LA ROSE AU JARDIN SMYRNIOTE
Lorsque je serai vieux, lorsque la gloire humaine Aura cessé de plaire à mon cœur assagi, Lorsque je sentirai, de semaine en semaine, Plus proche le néant d'où mon être a surgi ;
Quand le jour triomphal et la nuit transparente Alterneront leur cours sans éblouir mes yeux; Alors, ayant fermé mon âme indifférente Au tumulte incessant d'un orgueil soucieux.
J'irai, sans un regret et sans tourner la tête, Dans l'ombre du torride et de l'âpre Orient Attendre que la mort indulgente soit prête A frapper mon corps las, captif, et patient.
0 profonde, amoureuse paix orientale Des cyprès ombrageant un sépulcre exigu, Vous me garderez mieux que la terre natale Sous l'érable neigeux et le sapin aigu !
Puisqu'il n'est de si frêle et fine broderie. De si léger, si vif, et lumineux matin, Qu'un platane dressé sur un ciel de Syrie, Qu'une aube ensoleillant un clair port levantin.
J'aurai cette maison, si longtemps désirée. Pour son silence où glisse une odeur de jasmin, Pour ses murs oîi s'enlace une vigne dorée. Et sa fontaine pure, et son étroit jardin . . .
C'est là que je lirai, dès l'aube douce et verte, Les poèmes d'Hafiz et le grave Koran, Un cèdre allongera jusqu'à ma porte ouverte Son feuillage verni, touffu, sombre, odorant.
Puisqu'il n'est pas d'endroit qu'une ville d'Asie Xe surpasse en mystère, en calme, en volupté. J'y connaîtrai la chaude et tendre frénésie D"un chant de rossignol, dans le soir turc, — l'été.
Le temps effeuillera ses changeantes guirlandes De l'aurore nacrée au crépuscule bleu, Dans le sonore azur bruiront les sarabandes Des guêpes d'émeraude et des frelons de feu;
Couleur d'ambre et de miel, mille flèches laquées Siffleront à midi sur les vergers voisins. J'écouterai jaillir au faîte des mosquées L'aérien appel que font les muezzins;
Le couchant, saturé d'essences et d'arômes, Couvrira d'un manteau de pourpre et de parfums Et les marchés fiévreux et les paisibles dômes Sous lesquels on coucha les califes défunts . . .
Et je verrai, plus tard, à l'heure où la pensée Danse, plus ondoyante et vive qu'un jet d'eau. Comme une lampe d'or, la lune balancée Sur les toits blancs de Smyrne et de Cordelio.
Mais ni la vasque rose où mes paons viendront boire
Le cristal émaillé de leurs propres reflets,
Ni la pâle, limpide, et délicate moire
Que l'été trame au long des muets minarets,
Ni la voûte d'argent où plane l'astre courbe. Ne pourront vous chasser, vivace souvenir Du Passé tour à tour délicieux et fourbe Et de ce bel émoi que j'aurai voulu fuir . . .
Car, pour exaspérer ma subtile souffrance Par le rappel toujours présent des jours meilleurs, Je veux, dans un jardin que le croissant nuance, Qu'éblouissante et noble entre toutes les fleurs.
S'effeuille sur ma tombe une rose de France.