‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 6 sur 53 · LES BOYARDS · texte numérisé non relu

LES BOYARDS

Nous ne trahirons pas notre serment.

BORIS

Allons maintenant nous prosterner devant les tombeaux des maîtres défunts de la Russie; ensuite que l’on convie tout notre peuple à un festin, depuis les seigneurs jusqu’au dernier mendiant aveugle. A tous, libre entrée; tous, convives bienvenus.

(Il sort, les boyards le suivent.) vorotinski , arrêtant Chouiski ,

Tu as deviné.

CHOÜÏSKI.

Quoi ?

VOROTINSKI.

Ici, tantôt, te le rappelles - tu ?

CHOÜÏSKI.

Je ne me rappelle rien.

BORIS GOnOUNOFF.

VOROTINSKI.

Lorsque le peuple s’en allait au Champ-aux- Vierges, tu disais....

CHOUÏSKI,

Ce n’est plus le tegaps de se souvenir. Je te conseille de savoir oublier à propos. Au reste, je voulais alors t’éprouver par une feinte calomnie, et mieux connaître ta façon de penser. Mais voici que le peuple salue son tzar. On peut remarquer mon absence. Adieu. (7/ sorl

VOROTINSKI.

Rusé courtisan 1

;En vers,)

La nuit. — Dne cellule dans le monastère de Tcboudovo.

Le père PIMÈNE, GRÉGOIRE, frère la.i, endormi.

pimène écrit, assis devant la lampe des caintes images.

Encore un, encore un dernier récit, et ma chronique est terminée. La tâche est faite, la tâche qu'à moi , pécheur , avait imposée le Tout-Puissant. Ce n’est pas en vain que le Seigneur m’a placé pour témoin de tant d’années, et m’a donné l’intelligence de l’art d’écrire. Quelque jour, un moine laborieux trouvera mon œuvre loyale, mais sans nom. Comme

BORIS GODOUNOFF.

moi il allumera sa lampe* et, secouant du parchemin la poussière du temps, il copiera ces récits véridiques, afin que les neveux des orthodoxes apprennent les destinées de leur terre maternelle; afin qu’ils mentionnent avec respect leurs grands tzars pour leurs travaux, leur gloire, leurs bienfaits, et, pour leurs fautes, pour leurs sombres actions, qu’ils intercèdent humblement auprès du Sauveur.

Je revis dans ma vieillesse; le passé repasse devant moi. Il y a longtemps que, tout plein d’événements divers, ce passé fluait, s’agitant comme les flots de l’Océan. Maintenant le voilà silencieux et tranquille. Ma mémoire ne m’a conservé que peu de visages ; peu de paroles résonnent encore jusqu’à moi; et tout le reste a disparu. Mais le jour est proche, ma lampe* va s’éteindre. Encore un, encore un dernierrécit. (Il se remet à écrire .)

Grégoire, se réveillant.

Toujours le même rêve! Est-ce possible?

Pour la troisième fois! Maudit rêve! Et toujours, devant la lampe, le vieillard est assis, écrivant; et sans doute, pendant toute la nuit,

po Fîmes dramatiques.

le sommeil n’a pas fermé sa paupière. Combien j’aime son aspect tranquille, quand, lame plongée dans le passé, il reprend et mène sa chronique! Souvent j'ai désiré deviner ce que sa plume racontait. Ét,ait-ee la sombre domination des Tatars? les cruels supplices ordonnés par Ivan le Terrible? l’orageux vetché 1 de la république de Novgorod? les gloires de la patrie? Vainement. Ni sur son front élevé, ni dans ses regards, on ne peut lire ses pensées secrètes. Toujours le même aspect, humble et grand. C’est ainsi qu’un diâk, vieilli dans les tribunaux, regarde avec le même calme les innocents et les coupables, et écoute avec indifférence le bien et le mal, sans connaître la colère ou la pitié.

PIMÈNE.

Tu t’es réveillé, frère?

GRÉGOIRE

Bénis-moi, révérend père.

1. La place publique, le forum, et en môme temps l'assemblée populaire qui s’y tenait. .

DORTS GODOUNOFF»

PIMÈNE.

Que Dieu te bénisse, maintenant, toujours et dans l’éternité.

GRÉGOIRE

Tu as écrit pendant la nuit entière, sans te livrer au sommeil, tandis qu’une imagination diabolique a troublé mon repos, et l’ennemi des hommes n’a cessé de me tourmenter. Il m’a semblé en songe que j’étais monté par un escalier rapide au sommet d’une tour. De cette hauteur, Moscou me paraissait comme une fourmilière. En bas, sur la place, bouillonnait le peuple, et tous, en riant, me montraient au doigt. J’avais honte, j’avais peur, et, tombant en bas la tête la première, je me réveillais en sursaut. Et trois fois le même songe m’est venu. N’est-ce pas étrange?

PIMÈNE.

