LE CENTAURE
Le golfe gémissant s'attriste des adieux Du soleil, et c'est l'heure où les antiques dieux, Protégés par le soir contre les yeux impies, Sortaient de l'antre au bord des vagues assoupies, Pour s'ébattre, au long bruit des vents et des roseaux, Dans les bois ou parmi l'éclat mourant des eaux.
A ce moment du jour fuyant, où tout s'apaise, Comme j'errais ce soir au pied de la falaise, Sur sa cavale blanche un beau gars est venu, La bête sans harnais, le cavalier tout nu.
Des pieds et des genoux il la gouverne; elle entre Dans la mer qui déjà la baigne jusqu'au ventre. Ils s'en vont vers le large et chaque mouvement Fait que l'obscure mer blanchit en écumant, Car tous deux sont encor dans une nappe d'ombre Uuc jette sur les eaux la côte déjà sombre;
Ils s'en vont vers le large et je les suis des yeux.
Je vois se profiler nettement sur les cieux
Le buste fier de l'homme, une main sur la hanche;
Il me cache le col de la cavale blanche;
Je ne vois qu'une croupe, un dos, et je crois voir
Un centaure cherchant dans l'eau fraîche du soir
Le bain suave après le jour et la poussière
Or, il va plus au large ; il atteint la lumière; Dans les plis ondoyants des muscles gros d'efforts Les rayons avec l'eau ruissellent sur son corps. Te}, contemplant la mer qui devant lui s'étale Toute pleine de flamme à l'heure occidentale, Le centaure, joyeux, sent la puissante mer Étreindre et raffermir ses forces et sa chair; 11 s'écrie, il appelle; et la brise marine Accourt de l'horizon pour gonfler sa poitrine, Et tel, sauvage, ardent, battant le flot vermeil, 11 fait autour de lui rejaillir du soleil!