LES CITHARISTES DE LA RUE
Hâves^ déguenillés, mais l'œil plein d'étincelles, Sous les larges soleils et les frimas glacés, Partout ils vont chantant, tendant leurs escarcelles. Rarement accueillis et souvent repoussés.
Ce sont de beaux enfants de la chaude Italie
Ou des minnesingers du pays d'outre-Rhin,
Que le Démon de TArt, T Amour et la Folie
Poussent vers d'autres cieux. Air calme et front d'airain,
Ils passent en rêvant dans le fracas des villes, Artistes impuissants, quelquefois incompris, Emportant dans leur sein des semences fertiles Et dardant sur ce monde un immense mépris.
LE JARDIN DBS RÊVES 3l
Leur esprit souple et fort peuple de larges drames , Dont les décors sont faits d'espace et de soleil. La harpe sur le dos, par les cités infâmes, Ils avancent toujours vers Tldéal vermeil.
Pour rompre le lien de maudites sou£Frances, Trouver la fleur qui chante ou le dalhia bleu, Pour cueillir des moissons d'amour et d'espérance. Ils ont dit à leur ciel un éternel adieu.
La plupart ont vidé de sinistres calices Et leurs yeux si profonds sont creusés par des pleurs : Ils ont, martyrs obscurs, après de longs supplices^ Trouvé rinsouciance au fond de leurs douleurs.
Mais, lorsque, déchirant d'ardentes symphonies, Leur âme vibre au fond de l'instrument, alors Ils oublient tout : a£Fronts, misère, ignominies. Car la Muse à leurs pieds répand tous ses trésors.
L'inculte violon pleure, crie et lamente Et, comme un cœur blessé, palpite sous leur main. Le Chasseur, pâle encor de la noire tourmente, Dans les bois de Freyschûtz leur montre le chemin.
3l POiuCS iLÊCIAgL'BB
Et, souvent, attendris par des notes étrangea,
Les passants inquiets s'attroupent autour d'eux
Et les gros sous, tombant à leurs pieds dans les fao^s.
Transforment en festin leur souper hasardeux.
Toujours chanter! Toujours marcher! Voilà leur vie. Et quand, parfois, un d'eux ne se réveille pas, Ses frères, libres cœurs, avec un air d'envie Baisent sont front g;lacê par le vent du trépas.
Sur le bord du chemin ils creusent une fosse. Pour l'éternel sommeil ferment ses vastes jeux : Et, sans verser les pleurs feinta d'une douleur fausse, Ib enterrent son corps, la faea vers les deux.
Cauterets, aoùl 1871.
LB JAtlDIN DES lliv£8 33
SONNET
Aux jours de la Saint- Jean et de la Fête-Dieu, Quand les processions, musiques et bannières^ Emplissent la cité de chants et de lumières Et d'encens solennel fumant sous le ciel bleu.
On voit passer en rang et marchant les premières, Les vierg-es de douze ans dont encor nul aveu N'a fait battre le cœur et qui tremblent un peu Sous la claire blancheur des gazes familières.
Une odeur de buis vert s*exhale sous leurs pas : Car la rue est partout embaumée et fleurie.
Et le passant hâtif qui souffre et ne croit pas
Courbe son front devant la chaste théorie
D'où montent, par instants, les hymnes que, tout bas,
Il disait autrefois à la Vierge Marie.
Toulouse, juin 1876.
LE JAHDIN DES RÀVKS 35