LA COURTISANE
MONSIEUR len, écoutez, je ne suis pas méchante. J'eus, tout au plus, Thumeur parfois un peu changeante ^ Et quel est le mortel qui ne change souvent?
Mes parents m'ont livrée aux plaisirs toute enfant;
CONTES ET LÉGENDES l6l
Hélas ! chacun a-t-il le destin qu'il préfère?
J'ai fait tout simplement ce qu'on m'a dit de faire.
Oui, c'est vrai, je l'avoue, à plus d'un cavalier
Mon bras plié, le soir, a servi d'oreiller.
Est-ce un si grand malheur? Frêle et pauvre victime,
J'ai tâché d'être belle. Est-ce un si vilain crime?
Dans mes cheveux, Thiver, je mettais de ma main
L'épingle d'or semblable à la fleur de jasmin;
Lorsque chantaient les nids pleins de douces querelles,
J'entremêlais le jade et les fleurs naturelles.
On se sentait plus fier, meilleur, plus indulgent,
Sous mes doigts effilés comme des clous d'argent;
J'étais l'oubli, Tentrain, la chanson, la caresse.
Sitôt qu'il s'agissait de jeux ou de tendresse.
Quand on me disait : Viens! je disais : Me voilà !
Vraiment, peut-on beaucoup me reprocher cela?
On aimait mon corps svelte et frais, ma gaîté franche.
Mon bon cœur, plus léger que l'oiseau sur la branche,
Et mes tout petits pieds, pareils au nénuphar.
Et plus éblouissants qu'un prince sur son char,
Dans la pantoufle rose, aux riches broderies,
Où des papillons blancs buvaient des pierreries.
On vantait à l'envi mon regard velouté,
Mon sourire, baigné de molle volupté,
Mes souples cheveux noirs, l'éclat de mes épaules,
Et mes sourcils plus fins que les feuilles des saules,
Et mon oreille exquise, où, comme un tendre aveu,
J'entendais chuchoter le souffle du ciel bleu.
Moi, j'adorais, selon les lois de la nature,
l62 POEMES DE CHINE
Les beaux garçons, portant de l'or plein leur ceinture; J'ai vécu sans penser, Tesprit toujours distrait. Comment prévoir, hélas I que tout me trahirait? La vieillesse est venue, amenant la misère.
L'agréable, l'utile, enfin le nécessaire, M'ont manqué. Plus de feu, plus de thé ! Rien, plus rien, Que le mépris de l'homme et les abois du chien î Ahl laissez-vous fléchir et renvoyez mon âme, Monsieur len, dans le sein de quelque honnête femme I
lEN-WANG
Par toi, spectre trompeur, par tes appâts pervers;
Par tes sourcils légers comme les saules verts.
Par l'ardeur de tes yeux clairs comme un lac limpide,
Par ton cœur âpre au gain et par ton air candide.
Que de fils ont réduit leur père au désespoir I
Les maris affolés trahissaient leur devoir.
Vendaient champs, maisons, tout, et, de leur patrimoine
Ne sauvant même pas une fleur de pivoine.
Laissaient là, sans abri, leur femme et leurs enfants.
Pour un instant d'ivresse en tes bras étouffants.
Tu changeais les amis en haineux adversaires.
Tu riais d'exciter des rixes entre frères!
Le ciel t'avait donné la divine beauté;
Qu'en faisais-tu, réponds? Mensonge, impureté,
Vénalité sans fin, stupide effronterie!
Tu jetais au bourbier ta jeunesse fleurie;
CONTES ET LÉGENDES l6|
Rien ne sortait de toi que la honte et le deuil; Comme les flots troublés écumant sur Técueil, Les hommes se brisaient contre ton cœur de roche. Et voilà ce qu'ici, femme, l'on te reproche ; Voilà pour quels méfaits, chiens jaunes et corbeaux Vont déchirer ta chair et te mettre en lambeaux. Démons, avancez tousl La cause est entendue, A la Tour des Regrets cette fille perdue I
164 FOËMES DE CHINE
EC/^ "DISGIijACE
%A Théodore de 'Banville.
