TOUS LES BOYARDS
Va-t’en, fou! Saisissez le fou!
BORIS
Laissez-le. — Prie pour moi, innocent. (Il s'éloigne .)
le santon Zut parlant.
Non, non; l’on ne peut pas prier pour un tzar Hérode. La sainte Vierge le défend.
(En vers.)
Sevsk, ville du gouvernement d'Orel.
dmitri entouré des siens.
Où est le prisonnier?
UN POLONAIS
DMITRI
Qu’on me l’amène. ( Entre un prisonnier russe.) Ton nom?
LE PRISONNIER
Rojnoff, gentilhomme de Moscou.
DMITRI
Y a-t-il longtemps que tu es au service?
LE PRISONNIER
Bientôt un mois.
DMITRI
N’as-tu pas conscience, Rojnofî, de tirer l’épée contre moi ?
LE PRISONNIER
Que faire? Ce n’est pas notre volonté que nous suivons.
DMITRI
As-tu combattu sous les murs de Séverski?
LE PRISONNIER
Je suis arrivé de Moscou quinze jours après la bataille.
DMITRI
Que fait Godounoff?
LE PRISONNIER
Il a été très-troublé par la perte de la bataille et par la blessure de Mestislavski. Il a envoyé Chouïski pour commander l’armée.
DMITRI
Pourquoi a-t-il rappelé Basmanoff à Moscou?
LE PRISONNIER
Le tzar a récompensé ses prouesses par des honneurs et de l’or. Basmanoff est maintenant membre de la Douma.
BORIS GODOUNOFF. .125
-| DM1TRI.
Il était plus nécessaire à l’armée. Que faiton à Moscou?
LE PRISONNIER
Tout est tranquille, grâce à Dieu.
DMITRI
M’y attend-on ?
LE PRISONNIER
Dieu le sait. On n’ose guère parler de toi, à l’heure qu’il est. Aux uns on coupe la langue, aux autres, la tête. C’est singulier; chaque jour un supplice. Les cachots regorgent. Trois ou quatre personnes se rassemblent-elles sur la place? un espion se faufile aussitôt parmi elles; et le tzar, dans ses moments de loisir, interroge lui-même les délateurs. Un malheur est vite arrivé. Aussi vaut-il mieux se taire.
DMITRI
Le sort des sujets de Boris fait vraiment envie! Et l’armée?
LE PRISONNIER
L’armée? Elle est bien nourrie, bien vêtue; elle est contente.
DMITRI
Êtes-vous nombreux?
LE PRISONNIER
Dieu seul le sait.
1 DMITRI
Êtes-vous.... trente mille?
LE PRISONNIER
En comptant bien, on en trouverait peutêtre cinquante. (. Dmitri devient pensif. Ceux de sa suite se regardent aveç anxiété.)
, . ' DMITRI
Que dit-on de moi dans votre camp?
LE PRISONNIER
On dit que Ta Grâce.... que tu es.... ne te fâche pas de mes paroles.... on dit que tu es un brigand, mais un fameux gaillard.
dmitri souriant.
Eh bien, je vais le leur prouver. — Amis, n’attendons pas Chouïski. Je vous félicite : à demain la bataille. {Il sort.)
tous.
Vive Dmitri !
UN POLONAIS
A demain la bataille! Ils sont cinquante
BORIS GODOUNOFF.
mille, et nous, quinze mille à peine. Il a perdu la tête.
tN AUTRE POLONAIS.
Tu radotes, ami. Un seul Polonais peut délier cinq cents Moscovites.
LE PRISONNIER
Oui, défier; mais quand il faudra se battre, tu te sauveras d’un seul, hâbleur.
UN POLONAIS
Si tu avais ton sabre à ton côté, prisonnier insolent, voici avec quoi je t’aurais fait taire.
LE PRISONNIER
Un Russe peut bien se passer de sabre. Ne veux-tu pas goûter de ça (montrant son poing), homme sans cervelle? (Le Polonais le regarde avec fierté, et s'éloigne en silence , — Tous rient.)
(En vers.)
Une forêt.
DMITRI et POUCHKINE. Plus loin est couché un cheval expirant.
DMITRI* '
Mon pauvre cheval ! avec quel ardeur il galopait aujourd’hui dans sa dernière bataille ! et, quoique blessé, avec quelle rapidité il m’emportait ! mon pauvre cheval !
Pouchkine à part.
Il prend bien son temps pour regretter un cheval, quand toute notre armée est en pleine déroute. <■
DMITRI
Écoute. Peut-être n’est-il qu’épuisé par sa blessure ; peut-être vivra-t-il.
BORIS GODOÜNOFF. 129
U agonise.
dmitri allant à son cheval.
