A PAUL LAFFITTE
UArgonne se dressait profond»,- sombre et haute.
Andbé Thbdbiet.
Septembre, qui verra la République éclore, Convoquant sous les plis du drapeau tricolore Nos Français délivrés dont le cœur a frémi, Les a lancés pour vaincre ou mourir à Valmy ; Et vaincus les Prussiens sont morts ou bien en fuite. Car nos boulets leur font une rude conduite A tous ces généraux de Brunswick, à ces ailiers Margraves qui traitaient nos gens de savetiers. De tailleurs, de manants détachés de la glèbe, Gomme ils ont lâché pied devant le peuple éphèbe Qui les eût repoussés, non moins qu'à Marathon, Faute de poudre, avec la fourche et le bâton 1
Peuple héroïque 1 ainsi fuyez, comtes, lieiduques, Champions effarés des royautés caduques.
Car, malgré votre nombre et malgré vos canons Et l'orgueil déployé de vos noirs gonfanons, Et vos habits qu'illustre un somptueux ramage, Vous avez vu là-bas surgir la grande image D'une France nouvelle, ardente à se venger Qui renverra la mort au cœur de l'étranger Et ne lui laissera jusques à la frontière .
Rien sur le sol natal, pas même un cimetière. Fuyez donc, ô Prussiens, légions en lambeaux. Car vos morts resteront pour nourrir nos corbeaux.
Pendant que cette armée où Gœthe ébloui songe. Sur la route en tronçons dispersés se prolonge, Nos soldats en repos vont et disent joyeux Que leur victoire est jeune et chantante comme eux. L'honnête enivrement de leur triomphe crée Une gaîté vaillante, une gaîté sacrée.
Le rire sur la lèvre et la lumière au front, Les uns vibrent en chœur, d'autres dansent en rond. Et tous ravis, pensant que la gloire est leur proie, Ont dans leurs yeux d'enfant le soleil de la joie. Soudain au camp français plein de fête et d'éclat Arrivent de récents volontaires : Gharlat, >i se nomme le plus âgé de la cohorte.
LE SEPTEMBRISEUR. '^i
Raille Tenthousiasme où bravement s'emporte L'armée, et d'un ton sec, arrogant et moqueur. Pendant qu'il se dandine et fait le joli cœur.
Dit:
« Voilà bien du bruit pour votre canonnade.
(( Vous avez seulement fait une promenade, <( Fainéants, rien de plus? Les tristes travailleurs! « Naguères j'ai pris part à des combats meilleurs, « J'ai mieux fait mon office ; à moi seul je me flatte « D'avoir plus que vous tous dompté l'aristocrate, « De l'avoir écrasé sous mon pied glorieux.
a Camarades, v6yez ce bras laborieux.
« Il a plus abattu de nobles et de prêtres « Qu'il ne pousse en avril de feuilles à ces hêtres : « Quatre jours sans compter, j'en ai tant massacré, « Buveur inassouvi de leur sang abhorj^; « Mes mains ont dû rougir dans la chaude tûrie. « Voyez, admirez-les. J'ai sauvé la Patrie ! »
Et, parmi ces héros qu'opprime la stupeur.
Il évoque, oubliant Paris saisi de-peur
Et l'abandon fatal des tribuns en déroute.
Toute l'horreur des jours de crime et de sang, toule
La honte de la mort et de regorgement
Promenés dans Paris, sans qu'un cri véhément
Dît à la Mort : « Assezl » dît au Massacre : « Arrière! »
Il leur dépeint avec une fierté guerrière Le meurtre aux yeux hagards forçant chaque prison, Les quatre cents tueurs frénétiques, Grison, Laforêt, derrière eux la Commune complice Décrétant sans appel Tangoisse et le supplice Et fixant un salaire à ces assassinats ; Le couteau recevant sa paie en assignats Et, pour mieux contenter la Commune obéie, Se ruant sur la Force ou bien sur TAbbaye, Et partout après soi laissant des deuils affreux ; Le tribunal sanglant où siège ténébreux L'huissier Maillard, vêtu de noir, qui n# tressaille Jamais, qu'on avait vu dans Teffroi de Versaille Et qu'on ne verra plus qu'au deux juin...
Puis il dit :
Encor (ô lâcheté de Paris interdit !
Etrange aveuglement de l'assemblée épique I), Les prisonniers meurtris, poussés de pique en pique Et tombant au milieu des lazzi d'égorgeurs Qu'un Hébert ose en face appeler des vengeurs; Non content de tuer, un ramas cannibale Dévoilant les blancheurs de ton corps, ô Lamballe, Et le dernier exploit de ces gueux triomphants Allant en plein Bicêtre éventrer des enfants. Des pauvres et des fous, et couronnant leur tâche Par le viol infâme après le meurtre lâche.
liE SEPTEMBRISEUR. 73
Charlat se tait, cherchant des sufifcages flatteurs. Aussitôt, interprète ému des auditeurs, Un sergent, ouvrier d'hier, et presque imberbe. Futur rival de Hoche et général en herbe.
Mais de ceux qui diront à Bonaparte : « Non ! » S'écrie :
« Citoyens, voilà le compagnon « Qu'on nous envoie! et lui, venimeuse couleuvre, « Se glisse et vient ici glorifier son œuvre. « Il ose devant nous, ô frères, marier « Un cyprès impudique à notre pur laurier.
« le vil insensé ! comment donc peut-il croire « Que le massacre soit parent de la victoire, « Que le septembriseur un seul jour soit admis <( Par ceux qui n'ont versé que le sang d'ennemis « Et ne se sont pas fait d'infâmes renommées « Dans la destruction des foules désarmées.
« Ceux que l'on égorgea valaient bien l'étranger, « Hélas I mais le courage était de les juger « Et non d'exterminer, sans procès, sans défense « L'impuissante vieillesse et l'innocente enfance. « Paris que je connais, moi, natif du faubourg, « Veut, les armes en main, anéantir Cobourg, « Habsbourg et Brandebourg et toute cette engeance, « Mais il veut la justice et non pas la vengeance. « Qu'il détrône un tyran, proscrive un émigré
« Et que légalement il menace à son gré,
« Soit ! mais qu'il extermine ou qu'au hasard il tue,
« Je veux bien à l'instant me changer en statue
« Si Paris patriote et père de héros
« De lui-même accomplit cette œuvre de bourreaux.
« Prêt à lancer ses fils sur le Rhin ou la Sambre,
« Il a fait le dix Août et non le deux Septembre.
(c Et son cœur indigné ne s'est cini raffermi
« Que par votre triomphe, ô soldats de Valmy I
(( Donc que cet assassin qui chez nous se hasarde
« Soit par nous accueilli sur l'heure à la housarde,
« A coups de plat de sabr^ et qu'ainsi reconduit,
« Il se perde à jamais dans l'ombre et dans la nuit. »
Tous alors d'applaudir aux paroles sacrées,
Et Ton chassa du camp l'homme aux mains empourprées.