‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 16 sur 53 · Ancienne formule · texte numérisé non relu

Ancienne formule

bruits perfides. Les lettres qu’il a envoyées partout ont semé le doute et l’inquiétude. Un murmure séditieux erre dans les places publiques. Les esprits sont échauffés; il faut les refroidir. J’aurais voulu éviter les supplices. Mais comment faire? Comment les prévenir ?

Voilà ce qu’il s’agit de décider. Toi, saint père, donne le premier ton opinion. , •

LE PATRIARCHE

Béni soit le Très-Haut qui inspire l’esprit de mansuétude et de patience à ton âme, grand tzar. Tu ne veux pas la mort du pécheur ; tu attends avec calme que l’erreur passe. Elle passera comme un nuage, et le soleil de la vérité éternelle luira de nouveau sur nous.

Ton fidèle intercesseur auprès de Dieu, juge peu éclairé des choses de ce monde, ose pourtant élever la voix. Le fils du démon, ce défroqué réprouvé, a su se faire passer dans le peuple pour Dmitri. Il s’est insolemment couvert du nom de tzarévitch comme d’une chasuble volée. 11 n’y a qu’à la déchirer, et sa nudité le couvrira de honte.

Dieu lui- même nous en offre le moyen.

BORIS GODOUNOFF.

Sache, tzar, qu’il y a six ans, dans l’année même où Dieu t’a remis le pouvoir souverain, il vint à moi, certain soir, un simple berger, homme de grand âge, qui me confia un secret merveilleux, « Dans mes jeunes années, me dit-il, je devins aveugle, et, jusqu’à mà vieillesse, je n’ai pu distinguer le jour de la nuit. En vain j’eus recours à des simples et aux formules magiques. En vain j’allai prier dans leurs sanctuaires les grands faiseurs de miracles. En vain j’arrosai mes yeux éteints d’eau salutaire, puisée aux saintes fontaines. Le Seigneur ne m’envoya point la guérison.

Je perdis enfin tout espoir et m’habituai à mes ténèbres. Mes rêves mêmes ne m’offraient plus des choses vues ; je ne rêvais plus que des sons. Un jour, j’étais endormi d’un profond sommeil. J'entends une voix d’enfant; elle me dit : « Lève-toi, grand-père, va dans « la ville d’Ouglitch, à l’église de la Transfîgu- « ration. Là, fais une prière sur mon tombeau. « Dieu est clément, et je te pardonnerai. — Qui « es-tu ? demandai-je. — Je suis le tzaréviteh « Dmitri. Le roi des cieux m’a admis dans l’es-

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a saim de ses anges* et m’a rendu un grand « faiseur de miracles. Va, vieillard. » Je me réveillai et je pensai. « En effet, il est pos- « sible que Dieu veuille me faire la faveur d’une « tardive guérison. J’irai. » Et je partis pour ce voyage lointain. Voilà que j’arrive à Ouglitch ; j’entre dans la sainte église; j’entends la messe ; mon âme s’embrase d’une sainte ardeur. Je me mets à pleurer, et ces larmes étaient douces comme si la cécité m’eût coulé des yeux avec elles. Quand le peuple sortit, je dis à mon petit-fds : « Ivan, conduis-moi au « tombeau du tzarévitch Dmitri. » Et à peine eus-je récité une secrète prière, que mes yeux se mirent à voir. J’aperçus et la sainte lumière de Dieu, et mon petit-fils, et le cher tombeau. » Voilà, tzar, ce que ce vieillard m’a révélé. ( Émotion générale des assistants. — Pendant ce récit , Boris sest plusieurs fois essuyé le visage.) Alors j’ai envoyé exprès à Ouglitch, et j'ai appris que beaucoup d’autres malades avaient également trouvé leur guérison devant le tombeau du tzarévitch. Voici donc mon conseil : faire transporter au Krem-

BORIS GODOUNOEF.

lin ces saintes reliques, et les déposer dans la cathédrale des Saints-Archanges. Le peuple alors verra clairement le mensonge du scélérat impie, et la puissance des démons sera dispersée comme la poussière. (Un profond silence.)

CHOUÏSKI.

Saint père, qui peut connaître les voies du Très-Haut? Ce n’est pas à moi de les juger.

Il peut sans doute donner à des restes d’enfant le don de se conserver intacts et celui de faire des miracles. Mais il faut faire un examen minutieux et impartial de cette nouvelle croyance populaire. Et pouvons-nous penser dignement à une si grande affaire dans des temps aussi agités que les nôtres? Ne dirat-on pas que d’une chose sacrée nous nous faisons audacieusement des armes pour un objet mondain ? Déjà le peuple s’agite assez : déjà courent assez de bruits étranges. Ce n’est pas le moment de troubler encore l’esprit des hommes par une nouveauté si grave et si inattendue. Je le vois bien moi-même : il est indispensable de détruire le bruit répandu par

le défroqué. Mais il est pour cela d’autres moyens plus simples. Ainsi, tzar, si tu daignes le permettre, je me présenterai moimôme sur la place publique; je parlerai à ces insensés ; je dévoilerai devant eux le noir mensonge de ce vagabond.

, BORIS

Qu’il en soit ainsi. (Au patriarche.) Saint vladica, je te prie de me suivre ; ton entretien m’est nécessaire aujourd’hui. (Il se lève et sort ; tous le suivent.)

un boyard, bas à un autre.

As-tu remarqué comme le tzar a pâli , et quelles grosses gouttes de sueur lui tombaient du visage.

l’autre boyard.

Je t’avoue que je n’ai pas même osé lever les yeux, ni pousser un soupir.

LE PREMIER

Le prince Chouïski a tout sauvé. Quelle tête !

(En prosa.)

Une plaine pré* de Novgorod-Séverski, 1604, 21 décembre.

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