‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 7 sur 53 · Titre du patriarche · texte numérisé non relu

Titre du patriarche

péché sanglant. On m'avait envoyéjusqii’àOuglitch pour y remplir une fonction monastique. J’y arrivai la nuit. De grand matin, à l’heure de la messe, j’entends tout à coup des cloches. C’était le tocsin qu’on sonnait. Un bruit s’élève, des cris. On court à la maison de la tzarine. J’y cours aussi, et j’y trouve tous les habitants de la ville, je regarde. Le tzarévitch égorgé est étendu par terre. Sa mère évanouie près de lui. Sa nourrice sanglote avec désespoir, tandis que le peuple furieux traîne l’impie traîtresse, sa gouvernante. Tout à coup, dans la foule féroce et pâle de fureur, apparaît le Judas Bitiagofski. «Voici, voici le scélérat!» fut le cri général. Et, en un instant, il n’était plus. Alors le peuple se mit à poursuivre les trois assassins, qui s’étaient enfuis et cachés.

On les saisit, et on les amena devant le cadavre

encore chaud du royal enfant. Et, miracle ! le corps se mit à frémir. «Avouez! » hurla le peuple; et, pleins de terreur, sous la hache, les scélérats avouèrent, et nommèrent Boris.

GRÉGOIRE

Quel âge avait le tzarévitch assassiné?

BORIS GODOUNOFF.

PIMÈNÊ.

Près de sept ans. Il aurait aujourd’hui....

Dix. ans se sont passés depuis l’événement; non, douze.... il aurait ton âge. Il régnerait. Mais Dieu en a disposé autrement.

C’est par ce récit plein .de larmes que je terminerai ma chronique. Depuis cette époque, j’ai peu. cherché à connaître les choses du monde. Frère Grégoire, tu as éclairé ta raison par la science ; c’est à toi que je transmets mon travail. Aux heures libres d’exercices spirituels, décris sans vain orgueil de sage, décris tout ce dont tu seras témoin dans ta vie, la guerre et la paix, le gouvernement des tzars, les saints miracles des hommes qui ont plu à Dieu, les prophéties et les signes célestes. Pour moi, il est temps de me reposer et d’éteindre malampe.' Mais voici qu’on sonne la messe du matin.

Seigneur, bénissez vos serviteurs. — Donnemoi mon bâton, Grégoire. (Il sort.)

GRÉGOIRE Seul.

Boris, Boris, tout tremble devant toi. Personne n’ose seulement te rappeler le sort du malheureux enfant que tu as frappé. Et cepen-

40 ‘ POftMES DRAMATIQUES.

dant, un reclus, dans une sombre cellule, écrit contre toi une dénonciation foudroyante, et tu n’échapperas point au jugement des hommes, pas plus que tu n’échapperas au jugement de Dieu.

(En prose.) ,

Le palais du patriarche.

LE PATRIARCHE , LE SUPÉRIEUR du couvent DE XCHOUDOVO.

LE PATRIARCHE

Il s’est enfui, père abbé?

LE SUPÉRIEUR

Il s’est enfui, saint vladika; voici déjà le troisième jour.

LE PATRIARCHE. -

Voyez-vous ce vaurien, ce réprouvé! De quelle famille est-il?

LE SUPÉRIEUR

De la famille des Otrépieff, gentilshommes de Galitz. Dès sa première jeunesse, il s’est fait

tonsurer on ne sait où; il a vécu àSouzdâl, dans le couvent de Saint-Éphime; puis il s’est enfui de là, il a vagabondé de cloître en cloître, puis enfin il est venu dans ma communauté de Tchoudovo. Et moi, voyant qu’il était encore jeune et de faible entendement, je l’ai confié à la direction du P. Pimène, vieillard débonnaire et docile. Il savait bien l’écriture, lisait dans nos chroniques et composait des cantiques pour les saints. Mais il paraît que la science ne lui est pas venue du Seigneur.

