SCÈNE II
Le rideau se relève et montre exactement la même scène ^ les murs effondrés, les âtres avec la longue cheminée qui seuls subsistent de la maison, la remise, V église, en ruines, le puits; la proclamation allemande est toujours là. Mais les deux tombes ont disparu.
Entrent par les côtés opposés JEAN et JACQUES. Ils sont devenus pareils à des enfants de quatorze ans et vêtus de longues robes blanches.
Jean
Bonjour, Jacques!
Jacques
Bonjour, Jean! (Ils s^ embrassent tendrement à la manière des prêtres en se mettant les deux mains sur les épaules).
Jean
Jacques, tu as donné ta vie pour moi.
Jacques
Jean, tu m'as donné ton âme et la foi en Jésus-Christ.
Tout cela coulait ensemble sur moi,
pendant que je te portais sur mon dos, comme Teau du baptême.
Le même coup de feu délivra nos âmes étroitement embrassées.
Jean
Réunis pour l'éternité !
Jacques
En Dieu ! Que ce mot me paraît encore étrange et nouveau, et quel profond tressaillement en moi d'étonnement et de désir !
Une seule seconde a fait de moi un chrétien et un bienheureux.
Jean
Une seule seconde parfaite de foi, d'espérance, d'amour et d'acceptation, pendant que tu me portais sur ton dos.
Jacques
Mon frère!
Jean
Oui, mon Jacques, ton frère, et non point ton ennemi.
Jacques
regardant autour de lui.
Eh quoi! la mort est venue et rien autour de nous n'a changé.
Jean
Ce n'est pas le ciel encore! Vois! A peine si la rougeur du couchant est obscurcie !
Noël ne fait que de commencer. Quelques heures encore avant que naisse Jésus-Christ.
Jacques
Voici la remise où le cantinier rangeait son âne. Voici la cave où l'escouade se reposait. Voici le puits où nous allions à la corvée d'eau.
Jean
Voici l'église.
Jacques
Voici toutes les pauvres maisons détruites par les Allemands.
POEMES DE GUERRE loi
Jean
Rien de ce qui arrive sur terre n'est perdu pour le ciel. Tout y trouve son sens. Tout y est devenu explicable, la même chose maintenant intelligible.
Jacques
Tout est pareil.
Voici même sur le mur encore la proclamation que le général allemand y fit afficher, avant que le pauvre village fût détruit et ses habitants massacrés.
Jean
Lis la, Jacques.
Jacques
Avis. — Une ligne téléphonique ayant été détruite près du village de Saint-RémyauX'BoiSy le village de Saint-Rémy-aux- Bois est condamné à payer dans les vingt quatre heures une amende de 20.000 francs. Si le payement n'est pas effectué à terme utile...
(Il n'y avait pas 20.C00 francs dans tout le pays),
... Si le payement n'est pas effectué à terme utile ^ le village de Saint-Rémy-aux Bois sera incendié sans égards pour personne : les innocents souffriront avec les
coupables.
(Signé) : Von Bulow.
Jean
Cela aussi est écrit dans le ciel pour toujours.
Jacques
Et ces arbres aussi sont restés les mêmes. Qu'ils me paraissent sacrés dans cette nuit solennelle ! Le chandelier d'or de Salomon avec toutes ses branches allumées n'avait pas plus de mystère.
Jean
Dieu a créé toutes choses excellentes et admirables. Il chérit tout ce qu'il a fait et désire qu'elles ne cessent jamais d'exister.
Ah! la chose la plus humble, si nous avions eu le cœur assez pur,
Quel sens elle cache en elle et comme elle parle de son Créateur!
Jacques
Maintenant je suis pur, Jean, et sans aucun péché. C'est ton sang qui m'a fait cette robe si blanche.
Jean
Tu m'as donné ta vie, c'est une idée que tu as eue tout à coup. ! Et moi je t'ai donné ce que j'ai pu.
Jacques
Dieu nous a épargné une longue attente et nous prend dans notre vingtième année.
Jean
Ensemble pour toujours.
Jacques
Mais ce n'est pas vingt ans que tu semblés avoir, mon Jean, et l'on dirait que tu en as à peine douze.
