LA GRANDE ATTENTE
De quoi est fait le pain que nous mangerons cette année ? de quoi la grappe sous la feuille mal sulfatée qu'Octobre va nous apporter ?
De quoi ces fruits qui s'alourdissent à la branche ?
De quoi plient ces branches accablées sous un faix chaque jour plus lourd ?
Dites de quoi ces fleurs qui déjà ne sont plus et ce lys si court
Embaumèrent notre sombre Dimanche!
Le mari qui est parti, le maître qui n'est plus là, le père qui ne reviendra pas.
Ces fruits sont faits de leur absence.
Ce que goûtent ces fruits si beaux, ce que sentent ces fleurs, c'est la mort!
C'est en eux que ces champs labourés
sans eux et sans eux moissonnés à grand effort
Préparent une nouvelle semence.
Qui sème dans les larmes, nous dit-on, allégresse pour lui au temps de la provende !
Et certes nous n'avons pas fait notre sillon dans le rire!
Mais ce que nous récoltons aujourd'hui, supérieur à notre demande,
Ce qu'on nous donne à emporter pas à pas, c'est une chose si grande
Que nos bras n'y peuvent suffire!
Plus lourd qu'une gerbe de blé l'homme tombé que son camarade rapporte entre les fils de fer.
Plus lourdes qu'un char surchargé
Ces craquantes prolonges dans la nuit par files qui nous reviennent de la Woëvre et de l'Yser,
Plus large qu'aucun silo la place qu'il nous faut faire
Aux dépouilles d'une seule journée!
Plus lourd que le Ciel et la Terre, plus pesant dans les plateaux de la Justice,
L'homme qui a posé sa vie pour ceux qu'il aime!
Plus lourd que de l'or à la banque, le poids plein sans manque et sans artifice,
Car quoique l'amour et le devoir exigent, il n'est pas de plus grand sacrifice Que de s'être donné soi-même.
« Quoi que la France exige de nous, qui a le droit d'exiger tout.
Il n'est prix que nous n'ayons payé.
Voici pour vous le pain et la paix, pour vous la vie et pour nous la mort :
A cause de ce grand peuple derrière nous qui ne nous connaît pas, de cette foule derrière nous qui dort,
La mort que nous avons préférée !
La mort qui est dure pour nous aussi et dont nous aurions su comme vous nous passer, 4
La fin qui est tellement injuste à notre âge!
La valeur de ce grand héritage pour vous dont nous sommes débarrassés,
Nous y avons engagé notre vie, pensez-y et si ce n'était pas assez.
Du moins nous ne pouvions faire davantage.
Cette grande Moisson à quoi vous pouvez à peine suffire, c'est nous qui vous l'avons donnée.
Nous, tout l'homme de Dix-neuf-centquinze, nous la classe de toutes les classes !
C'est en nous que le grain amer fut semé qui devait absolument être semé.
C'est en nous que vous avez vu grandir et jaunir et se préparer
Cette moisson que l'on fait à voix basse! »
On s'y est mis tout le monde, on a donné sans comprendre tous à la fois!
Les vieux, les femmes, les enfants!
Avec les vieux chevaux branlants le labour qui était comme un acte de foi!
Et la chose que nous avons vue autour de nous monter et se déployer mois par mois,
La voici enfin à nous on ne sait comment!
Voici tout le fruit de l'année rentré, pesant à notre âme comme à notre chair.
L'amour est plus lourd que la haine.
Point d'épi sous le vent de la batteuse qui ne soit la vie d'un être cher!
Le fruit de la terre pour nous qui vivons, et sous la terre
Celui qui nous l'a conservé à grand'peine !
Plus lourd qu'un tort non réparé, le bienfait dont nous sommes de toutes parts surpassés,
Le don qu'il est impossible de rendre.
Dans ce bien dont nous sommes saisis
de tous côtés, dans ce vaste héritage accumulé,
Nous savons que comme dans la grappe et le blé le meilleur ne nous est pas adressé,
Le sens que nous ne pouvons pas comprendre.
On nous a donné le corps, c'est fait!
mais pour l'âme, c'est une autre histoire! — « Mangez ce pain qui est fait de notre chair.
