‹ Poèmes décadents, 1883-1895Chapitre 22 sur 32 · LES ARRÊTÉS · texte numérisé non relu

LES ARRÊTÉS

A Jean Richepin.

Sous l'enchevêtrement des voûtes maçonnées Qui pèsent d'une Cour d'Assises sur l'effort Calme du marbre roux de colonnes où dort La confiance en soi pour de quantes années ;

Dans l'ennui d'une crypte à frises de granit, Hivernale, éplorant la neige du salpêtre De tous ses murs en deuil, où jamais ne pénètre Le soleil retenu là-haut par Qui punit ;

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Vers l'abîme de honte injuste que tu creuses, 0 Justice ! — semblant des bœufs menés tuer, Laids comme des oiseaux en saison de muer, Rêvent les Arrêtés à mines miséreuses.

Lents, dolents, indolents, turbulents, virulents, Faméliques repus du poison de la boule, Plats ou crânes, parmi l'air empesté qui roule La ténébreuse odeur de leurs sales relents,

Ils sont, — se chuchotant l'histoire de leur crime, Par couples, gravement se consolant, entre eux Impavides tantôt, parfois aussi peureux Des moutons dont la Tour sème l'ignoble frime;

Cependant que la geôle aux funèbres soldats, Clefs au poing, par delà les gonds et les serrures Surveillant Tord amas de ces haines futures, Darde son œil passif au cône des judas.

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Les uns sont des caducs à barbe inculte et jaune, Vieux pilons de retour surpris, par les chemins, Obsédant de la rude ordure de leurs mains Le passant invoqué qui détourne l'aumône.

Insoucieux, sous Fombre absurde du chapeau Désespéré qui hoche, inclinant un problème, Ils supputent des plis crottés de leur front blême Les jours d'ablutions où va trembler la peau;

Car très exactement leur logique tardive, De la progression des jugements connus, Dirait les ans, les mois à vivre détenus. C'est que l'expérience arrive, en récidive !

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D'autres, les plus nombreux, peut-être n'ont vingt ans.

Sous leur beauté d'éphèbe à peine revêtue

D'une nippe d'azur, la santé s'évertue

A dilater un torse aux souffles de printemps.

Leurs muscles vont grandir en délétères plantes Dans la serre sinistre où pousse l'assassin ; Leur sève aspire au sang, et malheur au roussin Rué sur ces splendeurs de floraison troublantes !

Ce sont les mecs ; ceux dont les acres sobriquets Creusent des ex-votos aux parois des tinettes, Rouquin de la Maubert, Julot des Epinettes, La Terreur du Canal, môme Totor des Quais :

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« Mort aux bourriques, mort aux vaches, mort aux tantes ! Courage et du sang ! » La casquette à haut turban Couronne bien l'orgueil de meurtre surplombant La vie intense de leurs veines éclatantes.

Ils s'écoutent conter leurs surprenants hymens, Col affaissé, marchant comme à la guillotine Dont l'incisif éclair à les hanter s'obstine : Rêve mal entendu des tragiques demains !

La femme du Rouquin, turbineuse et bonasse, Apporte trente sous à l'homme chaque jour ; Môme Totor par sa colombe est tour à tour Assisté de vingt ronds, d'un litre de vinasse ;

Tandis que furieux, jurant de la mater, Terreur lâché, fauché, rugit vers sa marmite, Et que Julot navré, boitant d'une adénite, Geint vers sa grosse Irma qui s'est fait arrêter.

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La plupart ont été pris lors de belles rixes Entre copains, contre les flics et les rupins, Où, négligeant les coups de tête avec les paings, Ils enfonçaient dans de la chair leurs lames fixes.

Peu, sur leur nombre, sont ceux en d'autres délits, Qui pour avoir volé, qui pour l'avoir filée. Et leur cynique vœu, d'unanime envolée, Guette aux ventes d'amour. Ils s'y voient établis!

Vaquent les pègres, seuls. Têtes sans effigie, Mais dont le vague masque, à la clarté des yeux Très mobiles, pétille ; inquiétants et vieux Sans âge ; froids voleurs de riens (d'une bougie,

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D'un paquet de tabac, d'un peigne, d'un citron), Par hasard maladroits et pinces aux boutiques La poigne sur le tas, sous les yeux extatiques De chalands timorés qui l'ont dit au patron.

Nativement retors, lavés de tous scrupules, Ils rêvent d'endosser enfin de beaux habits, Pour le cambriolage où leurs vœux sont brandis, Lequel doit leur dorer la vie, à ces crapules.

Que leur peut être, au reste, un jugement de plus? Deux mois. Mais ils vivraient bien cinq ans de Centrale, Pourvu qu'on leur promît la maison magistrale Au bout, ouverte sur les trésors dévolus !

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Voici le bon troupeau des fileurs de comète. Hétéroclite tas de tremblants déclassés, Cordonniers sans travail, calicots déplacés Auxquels il n'a fallu, pour qu'on les y soumette,

Qu'eux seuls tuer par les jeûnes insomnies Des.dénûments parfaits de sublime misère. Vaincus par la fatigue, en la nuit où, las, erre Encor le cauchemar craintif de leurs souliers,

Tel au trottoir, tel sous les ponts, tel dans l'allée D'un immeuble, tel en des ruines de maison, Tous se sont vus traîner somnolents en prison, Aucun n'indiquant même une adresse meublée.

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Ils contemplent mourir le désespoir en eux, Irréparablement tarés pour l'existence, En dévorant le plâtre amer de la pitance Qui leur donne l'oubli des prurits vermineux.

Dédaigneux, après tout, d'où s'en vont leurs carcasses Par le dédale froid de ce vaste tombeau, Ils n'aspirent qu'au soir, où dormira le beau Repos de leur bétail sur d'abjectes paillasses.

Un doux poète y fut rêver, qu'un soir d'été L'on avait vu traînant sa maigreur par les rues, Ardente, au rythme noir des révoltes accrues, La Haine chevauchait sa lâche pauvreté,

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