Jean
Toi-même, Jacques, où est cette fière moustache dont tu étais si vain ?
Jacques
Où est cette rude barbe noire?
Jean
Dieu a fait de nous des enfants de nouveau, comme au jour de notre première communion. Car il est écrit que nous n'entrerons pas dans le Royaume du Ciel, si nous ne devenons semblables ^ des petits enfants.
Jacques
Tu te rappelles nos discussions dans la tranchée } Ah ! que tu m'agaçais avec ton air tranquille! Et que toutes choses à présent me semblent si simples et naturelles !
Jean
Mais quelles sont ces petites lumières blanches que l'on voit de toutes parts apparaître et la forêt en est remplie.
POEMES DEGUERRE 105
Comme au mois de mars, les fleurs qu'on appelle Reines-des-Bois et le triste sol en est tout étoile. (Ici le chœur chante tout bas le répons de V office des Innocents : « Anima nostra sicut passer erepta est. »)
Jacques
Ce sont les âmes des enfants morts, pareilles à des gouttes de lait.
Jean
Morts, Jacques, dis-tu? Eh quoi! et nous, est-ce que nous sommes morts ?
non point morts, mais vraiment vivants.
Jacques
Venez, chers petits frères!
Jean
Venez, saintes âmes innocentes! Venez, témoins de Jésus-Christ, venez, tendres agneaux que le cruel Hérode a immolé, non point pour aucun mal que vous lui ayez fait, mais par la seule haine de ce Dieu dont vous êtes l'image.
io6 POEMES DE GUERRE
Jacques
Quelle moisson pour le Paradis ! Quelle odeur délicieuse vient à nous comme celle des jacinthes et des narcisses et de toutes ces fleurs les premières qui sortent du sol hivernal! ou les muguets et le gros coucous qui sentent le miel!
Jean
De toutes parts, des villes et des champs de France et de Belgique, innombrables comme nos armées, je les vois qui montent vers Dieu et toutes les routes du Ciel en sont remplies! Il n'y a pas d'église populaire qui ait tant de blanches multitudes autour d'elle un jour de première communion.
Jacques
Il n'y a rien que le diable abomine aussi fort qu'un petit enfant.
Jean
Vous tous, les égorgés, les fusillés, les mutilés, les perdus, les abandonnés, morts
poëm;es de guerre 107
de froid, morts de misère, morts de ne
pas manger,
Morts de peur et de désespoir,
Chers petits frères, venez! nous ne
vous ferons aucun mal.
Jacques
Ils nous ont vus et n'osent s'approcher.
Jean
Venez ! (Entre une foule d^ enfants vêtus de longues robes blanches, les mains jointes ou les bras croisés. Ils viennent se masser sur le fond de la scène.)
Jacques
Enfants, qui êtes vous et d'où venezvous ?
Jean
Tais-toi, Jacques, et ne parle pas ainsi brusquement comme si tu étais encore un caporal à la tête de son escouade.
Les pauvres petits enfants ont le cœur si sensible et il est si facile de les effaroucher ! Et ceux-ci viennent de souffrir tellement
io8 POEMES DE GUERRE
sans savoir pourquoi. Laissons-les s'apprivoiser peu à peu et faisons semblant de ne pas les voir.
Jacques
Qu'ils sont touchants avec leurs mains jointes et leurs yeux baissés comme de pauvres enfants qui ne savent rien de rien et font ce qu'on leur dit!
Jean
Il y en a qui savent à peine marcher et dont les pieds s'embarrassent dans cette robe trop longue.
Jacques
Un peu de temps encore et les pieds ne leur serviront plus de rien.
Jean
Ils seront dans la gloire de Dieu avec nous!
Jacques
En Dieu, Jean, en Dieu même! Où est Dieu, là nous serons avec lui! Avec Dieu,
et non pas ailleurs, dans la vive lumière de Dieu, comme un nageur dans une source, le nageur qu'une eau subtile et lumineuse enlève et soutient suivant le poids qu'il pèse!
Jean
Tu sais ces choses! Quel docteur une balle de Mauser a fait de toi en une seconde! (Une petite fille s^ approche timidement de lui par derrière et lui met la main dans la main.)
