‹ Poèmes de ProvenceChapitre 76 sur 103 · L AIRE · texte numérisé non relu

L AIRE

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Mais il faut que l'épi gonflé donne son grain;

Or le ciel dur est trop cruellement serein

Pour qu'on soulève et qu'on abatte dans la paille

Les lourds fléaux de bois sous qui le sol tressaille;

Aussi le paysan, au beau milieu du rond,

L'air grave et son chapeau très large ombrant son front.

Le fouet au cou, sifflant des chansons incertaines,

Et derrière son dos changeant de main les rênes,

Fait tourner sur le blé les chevaux de labour

Qui, les deux yeux bandés, en sueur, (ont le jour,

Trottant avec lourdeur, foulent, liés par couples,

Le grain qui sous leurs pieds jaillit des épis souples.

Les gens qui reformaient tantôt, fourches en main,

Sans relâche, des tas d'épis sur leur chemin,

Ont laissé seul le maître indomptable à l'ouvrage,

Et sont déjà couchés non loin, sous quelque ombrage ;

Car Midi vient; il monte, il invite au sommeil.

La verdure des pins reflète le soleil ;

La mouche au corselet d'azur et d'émeraude

Bourdonne, et le frelon rayé de jaune rôde

Et poursuit les chevaux ennuyés et plus lents.

L'air flotte épais autour des arbres somnolents

Où, vibrante, accrochée à l'écorce inégale,

Joyeuse de l'été, résonne la cigale.

Le chaume, coupé ras, montre un sol crevassé,

Et l'horizon entier languit, presque effacé

Sous le rideau tremblant et fin de la lumière Qui, diffuse, ressemble à de l'or en poussière.

Les chevaux, arrêtés, sous le fouet tout à coup Reprennent, inclinant et relevant le cou, Dans l'aire, avec lenteur, leur marche monotone. Toute leur peau, qu'irrite une mouche, frissonne. Et tels, jusqu'aux jarrets dans la paille enfoncés, A chaque pas d'un flot d'épis embarrassés, Ils soulèvent du pied des pellicules fines Qui, s'envolant, leur vont agacer les narines. Ils soufflent, mais le fouet s'est tu ; leur guide est las Plus de juron sonnant quand ils font un faux pas ; Immobile et muet, l'homme, comme en un songe, De l'une à l'autre main fait circuler leur longe, Et, fermant à moitié ses grands yeux assoupis, Ne voit plus que l'éclat du ciel et des épis, Un flamboîinent brutal entrant sous sa paupière, Des chevaux tout luisants piétinant la lumière, Et, devant lui, couchée au fond d'un trou du mur Qui borde l'aire, tiède en son réduit obscur, Projetant, bien qu'à l'ombre, un éclair, sa bouteille Qui l'appelle et lui rit en vain, car il sommeille.

LES GENETS

LES GENETS

C'est en juin que parmi les fleurs de la bruyère,

Dont le pollen léger flotte dans la lumière,

Parmi le laurier-rose orgueilleux, et le thym

Où le lièvre gourmand se gîte le matin,

On voit, prenant leur flamme à l'éclat de l'aurore,

Les fleurs d'or du genêt soudainement éclore.

Le coteau, jaune, embaume et rit à son réveil.

Tout couvert du genêt sacré, fleur du soleil.

Et comme dans la ville où l'église bourdonne.

Sur la colline où tout s'agite et carillonne,

Dans la pompe des fleurs, sous le grand ciel, dais bleu,

Tout luit, tout chante, et c'est aussi la Fête-Dieu. .

La ville est gaie; elle est splendide et pavoisée : On voit de longs tapis pendre à chaque croisée.

Humbles rideaux, draps blancs et même des velours

De pourpre, franges d'or, balançant leurs plis lourds

lout est murmure allègre et couleurs éclatantes.

La rue .en sa largeur a çà et là des tentes

Où sont peints des Saint Jean, des Saint Paul, des Jésus

On voit des ciels tout bleus s'étoiler au-dessus

Des reposoirs chargés de fleurs, d'or et de cierges,

Où fument des encens au pied des Saintes Vierges.'

On ne suit déjà plus les trottoirs rétrécis

Où les impatients du quartier sont assis

Dans leurs plus beaux atours, en noir, en robes blanches,

Enfin dans les habits classiques des dimanches.

Et parmi les passants, un sac plein sous le bras,

Des paysannes vont criant à chaque pas :

« Belle Gineste !- Moi! Moi! -Par ici, la vieille! „

Elle approche et puisant avec une corbeille

Légère dans le sac entrouvert, en ruisseaux,

Comme une eau merveilleuse épanchée à pleins seaux,

Au fond des tabliers des filles, dans la poche

Du petit frère, au fond de tout ce qu'on approche,

Dans ce mouchoir, dans ces deux mains, dans ce bonnet,

Elle fait couler l'or parfumé du genêt.

