SCENE II
L ALLEMANDE
Non! non! Il n'est pas mort! Il respire! Il m'appelle! Je l'entends! — Oui, mon Fils, je viens ! je t'obéis! Je pars! J'ai mon amour pour guide! Oh! ce pays, Je ne l'ai jamais vu, mais je me le rappelle! Jeune mère, dis-moi : mon Fils a succombé Près d'une forteresse; une rivière est proche I... Mène-moi ! Montre-moi la route ! A son approche Je sentirai la place où mon Fils est tombé!
LA FRANÇAISE
O mère! ma patrie est grande! vos armées L'ont, du nord au midi, couverte de mourants ! Les fleuves sous vos pas ont changé leurs courants ; Les collines par vous ont été déformées ! Le vallon où mon Fils est mort, je le connais ! Mais des autres vallons j'ai perdu souvenance !
On y voit le caillis lugubre des genêts,
On y voit des créneaux la lugubre ordonnance ! . . .
l'allemande.
Oui ! c'est là qu'il doit être — et là qu'il est ! — Je vois Ces genêts, ces créneaux tels que tu les dévoiles ! Je vois aussi — là-bas, — comme un rideau de bois ; — Ce sont des peupliers qui tremblent aux étoiles !
LA FRANÇAISE
Oui ! de blancs peupliers s'y balancent ! — et puis Sur sa croix, qu'inclina l'ouragan d'une bombe, Un rameau de buis vert ! . . .
l'allemande.
Oui! le rameau de buis Comme au vent de l'obus s'incline sur sa tombe!...
LA française.
C'est là qu'il dort !
l'allemande.
C'est là qu'il dore!
LA FRANÇAISE
Mon Fils !
^8 LA GU E RRE.
L ALLEMANDE
Mon Fils!
LA FRANÇAISE
Je VOUS parle du mien, Femme, ec non pas du vôtre !
l'allemande.
C'est du mien qu'il s'agit, Femme, il n'en est pas d'autre!
LA FRANÇAISE
De l'enfant que j'avais!
l'allemande.
De l'enfant que je fis !
la française.
En France, le tombeau c'est le champ de bataille ! Et mon Fils est mort — là! — Le point est débattu !
l'allemande.
En Allemagne, on dort où l'on a combattu, Et mon Fils est mort — là! — Crois-tu que je m'en aille?
LA française.
Portez plus loin vos fleurs !
l'allemande.
Vous, plus loin votre encens !
LESDEUXMERES. +9
LA FRAKÇAISt.
Vous ne pleurerez pas un Français, je suppose!
l'aLLEM ANDE.
Éloignez-vous : c'esc là qu'un Allemand repose!
LA FRANÇAISE
Mais je l'ai vu, vous dis-je!
l'allemande.
Eh bien, moi, je le sens !
la française.
La more a quelquefois des caprices funèbres, Ec peut-êcre en effet ils son: là tous les deux!
l'allemande.
Le tombeau fait parfois des couples hasardeux Et peut-être leurs yeux ont-ils mêmes ténèbres!
LA FRANÇAISE
Peut-être ils sont tombes face à face au combat, Ainsi que dans la terre ils dorment face à face!
l'allé M AN DE.
Peut-être sous le sol, et tel qu'à la surface. Leur sommeil reproduit l'horreur de leur débat !
LA FRANÇAISE
J'y pense : ma douleur est bien près de la tienne!
l'allemande.
J'y songe : mon cadavre est bien voisin du tien!
LA FRANÇAISE
Allemande ! ta couche a dépeuplé la mienne !
l'allemande.
Française ! c'est ton Fils qui m'a tué le mien !