Jean
Qui es-tu, chère enfant ? Bonjour, Doucette !
La petite fille
Je suis la grande Marie.
Jean
Guère grande tout de même.
La petite fille
C'est moi qui ai conduit ici les petits de Lunéville.
iio POEMES DE GUERRE
Jean
Quels petits ?
La petite fille
Les tout petits qui sont morts parce que les Bavarois avaient réquisitionné tout le lait.
Jean
Et toi, comment es-tu venue ?
La petite fille
C'est un gros homme gris qui m'a tuée à coups de sabre, j'avais beau me cacher, ô Dieu que j'ai eu peur ! et il a tué aussi notre chien qui me défendait. (Un autre enfant tout petit est venu se mettre tout près de Jacques.)
Jacques
Et toi, mon homme, qui es-tu ?
Une autre petite fille
Il ne sait pas bien parler encore.
Jacques Qui est-ce }
POEMES DE GUERRE m
La petite fille
C'est un petit que sa maman a perdu quand on l'a sauvé de Nomény. Elle le tenait dans son tablier et il a tombé. Une roue de charrette lui a passé sur le corps. (Un autre enfant.)
Jean Et toi, mon petit tondu ?
Le petit garçon
Les Allemands m'ont fusillé parce que je les mettais en joue avec mon fusil de bois.
La petite Marie
Regarde ! En voilà d'autres qui veullent te parler.
Jean Qui sont-ils } Explique-moi.
La petite Marie
Ce sont les petits Belges qu'on a brûlés dans une grange.
Jacques
Et tout ce paquet là-bas qui ne dit rien et qui baisse la tête ?
La petite Marie
Ce sont des petits Anglais. Un obus est tombé au milieu de leur école et ils ont sauté tous à la fois avec la bonne sœur.
Jean
Et ces cinq ou six autres là-bas qui se tiennent par la main ?
La petite Marie
Noyés dans un bateau de réfugiés que les Allemands ont coulé.
Jean Et ces autres ?
La petite Marie
C'étaient les orphelins d'un hospice où Ton avait mis le drapeau de la Croix- Rouge.
Jacques
Et ceux que voilà, si timides, et qui osent à peine se montrer ?
La petite Marie
Ah ! ne leur faites pas peur ! Ce sont ceux qui ont le plus souffert, quand les Autrichiens se sont sauvés ! Ils ne nous parlent pas, tant leur pauvre cœur est encore contracté.
Ce sont les petits Serbes qui viennent de bien loin.
Jacques
Et tous ces jolis messieurs, dis-moi, qui ont un air si fier sous leurs cheveux bouclés ?
La petite Marie
leur faisant signe.
Venez, on ne vous fera pas de mal. (Les petits approchent,)
Jean Qui êtes-vous ?
La petite Marie
Ce sont les Polonais qui sont de chez les Russes, et il y en a un qui a une belle image de la Vierge noire, (entre une petite fille avec son violon.)
Jacques Et toi, ma jolie rose, qui es-tu ?
La petite fille Je m'appelle Sylvie et je joue du violon.
Jacques Et comment es-tu venue ici ?
La petite fille
Je ne sais pas. J'étais dans mon lit et je dormais, et tout à coup je me suis trouvée ici.
Jean
Que c'est gentil d'être tous ensemble des petits enfants ! Aimables frères, c'est fini maintenant de cette terre où l'on souffre !
POEMES DE GUERRE ii^
Jacques Et d'où vient que toute cette foule s'est assemblée avec nous, ce soir, en ce lieu
même ?
Jean
N'est-il point l'image de celui où nous avons passé tant de nuits, ayant devant nous les deux tours de la cathédrale martyre, Notre-Dame de Rheims, Notre- Dame de France, assassinée par les Allemands en haine de la foi ?
Ce n'est pas une sainte ou un évêque, c'est Notre-Dame elle-même, c'est la mère de Dieu fait homme pour nous, qui endure la violence et le feu !
C'est elle tout à coup que nous avons vu flamboyer au centre de nos lignes, comme jadis la vierge de Rouen, c'est elle qu'ils essayaient de massacrer, la vieille mère, pendant qu'elle nous faisait un rempart de son corps !
