mon ami, vous devenez amer; Eien ne vous retiendra d'aller aux bains de mer ! n est très élégant de chercher, sur la plage, Le repos nécessaire après dix mois d'ouvrage . . . Je vous dis, simplement, qu'à votre âge il est bon De trouver une Place, grâce à laquelle on Peut parfaitement passer, au bout de l'année. Six semaines, par exemple à Saint Irénée . . .

Vous en aurez, là-bas, des couchers de soleil.

Puis des bois de sapins ! Prenez donc mon conseil.

Il y a peu de gens pour aimer la nature

Plusse que moi . . . Quant à votre littérature.

Je...

LE POETr,:

Comme ce Parsi que rencontra le Saâr, Entretenant le brasier d'or, sans acolyte Bt snns iémoin, pour que le séculaire rite Ke soit pas aboli, le feu sacré de l'Art Ne mourra qu'avec moi, car je promets mon âme En dernier holocauste à sa divine flamme . . .

LE MONSIEUR

Je VOUS comprends très bien : j*ai lu Graziella, Victor Hugo, Botrel, tous ces écrivains-là . . .

LE POETE, qui tient à sa phrase

Pour qu'un instant de 'plus, sur l'autel sept fois pur. Elle jaillisse. Rose d'amour, vers l'azur!

LE MONSIEUR, concilUnt :

Mais ce n'est pas l'azur qui nous permet de vivre; Il faut avoir l'argent pour acheter les livres . . .

LE POETE, si lancé qu'il tombe dans le vers libre :

0 poursuite insensée et funeste du Feu,

de val en val, de morne en morne!

Queste démente du lotus hleu

et du rayon insaisissable!

Course, qui ne finis jamais,

aux clairs Eldorados fermés!

Voyage merveilleux, adorable, haïssable,

au Royaume du Gel éblouissant et morne ...

LE 'l'OriSïEUR, qui a compris un mot :

Vous avouerez qu'avec le chauffage moderne . . .

LE POETE, sec :

C'est dans un Alhamhra de cristal que j'hiverne.

LE MONSIEUR

Mon ami . . .

LE POETE

Sovji le ciel on l Aurore va naître dans le sanglant baiser de l'Astre, muet, désespéré, hagard, je chemine, sans un regard pour l'ombre violciic où la route s'efface, et, lentement, le froid €7ivahit tout mon être. Je m' endormirai donc, éternellement seul, et, plus durable qu'Ain tomJ)cnu de pierre, la glace drapera sur moi, pour tout linceul, les immuables plis d'un lumineux suaire.

LE MONSIEUR

Du calme . . .

LE POETE

Et vous, désirs d'Orients somptueux, de blancs soleils aux myrionymes jeux . . .

LE MONSIEUR

Ah, vous allez vous fatiguer , . .

LE POETE

Neige et opale de la nuit boréale, appel du glacier irisé,

mirages des jardins, ors verts des lacs étales qui hâtez mes pas épuisés,

je meurs votre victime et, nouveau PrométJiée, la féerie impassible et le fixe dédain d'une cime argentée contempleront ma fin!

Qu'importe que mon corps soit plus rigide encor

que la mort ne saurait le rendre;

et ce sang, qui déjà dans mes artères dort,

qu'importe qu'il soit acre et noir comme une cendre?

Je vivrai, telle la Salamandre

dans le cœur înagnifique des flammes,

s'il reste, dans quelques harmonieuses âmes,

quelque chose de Moi . . .

Qu'importe que je meure

si, dans le cœur des poètes et des femmes,

l'écho de ma voix

demeure?

LE MONSIEUR, abruti, mais paternel quand même, et qui se demande si ça ne va pas finir par une petite requête de fonds :

Ce que je vous ai dit était pour votre bien. Songez que, sans argent, rimer ne sert à rien.

à part, soupirant :

Pauvre jeune homme, que c'est triste ! que c'est triste ! Encore un autre cas pour les aliénistes . . .

s'adressant au poète, avec onction :

Les rêves, les grands mots, les phrases, la mollesse.

Peu pratique, tout ça

soulaia folâtre

Cher monsieur, je vous laisse; Et pensez bien, surtout, — mieux vaut tard que Jamais, — Qu'il n'est pas de chagrins que l'argent ne pansa.

Hallali diabolique, ronflements et pétarades. Une automobile, pleine d'odeurs légères et profonde comme un tombeau, apparaît, se cabre, stoppe, et le cueille. Nuages de poussière — dorée. LE POETE soupire, cueille quelques marguerites dont il se fait une couronne, s'agenouille et prie.

LE POETE

0 Flaubert, qui fîtes Homais, Cervantes, qui fîtes Pança, Et Monnier, père de Prudliomme, Prions un peu pour ce pauvre homme!

Grandes orgues. Parfums. Rideau.

à Geneviève

Soie! Enveloppant Et pur souvenir. Lampes estompant

Une chère tête.

Autel où Diame a remplacé Pan.

Miroir où s'arrête Ton regard. Poète, aux reflets secrets

Des fuyantes joies De ta jeunesse. 0 vos dansants et frais

Bruissements, Soies . . .

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