SOUS le cristal aigu de la blanche gelée, Voici les feuilles qui s'en vont!
Les monts Vou sont brumeux; le vent, dans la vallée. Souffle à travers le bois profond.
Gonflé par les torrents, le grand fleuve rapide
Soulève ses flots égarés; Les nuages, errant dans la montagne aride,
Se mêlent aux brouillards des prés.
CONTES ET LÉGENDES l6f
J'entends monter, du creux de la vallée étroite,
Les coups sonores du battoir; La lavandière, au bord du fleuve qui miroite,
Se hâte; déjà vient le soir.
Par un soleil mourant, le triste chrysanthème
Berce encor ses frêles pâleurs; Demain, au vent glacé, perdant leur diadème,
Tomberont les dernières fleurs.
Dans un palais superbe, orné pour mon usage, Jadis j'avais le cœur joyeux;
Et j'allais, aux parfums brûlés sur mon passage. Couché sur des coussins soyeux.
Maintenant, aux créneaux de ces tours éternelles, Penché vers les flots écumants.
Je n'entends que les pas égaux des sentinelles Et leurs sinistres sifflements.
Très-haut, dans le soir froid, les fines hirondelles En longs vols traversent les airs :
Allez, libres oiseaux I fuyez les citadelles. Et regagnez des cieux plus clairs 1
l66 POEMES DE CHINE
Chaque nuit est semblable à la nuit précédente ;
Toujours dans le même appareil, Des pêcheurs qui, toujours, sans que rien Taccidente,
Fournissent un labeur pareil I
Je contemple, d'un œil flétri, le mont sauvage. Que la lune éclaire; au-dessous.
Dans les îles du fleuve et le long du rivage. Tremble le roseau triste et doux.
Je songe à mes anciens camarades d'études:
Combien d'entre eux sont parvenus,
Tandis qu'ici je vois, ô mornes solitudes, Tous mes services méconnus!
Combien d'entre eux jamais ne prirent d'autre peine
Que d'aller, entre leurs repas.
Promener leurs chevaux et leur mine hautaine
Sur les cinq collines, là-bas!
A Tchang-Ngnan, paraît-il, on aime encore à boire. Et Ton joue aux échecs encor;
Quels écrasants revers, pourtant, forment l'histoire De ce siècle au lugubre essor!
Partout, dans les palais, de nouvelles figures ;
Partout des départs attristants!
On n'a plus les habits, on n'a plus les parures,
Qu'on avait dans le bon vieux temps.
Par les monts, vers le nord, résonne à la frontière
Le gong ou le tambour battant; Ce ne sont que courriers, chevaux et chars de guerre,
Sur les routes de l'Occident.
Ici tout est de glace, ici tout fait silence;
C'est ici qu'on a le loisir De songer, ô mon cher pays, à l'excellence
Des jours consacrés au plaisir! .
Comme les éventails palpitaient, doux nuage, Avec leurs plumes de faisans.
Lorsque, chez moi, je vis un auguste visage Luire au-dessus des courtisans!
Comme éclataient, quand j'eus cette heureuse visite,
O Dragon, tes écailles d'or!
Petit jardin d'Hou-Young, Hoa-Ngo, charmant site.
Je crois vous contempler encor.
l68 POÈMES DE CHINE
Les perles ruisselaient sur les tentes brodées, Dans Tair frais des enclos fleuris.
O les fûts délicats des colonnes sculptées, Et les animaux favoris I
O la jonque, penchant son léger mât d'ivoire Vers le riant miroir des eaux,
Et se berçant, avec ses voiles, dans sa gloire, Sous les ailes des blancs oiseaux!
J'ai quitté tout cela pour un désert. Ma vie En est, hélas I au soir obscur.
Comme il est loin, le temps où j'inspirais Tenvie, Assis à la Porte d*Azur!
Aujourd'hui, mon cœur sombre en vains regrets s'épanche,
Sans espoir d'un destin meilleur -, Mon front est tout ridé, ma tête est toute blanche,
Et je succombe à ma douleur.
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