Au centre de nos lignes c'était elle contre les hordes du noir Luther qui était notre rempart et notre drapeau !
ii6 POEMES DE GUERRE
Dans cette bataille sur toute la longueur de la Marne que nous avons livrée, ayant Geneviève à notre gauche et Jeanne à notre droite,
Dans cette bataille de six jours autour du jour de sa fête, quand se retournant tout à coup la ligne de nos sept armées parvint, avec quel effort, à rejeter le poids accablant, le manteau de plomb vivant sur nous avec un million de griffes des légions de la nuit !
Et maintenant elle est toujours là sur le front, notre mère, notre générale, incendiée, insultée, mutilée, vide, veuve, frappée, debout ! Et les Boches en face d'elle n'ont pas gagné d'un seul pas et ils savent qu'ils n'iront pas plus loin.
C'est d'elle-même, en effet, qu'il est dit qu'elle est terrible comme une armée rangée en bataille, terrible quand elle sourit, et que sera-ce quand elle brûle ?
A sa droite, à sa gauche, à l'Est, à l'Ouest, et du Midi jusqu'au Nord, de la mer aux Vosges et de Dunkerque jus-
qu'à Belfort, au travers des Sept Rivières.
Elle voit s'attacher à elle comme à une colonne, comme à un pilotis, la triple et quadruple chaîne sans aucune rupture ni défaut,
De qui formée, sinon de ces enfants mêmes qu'elle a donnés à Dieu et que jadis elle enveloppa dans les langes baptismaux !
Maintenant, c'est l'hiver, c'est la longue saison de la souffrance et de la lutte et de l'espérance dans le froid et dans la gêne et dans la mort.
Quand toute la France est dans le silo, tout notre froment dans le sillon.
Avant que cette semence armée ressuscite au soleil de Pâques !
Ja c Q u E s
Et d'où vient que tout ce peuple s'est assemblé ici ?
Jean N'est-il point convenable que là où la
ii8 POEMES DE GUERRE
mère endure passion tous les enfants soient avec elle ?
Où est leur place en ce jour de Noël sinon près de cette mère qui les a tous enfantés au salut avec le Christ ?
Où est mieux leur place en ce jour de la naissance de toute l'Eglise,
Sinon près de ces fonts jaillis de la plus pure veine de la terre où jadis la Fille aînée de l'Eglise a reçu le baptême et tant d'autres peuples avec elle ?
Sinon près de cette source d'eau et de chrême où jadis Jeanne la Pucelle conduisit le Roi pour s'y faire sacrer ? Rheims royale et baptismale que les ennemis de la Joie aujourd'hui essayent d'ensevelir sous le fer et le feu.
Ja c Q u E s Mais qu'attendent-ils tous ? "^
Jean
Que minuit sonne et que le ciel s'ouvre. Or ça, voici M. le Curé du village qui
vient vers nous pour nous recevoir, car nous sommes chez lui.
Et nous faire un beau sermon. (Entre le Curé de Saint-Rémy-aux-Bois . )
Jacques
Bonjour, Monsieur le Curé !
M. LE Curé
Bonjour, mes petits enfants ! Bienvenus tous à Saint-Rémy-au-ciel !
Vous voilà tous enfin ! C'est pour vous que je suis resté seul ici si longtemps à vous attendre, car c'est moi qui suis chargé de vous accueillir en ce lieu, avant que l'heure vienne d'être introduits dans une autre demeure.
Jacques
Voici combien de temps que les Prussiens vous ont fusillé ?
M. LE Curé
Voilà cinq mois qu'ils sont entrés ici comme des gens à moitié fous. Il n'y avait rien à leur expliquer.
Moi et ma bonne, ils m'ont pris tout de suite et ils nous ont conduits au cimetière, à gauche de l'église. J'ai bien vu tout de suite ce qu'ils voulaient. Ils disaient que nous leur avions tiré des coups de fusil.
Jean
La bonne était une pauvre enfant aveugle et bec-de-lièvre qu'il avait recueillie par charité.
M. LE Curé
Alors j'ai dit à Marie : « Marie, c'est le moment de réciter notre chapelet. » Elle n'a rien dit, elle a tiré son chapelet de la poche de son tablier et elle s'est mise à genoux à côté de moi, tenant ma soutane de l'autre main.