LE PATRIARCHE. " N

Ne me parlez pas de ces savants. Voyez un peu ce qu’il a inventé : « Je serai tzar à Moscou ! » Ah ! vase empli par le diable! Il ne vaut pas la peine qu’on fasse de lui un rapport au tzar; pourquoi donner de l’inquiétude à notre gracieux père? Il suffira dè faire part de sa fuite au diacre Sinirnoff. Quelle hérésie: «Je serai tzar à Moscou ! » Qu’on attrape cet affidé, de Satan, et qu’on l’expédie à Solofski 1 ,

1. Monastère dans une ile de la mer Blanche,' lieu de pénitence pour le clergé russe.

BORIS GODOUNOFF. • 43

dans un exil éternel. N’est-ce pas que c’est une hérésie, père abbé?

LE SUPÉRIEUR

Une hérésie, saint vladika, une hérésie.

(En vers.)

Le palais des tzars.

DEUX BOYARDS de rang inférieur.

LE PREMIER BOYARD

Où est le tzar ?

LE SECOND

Dans son appartement. Il s’y est renfermé avec je ne sais quel sorcier. .

LE PREMIER

C’est sa société favorite; des sorciers, des devins, des dièeuses de bonne aventure. Il est toujours à interroger l’avenir, comme une jeune fiancée. Je voudrais bien savoir sur quoi roulent ces conjurations.

LE SECOND

Il vient. Veux-tu le lui demander ?

BORIS GODOUNOFF. ' 45

LE PREMIER

Qu’il est sombre! (Ils sortent tous deux.) boris seul.

J’ai conquis le pouvoir suprême, et depuis six années je règne tranquillement. Mais il n’y a pas de bonheur pour mon âme. N’est-ce pas ainsi qu’épris dans noire jeunesse, nous Souhaitons ardemment les joies de l’amour; mais à peine avons-nous rassasié la faim de notre cœur par une possession d’un moment, que nous retombons, refroidis, dans notre ennui et notre langueur. C’est vainement que les devins me promettent de longs jours, des jours d’un pouvoir paisible. Ni le pouvoir ni la vie même ne me réjouissent plus. Je pressens des malheurs; je vois venir le coup de tonnerre.

Mon heureuse chance a tourné. J’avais voulu tranquilliser mon peuple dans l’abondance et dans la gloire, m’attirer son amour par des largesses. Mais j’ai chassé ce vain souci. Le pouvoir vivant est insupportable au peuple ; il ne sait aimer que les morts. Nous sommes des fous si ses applaudissements ou ses hurlements de colère peuvent émouvoir notre

46 POfcMES DRAMATIQUES.

cœur. Dieu envoya la famine sur notre terre

russe; le peuple se lamentait, mourant dans les tourments delà faim. J’ouvris mes greniers, je prodiguai l’or, je leur donnai du travail. Eh bien, c’est moi que les insensés maudissaient. Des incendies dévorèrent leurs maisons; je les fis reconstruire, et c’est encore moi qu’ils accusaient de leur ruine. Voilà ce qu’on nomme le jugement du peuple! Qui donc voudrait rechercher son amour. Je voulais trouver du moins le bonheur dans ma famille, et rendre ma fille heureuse par un mariage de son choix; la mort, comme une tempête, emporte le fiancé, et là encore là renommée accuse perfidement du veuvage de ma fille moi, moi, malheureux père. Quiconque meurt, c’est moi qui suis son assassin secret. C’est moi qui ai hâté la fin de Féodor ; moi qui ai empoisonné ma sœur la tzarine, devenue l’humble religieuse; moi , toujours nioi. Ah! je le sens, rien ne peut nous consoler au milieu des maux de ce monde, rien, rien.... Je me trompe, la conscience peut le faire. Saine et pure, elle triomphera de tout,

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de l’envieuse méchanceté, de la sombre calomnie. Mais si une tache s’y met, une seule, même par hasard, alors malheur!’ Comme frappée de peste, l’aine est livrée à la gangrène; le cœur se gonfle de venin; le reproche sonne à l’oreille comme un marteau ; l’on a mal au cœur, la tête tourne, et de petits garçons sanglants vous dansent devant les yeux'. L’on serait heureux de s’échapper. Mais comment ?

où aller? où fuir! Oh! triste est celui qui porte celte tache !...