C’est le jeune sang qui l’agite. Humilie-toi par le jeûne, et la prière, et tes rêves se rempliront d’images sereines. Maintenant encore, si, quand mon front s’appesantit malgré moi, je ne prononce pas une longue prière avant la nuit, mon vieux sommeil n’est ni sans trouble.

ni sans péché. Je vois tantôt des festins bruyants, tantôt des camps et des luttes guerrières, enfin les folles distractions demes jeunes années.

GRÉGOIRE

Que tu as gaiement passé ta jeunesse ! Tu as combattu sous les tours de Kasan; tu as repoussé les armées lithuaniennes avec le brave Chouïski; tu as vu la cour et le faste d’Ivan. Heureux! Et moi, dès mon adolescence, j’erre, pauvre moine, dans de tristes cellules. Pourquoi, moi aussi, ne pourrais-je m’abandonner à l’enivrement des batailles, m’asseoir à la table des tzars? J’aurais, eu le temps, comme toi, dans ma vieillesse, de quitter le monde et ses vanités, de prononcer des vœux et de m’enfermer dans une tranquille retraite.

PIMÈNE.

N’aie point de regrets, frère, d’avoir quitté de bonne heure le monde pécheur, et de ce que le Très -Haut ne t’ait point envoyé beaucoup de tentations. Crois-moi, c’est de loin seulement que peuvent nous séduire la gloire, le luxe et les ruses de l’amour féminin. J’ai

BORIS GODOUNOFF.

vécu longtemps, et j’ai pratiqué la vie; niais je n’ai connu le bonheur que depuis que le Seigneur a daigné m’amener dans ce couvent.

Pense, mon fils, à nos grands tzars. Qui est audessus d’eux? Dieuseul.Qui prévautcontre eux? Personne. Et pourtant leur couronne d’or leur devenait souvent lourde, et ils l’échangeaient contre un capuchon de moine. Le terrible tzar lui- même cherchait souvent le repos dans un semblant d’exercices pieux et d'austérité cloîtrée. Son palais, rempli d’orgueilleux favoris, prenait soudain l’apparence d’un monastère.

Les sanglants ministres de ses volontés ’, se couvrant de haires et de cilices, apparaissaient comme de dociles cénobites, et le terrible tzar comme leur pieux supérieur. J’ai vécu ici, dans cette même cellule (elle était alors habitée par Cyrille , l’homme juste aux longues souffrances*), et dès lors Dieu m’avait fait la grâce

1. On les nommait opritchniks , mot à mot gens du -service particulier. Les plus grands princes tenaient à honneur de servir parmi les oprilchniki.

2. Cyrille, une des lumières de l’Église russe, fut mis à mort par Ivan le Terrible.

de m’éclairer sur le néant des vanités mondaines. J’ai vu ici le tzar, fatigué de ses pensées de colère et de supplices. Tranquille, rêveur, était assis au milieu de nous le Ter-, rilde. Nous nous tenions immobiles devant lui, et il causait paisiblement avec nous. Il disait à notre supérieur et à toute la communauté; « Mes pères, le jour désiré viendra; j’apparaîtrai ici affamé de salut. Toi, Nicodème, toi, Serge, toi, Cyrille, recevez tous le vœu de mon âme. Je viendrai à vous, moi réprouvé chargé de crimes, et je prendrai la robe vénérable en tombant à vos pieds, ô mes saints pères. « Ainsi parlait le puissant monarque, et sa parole coulait comme du miel, et il pletwait. Et nous pleurions aussi, en suppliant le Seigneur d’envoyer la paix et l’amour à son âme orageuse. Et son fds Féodor, sur le trône, ne soupirait-il pas après la vie paisible d’un cénobite? Il fit de son palais une cellule de prière. La les pesants soucis du pouvoir ne troublaient pas son âme sainte, Dieu agréa l’humilité du tzar : sous lui, la Kussie goûta un bonheur sans nuage, et, à l’heure de sa. fin, un miracle

BORIS GODOUNOFF.

inouï s’accomplit: devant sa couche, et visible au tzar seul, apparut un homme tout rayonnant de lumière; et Féodorse mit à converser avec lui , l’appelant le grand patriarche. Et tous alentour furent saisis de terreur. Ils comprirent qu’il se faisait une apparition céleste, car en ce moment le saint vîadika 1 ne se trouvait pas dans la chambre du tzar. Et quand enfin il trépassa, tout le palais se remplit d’un saint parfum, et le visage du mort resplendit comme un soleil. Nous ne verrons plus jamais un pareil tzar. O terrible infortune ! O malheur inouï! Nous avons péché, nous avons allumé la colère du Seigneur en nommant pour maître un régicide.

GRÉGOIRE

11 y a longtemps, révérend père, queje veux te questionner sur la mort du tzarévilch Dmitri. En ce temps-là, dit-on, tuétaisàOuglitch.

PIMÈNE.

Hélas ! il ne m’en souvient que trop. Dieu a voulu me faire voir cette action méchante, ce

Page 1