Jean
Où est-elle ? Je ne la vois pas.
M. le Curé Elle était trop pure et la terre n'a pu la
contenir. Je ne Tai vue qu'un moment, elle m'a souri, ah! quel céleste sourire! et elle a disparu.
Jean
Et est-ce que vous avez souffert à ce moment, Monsieur le Curé ?
M. LE Curé Et toi-même, Monsieur le séminariste ?
Jean, souriant.
Et toi, Jacques ?
M. le Curé
Dieu a miséricordieusement caché aux pauvres hommes, afin qu'ils aient quelque mérite, le peu de douleur qu'il y a à quitter ce lieu de souffrance et de ténèbres.
Rien qu'une grande lumière fulgurante comme l'épée de l'ange exterminateur et voici la réalité enfin autour de nous!
Comme quand au sommet d'une montagne le brouillard tout à coup s'écarte et
que Ton voit T Alsace ou la Lombardie toute rose dans le soleil du matin.
C'en est fait de ce songe mauvais que | nous appelions la vie.
Jean
Ainsi donc, tout de même, la voilà, cette vie éternelle par laquelle au séminaire on nous apprenait à terminer tous nos sermons!
M. LE Curé se tournant vers les enfants.
Et maintenant, mes très chers frères, écoutez-moi, car c'est moi qui suis chargé . ce soir de vous faire l'instruction et de 1 préparer vos intelligences à cette éternelle Noël qui va briller à minuit, comme jadis je prêchais aux enfants des catéchismes, — car pour vos cœurs, je sais que déjà ils sont tout purs et ouverts. (Tous les enfants se groupent au fond de la scène) .
Mes très chers frères, je vous conjure tout d'abord de ne plus être tristes, et
effrayés, et éperdus, comme il est naturel à un âge si tendre quand on se trouve tout à coup sans personne, et vos chers parents sont restés dans un autre lieu, et je sais que vous venez d'avoir si peur! Vous étiez entourés de tant de soins et de tant d'amour, et voilà tout à coup que la chose s'est produite et quelqu'un tout à coup qui vient vous faire du mal, alors que vous n'en faisiez aucun. Et, maintenant, c'est le ciel, il est vrai, vous le savez, et cependant votre mère n'est pas avec vous, et vous vous dites sans doute : «Estce qu'il y a place pour de si petits enfants dans une si belle maison ? » Mes chers frères, si petits, si simples, si innocents que vous soyez, si désarmés, vous ne l'êtes pas encore autant que ce Dieu que vous allez voir tout à l'heure et qui n'acceuille que ceux-là précisément qui sont semblables à vous et à lui : « Mais, pensezvous, est-ce qu'il me connaît, moi, le tout petit, comme ma mère me connaît et comme je la connaissais ? » — Chers
enfants, dit le bon Dieu, c*est votre mère qui vous a reçus, mais c'est moi qui vous ai faits. C'est elle qui vous a reçus de tout son cœur, c'est elle qui vous a nourris du meilleur de ce qu'elle a, mais c'est moi le premier qui ai eu toute l'idée, c'est moi qui vous ai faits exprès, comme un ouvrier qui pense longtemps à ce qu'il va faire et qui combine bien des choses par avance. Comme c'est joli pour lui ce petit être qui va paraître et personne autre n'en a l'explication! Et si vous aimez votre maman, n'aimerez -vous pas aussi bien celui qui est votre auteur et votre inventeur et qui n'a pas cessé et ne cesse pas de penser à vous un seul moment ! Ah ! il y a un grand secret entre vous et lui, un petit mot bien doux que vous seuls, et non pas aucun autre, pouvez lui dire, et ce petit mot de votre bouche, dit le Seigneur, il m'a paru si cher, si indispensable, que je n'ai pas eu la patience d'attendre plus longtemps et que je vous ai fait chercher tout de suite ou vous étiez,
avant que la vie ne m'ait changé mes petits enfants.