1. Image prise d’ùn dicton populaire : « L’ivrogne voit danser des petits garçons, s

(Èn prosa.)

Une auberge sur la frontière do la Lithuanie.

MISSAÏL et VARLAAM , moines vagabonds ; GRÉGOIRE OTIIÉP1EFF , en habit laïque; L’HOTESSE.

l’hôtesse.

Que pourrais-je vous offrir, vieillards révérends ?

VARLAAM.

Ce que Dieu enverra, bonne hôtesse. As-tu de l’eau-de-vie?

l’hôtesse.

Comment ne pas en avoir, mes pères? Je vous en apporte à l’instant. ( Elle sort.) missaïl à Grégoire.

Pourquoi pends-tu le nez, camarade ? Nous

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voici à la frontière de la Lithuanie, où tu désirais tant d’arriver. *

GRÉGOIRE. *

Je ne serai tranquille qu’en Lithuanie.

VARLAAM.

Qu’a cette Lithuanie de si charmant pour . ' toi? Le P. Missaïl et moi, pécheur, depuis que nous avons sauvé nos bedaines du couvent, nous ne pensons plus à rien. Lithuanie ou Russie, flûte ou violon, pourvu qu’il y ait de l’eau-de-vie.... et la voilà servie.

MISSAÏL

Bien rimé, père Varlaam.

- l’hôtesse.

Voici, mes pères; buvez à votre santé.

MISSAÏL

Merci, petite mère; que Dieu te bénisse. ( Ils , boivent. Varlaam se met à chanter la vieille cloison : Dans la grande ville de Kasan, etc.) missaïl à Grégoire.

Eh bien, rien ne passe par ton gosier, ni pour entrer ni pour sortir?

GRÉGOIRE

Je ne veux pas.

MISSAÏl,.

Aux libres la liberté....

varlaam l' interrompant.

Et aux ivrognes le paradis, père Missaïl*.

Buvons pour l’hôtelière une coupe entière. (Il chante. A Grégoire.) Pourtant, il faut te dire que, quand je bois, je n’aime pas les sobres.

Il y a la bombance, il y a la tempérance. Si tu veux vivre comme nous, sois le bienvenu ^sinon, va-t’en au diable. Prêtre et baladin ne chantent pas même latin.

GRÉGOIRE

Bois d’aplomb, mais garde ta raison, père Varlaam. Tu vois qu’à l’occasion je sais rimer aussi.

VARLAAM.

Comment! que je garde ma raison !

MISSAÏL

Laisse-le, père Varlaam.

VARLAAM.

Mais qu’est-ce que c’est que c v e jeûneur ? Ça . s’est faufilé dans notre société; Dieu sait d’où

1. Plaisanterie sur le proverbe souvent employé : « Aux libres la liberté et aux croyants le paradis. #

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ça sort, Dieu sait ce que c’est; et maintenant, ça fait le fier. •(// boit et chante.)

Grégoire à f hôtesse i

Où conduit ce chemin?

l’hotesse.

En Lithuanie, mon père nourricier, aux montagnes de Louïeff.

GRÉGOIRE

. Sont-elles loin, ces montagnes? *

l’hôtesse.

Non, pas loin. On pourrait y arriver d’ici à ce soir, s’il n’y avait à passer les barrières du tzar et la visite des nouveaux gardiens.

GRÉGOIRE

Comment, des barrières? qu’est-ce que cela veut dire?

l’hôtesse.

Quelqu’un s’est enfui de Moscou, et l’ordre est venu d’arrêter et de visiter tout le monde.

Grégoire à voix base.

Me voici dans la nasse. (Haut.) Mais qui cherchent ils? qui s’est enfui de Moscou?

l’hôtesse.