Mais la chose que nous avons vraiment donnée, qui est-ce que est capable de la recevoir ?
Ni vous, ni ce qui fut notre patrie, ni ce que vous appelez la gloire.
Ne suffisent à la contenir tout entière !
L'inspiration de donner sa vie hors de tout comme celle même de la créer, toutà-coup irrésistible et nécessaire.
Gratuite comme la grâce de Dieu !
La patrie qui se referme derrière nous, quelque chose tout-à-coup devant nous qui s*ouvre et qui se desserre,
La générosité passionnément de ce qui n'était que du sang et de la chair Qui se volatilise dans le feu ! »
Dieu a pris Tâme, il nous reste le corps et le fruit de nouveau pour le semer, et de nouveau le grand Dessein de Dieu incompréhensible à labourer!
Dieu incompréhensible, ô frères, et vous avez passé de son côté.
L'an avec toutes ses saisons au complet qui est achevé et de nouveau une autre année qui recommence.
Le sacrifice à tirer de nouveau de la terre à l'intérieur de ce même horizon funèbre qui n'a point changé,
La lutte sur place depuis un an sans changement et sans avance.
La lutte et la prière sur place depuis un an, l'agonie sur place depuis un an,
et Dieu depuis un an qui n'a fait aucun mouvement,
La tuerie sur la même ligne jour et nuit,
L'herbe verte qui est devenue le grain et point d'autre espérance pour demain que cette poignée de froment.
Point d'autre prise sur Dieu que ces corps entre nos mains comme de l'or de nos pères et de nos enfants,
Silencieux comme Lui.
L'ensemencement demain, mais aujourd'hui la moisson sac à sac dans le grenier de notre maison,
Toute chose transformée en sa valeur.
Demain ce que nous allons semer et racheter avec, mais aujourd'hui la possession ! Aujourd'hui tous ces morts pour sauver la France échappés à tout autre vocation Que celle-là qui fut la leur.
Le placement plus tard mais aujourd'hui le capital intègre qui est entre nos mains,
L'amour qui ne nous sera pas ôté, Les morts qui ne nous seront pas ôtés, tout ce grand bien, quoi qu'il arrive, qui nous est accru et qui de nous déjà n'est plus distinct,
La douleur qui est pour aujourd'hui, l'espérance qui est pour demain.
Le fruit qui est pour l'éternité.
Si nos frères n'étaient pas morts, et comment aurions-nous recueilli ce vaste héritage.
Comment les tiendrons-nous tout entiers ?
Tout ce à quoi nos bras humains ont droit, — l'âme est à Dieu, — le corps et pas davantage,
Le corps mort, mais qui va ressusciter tout-à-l'heure, la lourde croix de nos frères sur nous à la mesure de la nôtre comme un gage
De leur visage tout-à-l'heure et de leur baiser!
Si nos frères n'étaient pas morts, comment aurions-nous su ce qu'il y avait dans notre cœur,
Comment ces eaux auraient-elles jailli ?
Comment aurions-nous fait cette trouvaille en nous, ce point vital que nous appelons la douleur,
La vérité enfin au fond de nous, ces amères eaux en nous pour tout purifier qui ne sont point seulement des pleurs, Mais la source même de la vie !
Si nos frères n'avaient pas été fauchés, comment aurions-nous fait pour être jamais aussi seuls ?
Rien que notre regard n'embrasse!
La plaine rase à perte de vue tout est fini et ça et là un troupeau de moutons dans les éteules!
Si la moisson tout entière n'avait pas été fauchée et mise en meules.
Comment Dieu tiendrait-il tant de place ?
Ce n'est plus seulement au dessus des champs maintenant que le ciel en triomphe avec tous ses peuples est déployé!
Les villes aussi chaque soir,
Comme une ouvrière économe, comme une veuve qui baisse sa lampe pour prier,
Voient par bouts entre les maisons quelque chose de nouveau là-haut, ces lumières fidèlement là-haut avec lesquelles il fait si bon de pleurer et de veiller.
Quand tout, où nous sommes, est noir.
Fini, le tintamarre des réclames lumineuses et la pétarade commerciale qui nous poursuit jusqu'au fond des parcs !