Oui, bien, mes très chers frères, il vous faut remercier le bon Dieu qui, en vous enlevant si jeunes, vous a traités comme ses préférés, et non seulement vous a soustraits ainsi à bien des maux, mais qui n'a pas permis que sa ressemblance fût jamais en vous, pas plus que chez les anges, endommagée. Mais vous n'êtes pas seulement bienheureux, vous êtes saints aussi. Si petits, vous avez la même couronne que tant de généreux athlètes, tant de missionnaires, tant de nos frères en Chine ou du temps des empereurs de Rome, n'ont conquise qu'aux prix de beaucoup de labeur et de patience. L'être en état de grâce, comme il ne cesse pas d'être uni au Christ, s'il vient à subir le martyre, comme il ne cesse pas d'être en état d'assentiment à son Créateur, participe à la même passion et en dilate sur tout ce qui l'entoure la vertu d'expiation et de rachat. Ce n'est pas faussement que
vos mères, quand elles vous serraient dans leurs bras, vous appelaient leurs petits Jésus! Comme il a donné sa vie pour vous, vous lui avez donné la vôtre et à jamais dans le ciel vous ne cesserez plus de la lui donner.
Donner ne suffit pas, il faut demander aussi, sans cela à quoi servirait-il d'être des enfants qui attendent tout de leur père avec une foi sans borne, et n'entendent aucune raison ? N'ayant rien à demander pour vous, que demanderez-vous, mes très chers frères, tout chauds encore du corps et de l'âme de vos parents ? La pitié pour eux tout de suite du Seigneur, pour tous ces pauvres gens qui traînent encore là-bas, et qu'il entende leurs noms que tous ces anges nouveaux-nés exhalent comme une rose fraîche qui s'ouvre avec une odeur irrésistible !
La pitié tout de suite, et le pardon tout de suite aussi, la pitié pour ces auteurs de votre vie — et le pardon en même temps pour tous ces malheureux qui, en vous
tuant, sont les auteurs de votre béatitude, pour qu'au parfum nouveau de ce petit globe d'amour qui chante à Dieu ne se mêle pas l'idée insupportable de l'injure qui lui a été faite! Prions donc pour nos bourreaux. Mais Seigneur, vous savez qu'il n'est pas facile de prier pour un Allemand. Ce sont des gens si parfaitement honnêtes, et vertueux, et sûrs de bien faire, même quand ils assassinent des enfants. Que demander pour ces êtres justes et rayonnants, investis dès leur naissance du don de ne jamais mal faire, et qui n'oublient pas de reporter pieusement à Dieu le mérite de ce privilège singulier ? Quand ils nous tuaient, mes très chers frères, c'est nous qui étions coupables de la nécessité qui obligeait ces bonnes gens à des actes immodérés. Quel trait demander à la grâce qui vaille contre l'armure d'une confiance aussi solide, ou d'une bêtise aussi épaisse ? Qu'oseronsnous demander à Dieu pour ces peuples religieux qui savent mieux que lui où ils
en sont et qui n'ont besoin de personne ? Et quelle est la chance de nos amis qui osent porter les armes contre de pareils gaillards ? Leurs souverains ne sont-ils pas de pieuses gens ? Il y en a un qui n'est pas capable de dire trois mots sans que le quatrième soit cette syllabe redoutable que nous mêmes osons à peine prononcer. Il y a en un autre qui s'est fait photographier à genoux sur son prie-dieu, invoquant ce Père qui veut qu'on lui parle dans le secret et il n'y a pas dans son empire un douanier ou un commissaire de police dont le bureau ne compte à son inventaire l'image du Crucifié! Et la pauvre France, mes très chers frères, pendant ce temps-là, grand Dieu, que fait-elle ? Je frémis d'y penser ! Un pays si peu édifiant! Que pèse-t-il au regard de ces empires religieux ? Qui de vous me dira ce qui se passe en France en ce moment ?
Un enfant
Comment savoir d'ici ce qui se passe sur la terre ?
M. LE Curé
Ne voyez-vous pas ce puits au milieu de la place ? Et ne vous a-t-on jamais montrés dans les images ce même puits où Jacquin et Jacqueline s'amusaient à secouer leur édredon qui devenait aussitôt des masses de flocons et un épais manteau de neige sur les Vosges et toute la Lorraine ?