Mon pauvre cheval! que faire? Je vais lui ôter la sangle; qu’il meure du moins en liberté. (Il ôte la sangle et la bride du cheval . — Entrent plusieurs Polonais.) Bonjour, messieurs. Pourquoi ne vois-je pas Kourbski parmi vous ? J’ai vu comme il s’enfoncait aujourd’hui dans le plus épais de la mêlée. Des milliers de sabres s’agitaient autour de lui comme des épis vacillants; mais son épée s’élevait plus haut que toutes les autres épées, et son cri terrible étouffait tous les autres cris. Où est mon chevalier?
UN POLONAIS
Couché sur le champ de bataille.
DMITRI
Honneur au brave ! et paix à son âme !
Combien peu de nous sont restés debout après le combat! Traîtres maudits! scélérats de Cosaques! c’est vous, vous qui nous avez perdus. Ne pas soutenir le choc pendant trois minutes! Qu’ils tremblent! j’en pendrai le dixième, de ces coquins.
De qui que vienne la faute, le fait est que nous sommes battus, exterminés.
DMITRI
Et pourtant l’affaire était gagnée. J’avais déjà enlevé l’avant-garde; mais les Allemands nous ont vaillamment repoussés. Ce sont de braves gens, devant Dieu. J’aime les braves gens, et certainement je me ferai d’eux une garde d’honneur.
POUCHKTNE.
C’est bien; mais où passerons-nous cette nuit?
DMITRI
Ici, dans ce bois. En quoi cçtte place est-elle mauvaise? Nous partirons avant l’aurore; nous serons à Rilsk pour dîner. Bonne nuit! (lise couche à terre , met sa selle sous sa tête, et s'endort.)
Bon sommeil, tzarévitch. — Battu complètement, à peine échappant par la fuite, il e3t insouciant comme un enfant naïf. Sans doute la Providence veille sur lui. Nous, amis, ne
perdons pas courage.
(En vers.)
Moscou. — Le palais du tzar.
BORIS, BASMANOFF.
BORIS
II est vaincu. Mais à quoi bon? nous nous sommes couronnés d’une victoire inutile. Il a rallié ses troupes dispersées, et il nous menace du haut des murs de Pomtivl. Cependant, que font nos héros? Ils se tiennent devant Kromi, ; où une poignée de Cosaques se rient d’eux derrière des remparts à demi ruinés. Bel exploit ! Non, je ne suis pas content d'eux. Je vais te mettre à leur tête. Ce n’est plus de la naissance, c’est de l’intelligence que je veux faire un voïvode. Que leur vanité regrette le Rozriad! il est temps de mépriser les murmures de la
r tourbe titrée, et de détruire cette coutume peiv nicieuse 1 . .
BASMANOFF.
Ah ! tzar, cent fois béni sera le jour qui dévorera tous les livres du Rozriad, avec tous les troubles qu’ils font naître, avec l’orgueil nobiliaire.
* BORIS
Ce jour n’est pas loin. Laisse-moi seulement le temps de calmer l’agitation du peuple.
BASMANOFF.
A quoi bon s’en soucier? Le peuple est toujours enclin aux agitations. Ainsi un cheval mord son frein; un adolescent s’indigne con-
1 . Le Rozriad était une espèce de Livre d’or, un registre où l’on inscrivait les emplois qu’avaient occupés les membres de la noblesse. 11 avait donné lieu à cette règle singulière , que le fils d'un gentilhomme ne pouvait pas occuper une place inférieure à celle du fils d’un autre gentilhomme dont l’emploi avait été inférieur à celui de son père. De là naissaient de continuels et interminables procès de prééminence. En outre, cette coutume rendait très-restreint le choix du prince pour les divers emplois publics. Ce fut Féodor, frère aîné ,et prédécesseur de Pierre le Grand, qui mit fin à ces abus en faisant brûler publiquement les livres du Rozriad.
BORIS GODOUNOFF.
tre le pouvoir de son père. Et pourtant le cavalier dirige son cheval et le père commande à son fils.
BORIS
Le cheval, parfois, jette à bas son cavalier, et le fils n’est pas toujours en pleine soumission devant son père. Ce n’est que par une sévérité toujours vigilante qu’on peut dompter le peuple. C’est ainsi que pensait le premier des Ivan, le dompteur des tempêtes, le sage monarque; c’est ainsi que pensait son farouche petitfils. Non, le peuple n’est pas reconnaissant de la mansuétude. Fais-lui du bien, il ne te dira pas merci ; pille-le, supplicie-le, il ne t’en voudra pas plus de mal. ( Entre un boyard.) Que viens-tu dire?