Fini, le coup de poing dans les yeux d'affreux théâtres qui s'allument et la morne fascination des lampes à arc !
Fini, les coupoles et les cylindres
Des halles à expositions d'où un feu pourpre ou vert s'irradie et la boue même sous nos pieds qui luit comme de l'or et de l'acajou!
Seules brillent éternellement au-dessus
de nos petites lampes laïques au ras du sol surmontées de chastes abat -jour, Ces étoiles qu'on voulait éteindre.
Paris séparé par le milieu dans la nuit comme une chose ouverte, préparée à ce fleuve qui lui arrive.
Un port sans anneaux à ses murs pour le commerce,
Paris depuis un an dans le serrement de cœur et dans la pénitence de Ninive, '
Une ville derrière ses longs monuments qui retient son souffle et qu'on dirait attentive
A ces eaux uniquement qui la traversent.
Du moins il n'y a plus la lumière de l'homme sur nous pour nous éblouir !
du moins il n'y a plus les œuvres de l'homme sur nous pour nous empêcher de respirer!
Vous étiez tout de même trop peu,
O Père des moissons, Modulateur, vaste
souffle suave et fort qui conduisez toute chose ensemble à sa maturité!
L'homme vous a cédé du terrain et voici qu'il ne peut plus défendre sa maison et sa cité
Contre l'invasion de Dieu !
Trop d'épis sous le peigne de la moissonneuse, trop de nos frères comme des fruits qui grêlent sous le premier vent d'automne,
Ont fait des champs et de notre âme un désert,
Nous vous avons fait trop de place, vous nous avez pris trop de choses, ô mon Dieu, toutes celles qui nous paraissaient bonnes :
Pour que vous fassiez désormais quoi que ce soit sans nous, sans ce cœur que nous vous avons donné, sans ces frères que nous avons joints à votre couronne,
Vraiment vous nous avez coûté trop cher!
6o POEMES DE GUERRE
Il y a une grande alliance bon gré mal gré entre nous désormais, il y a ce pain que nous vous avons offert,
Ce vin que nous vous avons tendu, non pas d'une main qui tremble,
Nos larmes que vous avez recueillies^ nos frères que vous partagez avec nous, laissant ce qui est semence à la terre,
Il y a ce sacrifice vivant chaque jour dont nous vous procurons la matière.
Ce calice où nous avons bu ensemble !
Ce pain, ce vin que vous avez acceptés, ils sont à nous! entre nous ce n'est plus vous maintenant qui êtes le seul à donner !
Dans ce grand plan de votre volonté en marche qui ressemble à une aventure,
Nous avons pris personnellement intérêt, c'est nous-mêmes qui sommes engagés.
Nous avons fait masse de notre avoir avec vous, c'est en vous que nous avons tout capitalisé.
Nous sommes du côté sûr!
POEMES DE GUERRE 6i
Puisqu'on nous a arraché le cœur^ profitons-en ! que craindre et quel risque avons-nous encore à courir?
La terre est nue et notre compte est net.
Nous n'avons plus rien à donner, nous n'avons plus d'autre mot à vous dire,
Non pas dans ce qu'on appelle résignation, mais dans la véhémence comme la faim de notre désir,
Sinon que Votre Volonté soit faite !
Nous avons comme nos frères une manière aussi pour nous de vous donner notre âme et notre corps!
— Mais il y a quelque chose de plus lourd à supporter que le poids pour un arbre de ses fruits, le poids pour une mère sur elle de tous ses fils qui sont morts,
Plus redoutable que votre bras quand il frappe pourvu qu'on sache ce qu'il fait alors qu'il frappe le plus fort.
Et c'est votre immobilité!
Ce lien dont vous êtes lié et qu'il nous faut user avec la prière,
Cette paix autour de nous qui est grande,
Cette paix autour de nous qui est grande, et dont nous pouvons dire qu'elle est très amère.
Ce silence dont vous vous taisez, ce sommeil dont nous vous voyons dormir qui êtes Notre Père,
— Assis parmi nos champs moissonnés, dans le fruit et la désolation de toute la terre,
Sous ces branches chargées de fruits qui pendent!
Août 1915