LIS DÉMONS DU MIDI
Les pourpres du couchant sont charmantes ce soir : La campagne sourit au ciel qui la féconde, Ciel du Midi tendu tel qu'un clair reposoir.
La lumière en mourant s'écoule ainsi qu'une onde
Délaissant à regret les lignes et le pur
Contour des monts sculptés ou l'air limpide abonde.
Le crépuscule pose un pied incertain sur Le bleu parvis où nage encor la transparence Et dans les plis de son manteau retient l'azur,
Gomme une vierge dans sa rieuse ignorance, Cette terre est joyeuse et promise au bonheur ; Des souffles confiants flottent sur la Durance.
Fond Segugne ! ô Fond Glarète 1 ô doux honneur Des frais vallons où court une errante alégresse. Qui ne se sentirait heureux, pâtre ou faneur,
Noyé dans ses parfums et bercé dans Tivresse D'une nature aimable et bonne, et d'un éther Qui baise en la Provence une sœur de la Grèce ?
D'invisibles péans voltigent sur la mer Et d'un enivrement païen l'âme est saisie :
Le moment n'est-il point de fêter Jupiter!
C'est comme un renouveau d'antique fantaisie ; Dans ces champs apaisés tout se prête à bénir L'indulgente beauté des buveurs d'ambroisie!.
Est-ce à l'antique appel de ce grand souvenir Qu'un essaim turbulent au détour de la route Le thyrse en main, l'acanthe au front, semble venir?
Le thiase au saint bruit se déchaîne, et sans doute Ce sont de bruns pasteurs, Evans improvisés, Qui traînent brusquement la Bacchanale...
Ecoute
Ecoute la rumeur sonore des baisers
Et sur le sol poudreux rebondir les cadences
Et le chant qui se heurte aux échos reposés ;
Car le rauque refrain alterne avec les danses Et la femme est mêlée au cœur tumultueux Comme la Mimalone aux belles impudences.
Ces filles en désordre et ces impétueux Jeunes gens, où vont-ils plus vite que la vague ? L'Orgie aux longs transports renaîtrcUe pour eux !
Les bois sont embaumés de Maillane et d'Eyrague Et dans tes blés vivants, ô Barbantane, dort Une brise d'amour adorablement vague ;
Mais hélas ! le délire orageux qui les lord
Ces étranges danseurs n'est pas la noble extase ;
Le rhythme de leur chant est un rhythme de mort.
Leur pas va par saccadB et frénétique écrase Les pauvres fleurs; ce sont les enfants de Jésus Qu'exaspère dlsnard la meurtrière emphase.
Tournoyants, convulsifs, fauves, et n'étant plus Que les vils instruments d'une Némésis lâche, Ils vont, les yeux hagards et les bras résolus.
Maniaques bourreaux, sans stupeur, sans relâche, Avec leurs mains, leurs dents, leurs ongles furieux, Accomplissant l'horreur aveugle de leur tâche.
Tuant sous la douceur de l'azur radieux.
Tuant sous la splendeur clémente de la vie.
Sous la sérénité pacifique des cieux ;
Tuant toujours dans leur démence inassouvie Et sautant, et menant au branle du poignard Toute une farandole homicide et ravie.
La ronde est douce aux prés où rit Château-Renard, Devant une victime en lambeaux qui pantèle.
Et le sang a l'odeur ineffable du nard.
Il n'est pas de musique aux sons enchanteurs, telle Qu'une obscène chanson hurlée en chœur, autour D'un i^ieui républicain que la foule écartèle ;
Et c'est Tardent signal des baisers au grand jour Et des enlacements parmi les hautes herbes Quand vingt républicains sont tombés à leur tour
Sous le tranchant des faux comme en été les gerbes. Tels qu'après la bataille un vol noir de corbeaux, Les meurtriers en plein pillage sont superbes.
Et leurs femmes, les yeux ardents, les trouvent beaux, Rougissantes d'orgueil et nullement surprises, Heureuses, et l'on fait l'amour sur les tombeaux.
Courage, ruffians et vous filles éprises.
Vive le roi I buvez, mangez parmi les morts Et partagez l'argent ensanglanté des prises.
Puis, las de ce repos sur des monceaux de corps, bande royaliste, ô troupeau frénétique.
Reprends ta course folle interdite au remords,
Et va toujours, stupide, atroce, ivre, lubrique, Sans faire sur l'amas des fiers cadavres choir L'impérissable effroi du mal, la République !
Les pourpres du couchant sont funèbres ce soir.