Dieu seul le sait, Est-ce un voleur? est-ce

Digitize.

uü brigand? Le fait est qu’aujourd’hui les honnêtes gens eux-mêmes ne peuvent plus passer. Mais que gàgneronfcils à cela? Rien du tout, pas seulement un diable chauve. Comme s’il n’y avait, pour aller en Lithuanie, d’autre chemin que la grande route? D’ici, par exemple, tu n’as qu’à prendre à gauche, et suivre le sentier de la forêt jusqu’à la chapelle qui est sur le ruisseau; puis, traverse le marais tout droit jusqu’à Klopino, et là, le premier garçon venu te mènera aux montagnes de Louïefî. Ces gardiens ne seront bons qu’à faire des niches à tous les passants et à nous piller, nous autres pauvres gens du pays. Qu’est-ce? (On entend du bruit.) Ah! ce sont eux, les maudits; ils viennent faire leur ronde.

GRÉGOIRE

Hôtesse, n’as-tu pas un autre coin dans ton auberge? .

l’hôtesse.

Hélas! non, mon père. Je ne manquerais pas de m’y cacher moi-même. Ce n’est que pour le semblant qu’ils font cette ronde; mais il faut leur donner de l’eau-de-vie, et du pain, et je

• . . BORIS GODOUNOFF. 53

ne sais quoi. Puissent-ils crever comme des chiens, les réprouvés! Puissent-ils.... "(Entrent deux gardiens.') Soyez les bienvenus, très-chers visiteurs. Faites-nous la grâce d’entrer.

un gardien bas à l'autre.

On fait la noce ici; il y aura de quoi se chauffer les pattes, (dux moines .) Quels gens êtes-vous?

VARLAAM.

Nous sommes des vieillards de Dieu, d’hum-

blés cénobites.. Nous allons de village en village, et nous ramassons des aumônes chrétiennes pour le monastère.

le premier gardien à Grégoire.

Et toi ?

MISSAÏL

Notre camarade.

GRÉGOIRE

Un laïque de la ville voisine. J’ai reconduit ces vieillards jusqu’à la frontière, etje retourne chez moi.

MissAïL à Grégoire ,

Tu as donc changé d’idée?

Grégoire à voix basse.

Tais- toi.

LE PREMIER GARDIEN

Hôtesse, apporte encore de l’eau-de-vie.

Nous allons boire et causer un peu avec ces bons vieillards.

LE SECOND CARDIE3V.

Le compagnon paraît nu; il n’y a rien à lui prendre. Mais les autres

LE PREMIER GARDIEN

Silence! nous allons les entreprendre surle-champ. (Haut.) Eh bien, mes pères, comment vont vos petites affaires?

VARLAAM.

Mal, fils, mal. Les chrétiens sont devenus bien avares. Ils aiment l’argent, ils cachent l’argent; ils ne donnent guère à Dieu. Un grand péché est venu sur les races de la terre 1 . Tou3 les hommes se sont jetés dans le négoce, dans la spéculation. Ils ne pensent qu’aux richesses de la terre, et non au salut de l’ame. On va, on va; on prie, on prie, et souvent, en trois jours, on n’arrache pas trois kopeks.

1. Cette phrase est prise du vieux slavon, la langue religieuse.

BORIS GODOUNOFF.

Quel péché! Une semaine passe, une autre; on regarde dans sa bourse; il s’y trouve si peu, si peu, qu’on a honte de se montrer au couvent avec cette misère. Que faire alors?

De chagrin on boit le fond du sac. Un vrai malheur enfin. Oh! ça va mal; sans doute les . derniers temps sont venus.

l’hôtesse pleurant.

Que Dieu nous garde et nous assiste! ( Pendant toute la tirade de Varlaam , le premier gardien n'a cessé de regarder fixement Missa'il .)

LE PREMIER GARDIEN à l'aillTC.

Alokha 1 , as-tu l’oukase du tzar?

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