C'est l'heure de douceur où le soleil se calme.

Comme à Jérusalem on prodiguait la pal

me.

LES GENETS

Sous les pas de leur Dieu, les croyants, brin par brin,

Jettent ici la sauge et le vert romarin.

Et surtout le genêt provoquant à l'extase,

Plus mystique et. plus doux sous le pied qui l'écrase.

A présent, le bon Dieu peut venir; tous sont prêts.

Le voici!... Le bedeau d'abord, en rouge; après,

Les deux tambours battant la marebj: monotone;

Lui. semble le (ambour-major, et l'on s'étonne

Qu'il ne lasse pas faire h sa canne des tours.

Les plus petits enfants vont après les tambours

Et chacun porte un cierge en feu, lueur qui tremble

Les tambours à leur pas impriment un ensemble

Fort lent, car chaque coup de baguette est suivi

D'un silence, — et tandis qu'ils passent, à l'envi,

A leur aise, les gens font sur les jeunes tètes

Pleuvoir à pleines mains la fleur des grandes fêtes.

On fait balle. C'est donc que là-bas on doit voir

L'abbé s'agenouiller devant un reposoir.

Et puis se retournant bénir la foule. On marche.

Saint Jean petit s'avance après David et l'arche ;

Puis des prêtres enfants, adorables curés

Qui pleurèrent huit jours pour être tonsurés.

Que de bannières ! l'or des genêts étincelle ;

Des mères se font voir leur fillette... « (l'est celle

De là-bas, en jupon rose, au nœud blanc, qui rit. »

Des fenêtres, il pleut du genêt. Jésus-Christ.

Bel enfant brun, au front joyeux mais ceint d'épine,

Passe portant déjà sa croix sur son échine,

Ou bien représenté par un agneau tremblant,

Ou par un doux ramier crucifié, tout blanc

Tout à l'heure on verra les pénitents sinistres,

La cagoule voilant leur face, noirs ministres '

De la mort, enterreurs des corps suppliciés

Puis viendra le dais pourpre, et les beaux officiers

Commandant quand le dais s'arrête : Portez arme!

Cliquetis de fusils et d'encensoirs ; vacarme

De pas, de voix, de chants sacrés, de pleurs d'enfant;

Mais lorsque l'ostensoir s'élève triomphant,

Tout se tait; on pourrait ouïr voler les mouches;

Le respect, tout à coup, a clos toutes les bouches.

On repart. L'ostensoir brille, astre de métal, Sous le dais, et l'hostie est là dans son cristal. Aux quatre coins du dais, des vieillards ont la joie De tenir quatre glands dorés, et le dais ploie Sous le faix d'un torrent de genêts amassés Entre ses marabouts doucement balancés.

tiédeur d'un beau soir ! parfums de myrrhe, 6 charmes Pénétrants ! ô subtils évocateurs de larmes!

LES GENÊTS

Mysticité des fleurs, des encens et des soirs, Mélancolie étrange autour des reposoirs, Musique, bruits épars, ô frissons de la vie! La chair palpite et l'àme au ciel se croit ravie

Parce que l'air est pur et le vent amoureux

Et les beaux jeunes gens se désignent entre eux

Celle qu'ils ont choisie entre les filles brunes.

Malgré le voile épais, on en voit quelques-unes

Chercher furtivement l'ami, du coin de l'œil;

Voyant qu'elle sourit, lui, tout tremblant d'orgueil,

L'accable sous les fleurs dont la molle caresse

Et le parfum léger invite à la tendresse.

pieuses douceurs des souffles caressants!

Mysticité des soirs, des fleurs et des encens!

Plusieurs fois, il ira la guetter au passage,

Pour lui jeter les fleurs de l'amour au visage.

Et bientôt, quand déjà sous le ciel presque noir

On défait lentement le dernier reposoir,

Quand la procession se disperse, il dérobe

Une image sacrée, un ruban de la robe,

Un serrement de main rapide et tendre, un rien

Ou, qui sait! un baiser?... Elle : « Voulez-vous bien

Vous taire! » mais il presse, et tous deux dans la rue

D'où la foule lassée est soudain disparue,

Vont... Les genêts mourants embaument sous leurs pas,

El Dieu sait quels conseils ils murmurent tout bas !

La nuit est chaude encore après un jour de braise. Tu parles, vent des nuits, comme sainte Thérèse, Et tandis qu'alangui de senteurs, tu t'endors, Oh! quel bruit de baisers au fond des corridors!

EETE-DIEU

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