‹ Poèmes de ProvenceChapitre 9 sur 103 · LA NOËL · texte numérisé non relu

LA NOËL

Sort de la bûche où dort le soleil Je Provence.

Et le plus vieux, avec le plus petit, s'avance :

« feu! dit-il, le froid est dur; sois réchauffant

« Pour le vieillard débile et pour le frêle enfant ;

« Ne laisse pas souffrir les pieds nus sur la terre;

« Sois notre familier, ô consolant mystère !

« Le froid est triste, mais non moins triste est la nuil:

« Et quand tu brilles, l'ombre avec la peur s'enfuit;

« Erodigue donc à tous ta lumière fidèle :

« Qu'elle glisse partout où l'on souffrit loin d'elle,

6 Et ne deviens jamais l'incendie, o clarté'!

« Ne change pas en mal ta force et ta bonté;

« Ne dévore jamais les toits couverts de paille,

« Ni les vaisseaux errants sur la nier qui tressaille,

« Rien de ce qu'a fait l'homme, et qu'il eût l'ait en vain,

« feu brillant! sans toi, notre allié divin. »

Le vieillard penche un verre, et le vin cuit arrose La longue flamme bleue au reflet blanc et rose; Le carignié mouillé crépite, et tout joyeux, Constellant l'àtre noir, fait clignoter les yeux. On s'attable. La flamme étincelante envoie Aux cristaux, aux regards, ses éclairs et sa joie ; Le vieux tronc d'olivier qui gela l'autre hiver Se consume, rêvant au temps qu'il était vert.

Aux baisers du soleil et même à ceux du givre; Tel, mourant dans la flamme, il se prend à revivre, Et l'usage prescrit qu'on veille à son foyer, Pour que, sans s'être éteint, il meure tout entier.

LETTRE A MA SOEUR

LETTRE A MA SOEUR

Que dis-tu? Que fais-tu là-bas, ma sœur chérie?

Écris-moi plus souvent encore, je t'en prie.

Je suis dans un torrent de bruit. Si tu savais !

Je veille, je dors mal; j'écris, je viens, je vais,

Dans l'immense Paris, sans trêve ni relâche,

Recommençant toujours l'interminable tâche

De croître, d'augmenter ma pensée, espérant

Que mon cœur agrandi peut faire mon nom grand !

Que veux-tu? J'en conviens, c'est comme une folie :

C'est pour cela, c'est pour ce rêve qu'on oublie

Durant des mois entiers la petite maison,

Les platanes, les bois de pins, et l'horizon

De la mer bleue avec les bateaux lourds de toiles.

Et le ciel du pays plus qu'ailleurs plein d'étoiles!

C'est pour cela qu'on part, qu'on se fait des adieux

Et qu'on se quitte avec des larmes dans les yeux,

Car on pleure, on se plaint, mais on part tout de même !

Oh! l'absence! oh! quitter tous les êtres qu'on aime!

Se dire : « J'étais là tantôt ; me voici loin !

« Ma présence pourtant leur était un besoin ;

« Que disent-ils sans moi? Que font-ils à cette heure? »

Hélas ! il faut pourtant un jour que l'homme meure,

Qu'il s'en aille, robuste enfant ou frêle aïeul,

Et la mort est un mal parce qu'on s'en va seul.

.N'avions-nous pas assez, ô mort, de ton silence!

Pourquoi cette autre mort passagère, l'absence?

Et puis, j'en ai quitté des amis jeunes, beaux,

Fiers d'être forts, foulant d'un pied sûr les tombeaux,

Qu'en de lointains pays à présent le ver ronge ;

Ou revenus avec des figures de songe,

Ils ont frappé chez moi ; j'ai dit : « Entrez! » Alors

Ces hommes, ressemblant à d'autres qui sont morts,

M'ont dit: « Te souviens-tu comme nous nous aimâmes?»

J'ai répondu : « Qui donc vous a changé vos âmes?

— C'est l'absence ! » a dit l'un d'entre eux. J'ai répondu :

« Mais alors, tu n'es pas celui que j'ai perdu! »

Les absents sont des morts probables que l'on pleure !

C'est égal, votre part à vous est la meilleure,

Vous qui restez, car l'être aimé seul s'est enfui :

Il n'a pas emporté le pays avec lui ;

Vous n'avez vu partir que l'être aimé, vous dis-je,

LETTRE A MA SOEUR

Et vous n'avez pas vu ce douloureux prodige : Les horizons connus, les rochers familiers, Les vieux chênes, amis avec qui vous parliez, Toits, mer, ciel, tout cela pris d'une vie e'trange, Tournoyer et vous fuir sous l'horizon qui change ! Je t'ai quittée, hélas ! et moi tout m'a quitté. Le ciel bleu, le soleil, le pays t'est resté, Et le foyer te parle, et l'arbre te console ; Et si tu dis mon nom, mon chien, à ta parole, Se redresse, agitant la queue, et se souvient. Ainsi du frère absent tout là-bas t'entretient, Et rien ici de toi ne parle à ma pensée...

Toi que, pour suivre un vain rêve j'ai délaissée, Dis-moi, cet idéal fuyant, où donc est-il?

Je n'ai lait, te quittant, que doubler mon exil.

;egri somnia

On a congé parfois dans ce Paris étrange,

Et l'on peut oublier le bruit, brouillard et fange,

L'incessant tourbillon, le travail, les efforts...

C'est quand on est malade et chez soi seul; alors

Il faut, bon gré, mal gré, songer à se refaire

Un sang jeune. On relit le livre qu'on préfère.

On flâne; puisqu'on est malade, c'est permis.

On reçoit par moments des visites d'amis,

Gens qui se portant bien ressortent au plus vite

Avec ces mots banals : « Très pressé, je vous quitte ! »

Et l'on se fait l'effet, tout malade pourtant,

Tant ils semblent fiévreux, d'être soi bien portant;

Satisfait, à les voir replonger dans la foule,

D'être hors du torrent furieux qui les roule!...

Pour moi, quand je fais halte ainsi, trop fatigué,

Je songe à la Provence, heureux sinon bien gai ;

Je revois tout : la mer, les pins sur la falaise ;

J'y suis, quoique cloué près du feu, sur ma chaise.

/EGRI SOMNIA

Et tout, dans mon esprit, sans effort, sans travail, Bois, mer, ciel, tout revient nettement, en détail; Sous des arbres amis, je fais de longues pauses... C'est la fièvre qui fait si bien revoir les choses. J'hésite quelque temps sur le choix d'un chemin ; Je porte un gros bouquet sauvage dans ma main, Et j'en pourrais décrire et nommer chaque plante. C'est un même tableau quelquefois qui me hante. Tel aujourd'hui j'ai vu mon chien obstinément : Accroupi comme un sphinx, de son grand œil aimant Il sondait, attentif, rêveur comme son maître, La route par laquelle il m'a vu disparaître.

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